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  • : Je suis professeur d'histoire-géographie au collège Félix-Djerzinski de Staincy-en-France. Ce métier me rend malade et il fait ma fierté. Avant d'en changer, je dépose ici un modeste témoignage.
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15 septembre 2007 6 15 /09 /septembre /2007 00:02

DSCN0701.JPGC'est la deuxième année que je suis le professeur d'histoire-géographie d'Alberto. C'est un drôle de petit bonhomme, trapu, roux, prognathe, et sous des sourcils très épais, des yeux pleins de malice ou de folie, selon les moments. Son cheveu sur la langue fait un peu oublier la gouaille vulgaire de sa voix. Une gargouille qui cracherait des mots sales. 
Contrairement à beaucoup de ses camarades, il n'a absolument pas changé pendant les vacances. Avec mes collègues, en salle des professeurs, on se disait : "Tiens, toi aussi t'as Gomes cette année ? Qu'est-ce qu'on va faire avec lui ?" Et on échafaudait des plans pour s'en débarrasser au plus vite -la solution la plus expéditive consistant à l'exclure du cours dès son premier écart, appliquant en cela, d'ailleurs, une philosophie disciplinaire très en vogue. 
De façon générale, j'ai souvent observé qu'une bonne partie des conversations entre professeurs tournait autour de ce sujet : comment mettre hors-jeu les emmerdeurs ? Le plus souvent, on se contente de rêver de prompts déménagements ; mais parfois, on élabore à plusieurs de vraies stratégies pour gagner une semaine, un mois ou un trimestre de tranquillité. C'est beaucoup d'énergie dépensée en vain, ou presque, car les emmerdeurs reviennent, ou quand ils partent définitivement, ils sont rapidement remplacés. Il est puissant, le système qui parvient à obliger des individus qui se haïssent à se rencontrer trois ou quatre fois par semaine. Il est puissant, mais je ne sais pas s'il est bon.

Je vais récupérer la classe d'Alberto Gomes dans la cour de récréation pour l'accompagner jusqu'à la salle 41 H. Alberto est dans un état de grande excitation. Il fixe quelques filles, les invective et promet de les frapper. Sur la petite centaine de mètres de trajet, je ne le lâche pas d'une semelle, comme si j'étais un maton surveillant un détenu particulièrement sournois ; ni mes rappels à l'ordre, ni mes menaces n'ont le moindre effet sur lui : il continue de piaffer en attendant que l'occasion se présente d'un mauvais coup. 
Comme il est beaucoup trop gringalet pour se risquer à de vraies bagarres, Alberto a développé une espèce de génie pervers de l'insulte. Là où les autres se contente d'un "Va te faire enculer" ou d'un "Fils de pute" sommaire, il observe, repère le point faible de sa victime et cherche les mots les plus blessants. L'an dernier, il s'était acharné pendant des heures sur Vera, une gamine d'origine yougoslave et orpheline de mère, en lui répétant : "Moi, j'ai niqué ta mère, elle était trop bonne, dfaçon c'était une pute, tout le monde sait ça ! En plus ton pays il existe pas, il est même pas sur la carte ! T'as rien ! T'as rien !" Vera avait fini, à la fin de l'un de mes cours, par piquer une authentique crise de nerfs. C'est impressionnant, d'entendre une gamine de onze ans qui jure entre deux sanglots de se suicider... Convoqué par le CPE, Alberto n'avait manifesté aucune espèce de honte pour ces insultes répugnantes et s'était contenté, passé le "c'est elle qui a commencé" de principe, de prendre son air buté : menton dans la poitrine, bras croisés. Je crois qu'il ne voyait même pas le problème. Il jouait, et il estimait sans doute avoir bien joué.

A son entrée en cours, Alberto se jette au sol et s'y roule en criant. C'est une chose qu'il fait souvent. L'an dernier, alors que j'accompagnais sa classe au Museum d'histoire naturelle, il n'avait pas résisté à la tentation d'un petit plongeon dans le gravier des allées du Jardin des plantes. Il était arrivé à la visite blanc comme un meunier, surexcité et hilare. 
Cette fois-ci, je décide de prendre sur moi et de ne pas l'exclure du cours : c'est manifestement ce qu'il souhaite et, par pur esprit de contradiction, je vais le retenir. Il est totalement isolé dans un coin de la classe, comme un bagnard à l'île du Diable. Il n'en essaie pas moins d'interpeller les élèves les plus proches pour les provoquer. Je ne peux le faire taire qu'en lui aboyant dessus pendant cinq bonnes minutes et en lui annonçant que, si ça continue comme ça, on va l'envoyer à l'asile. Je ne le quitte pratiquement pas une seconde des yeux, même quand je commente des documents, même quand je réponds aux questions d'un autre élève. Du coup, il me fixe à son tour en grimaçant, en me tirant la langue. Il est gêné mais il relève mon défi et il cherche à me faire sortir de mes gonds. J'essaie de rester concentré mais j'ai envie d'éclater de rire en voyant les pitreries de cette petite grenouille ; et en même temps, de lui fracasser le crâne sur le carrelage de la salle.

Le cours porte sur la naissance de la religion chrétienne. Je marche sur des oeufs. Le sujet intéresse beaucoup les enfants qui posent de nombreuses questions. La classe compte un gros tiers d'élèves musulmans, mais plusieurs autres viennent de familles chrétiennes pratiquantes. L'ambiance est très respectueuse. Le christianisme leur semble bien étrange, en particulier l'éloge de la pauvreté et le pardon des offenses ; mais Jésus leur est sympathique, et ils sont très sensibles au merveilleux dont cette religion est pleine. 
Seul Alberto rompt bruyamment le consensus. Il va au catéchisme, il est déjà allé à Lisieux et à Fatima ; cette pratique lui confère un sentiment de supériorité absolue sur les autres. "Moi je suis baptisé, pas vous. Vous allez aller en enfer, tous. Non, toi t'es pas chrétienne, c'est pas vrai, tu vas aller en enfer quand même. Jésus y vous aime pas. Y nique vos races. En enfer vous allez. Direct." Ce gamin plein de vice se rêve en saint Pierre.

Le père d'Alberto est un ouvrier portugais, un homme très faible qui boit et ne sait pas échanger autre chose, avec son fils, que des coups. Quand on l'appelait, l'an dernier, il nous insultait invariablement et se plaignait de tous ces gens de couleur qui remplissent nos classes de leurs enfants et dévergondent les petits blancs.

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commentaires

claire 28/03/2010 11:20


Je vais peut etre vous paraitre pénible mais j'ose espérer que la photo n'est pas celle de l'enfant dont vs parlez ( même en cachant ses yeux, je pense qu'on peut le reconnaitre) et que le prénom
et le nom ne sont pas les siens...sinon j'imagine que vous avez informé ses parents...