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  • : Je suis professeur d'histoire-géographie au collège Félix-Djerzinski de Staincy-en-France. Ce métier me rend malade et il fait ma fierté. Avant d'en changer, je dépose ici un modeste témoignage.
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8 octobre 2007 1 08 /10 /octobre /2007 22:49

516px-Arsenal-FC-1-.JPGDans la file d'attente de la cantine, un gamin chahute. Je le calme (enfin j'essaie) et ce faisant, je remarque son nom sur sa carte.
"Tiens ! C'est toi le fameux Lionel Sainte-Rose !
-Bah oui. D'où vous me connaissez ? Vous avez jamais été mon prof.
-C'est monsieur Rochon qui m'a parlé de toi."

Bastien Rochon était l'un des enseignants les plus populaires du collège. Son humour et sa décontraction faisaient pardonner son immaturité ; l'apparition de sa silhouette rigolarde et un peu balourde détendait presque toujours l'atmosphère -ce qui, dans un collège de ZEP, n'est pas une petite qualité. Bastien était également très populaire auprès des élèves, des garçons en particulier, parce qu'il dirigeait la classe à horaire aménagé sport, plus communément appelée classe foot, où la moitié des ados de la commune guignaient une place. Notre collègue jouait d'ailleurs sur plusieurs tableaux puisqu'un grand club de province l'avait aussi chargé du repérage des jeunes talents banlieusards ; l'olibrius passait beaucoup de temps, en salle des profs, à discuter au téléphone avec ses employeurs des qualités de telle ou telle recrue possible (et ce sans aucune trace de gêne). Cette double casquette me paraissait poser quelques problèmes déontologiques, mais elle était très commode. Bastien arrondissait ses fins de mois, offrait un horizon doré à nos jeunes analphabètes et contribuait sur le long terme au succès sportif de l'équipe de son coeur. Tout était bien.

Après quelques années à Félix-Dzerjinski, Bastien s'est lassé : "Tu comprends, enseigner 500 fois de suite la technique du revers au badminton, moi..." Il a changé de voie et il est devenu agent de joueurs, c'est à dire qu'il se propose désormais de veiller aux intérêts et à la carrière de jeunes footballeurs. Ce changement d'orientation le remplissait d'enthousiasme, même s'il essayait de rester lucide : la mise de départ était assez importante et les bénéfices à terme, totalement incertains. Il m'expliquait, peu avant son départ, qu'il existe deux catégories d'agents de joueurs : ceux qui s'occupent d'un grand nombre de tacherons, et ceux qui se consacrent à un nombre limité de champions. Bastien semblait se ranger dans cette seconde catégorie.
"Et t'as qui, comme futur fuoriclasse ?
-T'as déjà entendu parler de Lionel Sainte-Rose ?
-Ouais, mais plutôt pour des problèmes de discipline que pour le foot. Il est si fort que ça ?
-Écoute, j'observe des matches un peu partout en région parisienne depuis quatre ans, et honnêtement, j'ai jamais vu ça. Si l'adolescence ne le démolit pas complètement, s'il confirme ses promesses, dans cinq ans il est sous contrat à Arsenal.
-Carrément !
-Carrément."
Et j'observais avec un peu d'ironie mon collègue en partance, qui était assez fou pour baser sa nouvelle carrière sur le talent supposé d'un gamin de quatorze ans.

Et à présent j'observe le prodige, qui est là, sous mes yeux. C'est un petit Noir nerveux qui ne paie pas de mine. J'essaie de l'imaginer plus grand, avec le maillot des Gunners. Si la prédiction de Bastien se réalise, Lionel Sainte-Rose, cancre avéré et tête à claques, jouira à vingt ans d'un salaire mensuel supérieur à ce que je toucherai pour l'ensemble de ma carrière.
"Bon, Lionel, calme-toi un peu. Et laisse-moi passer, j'étais avant toi dans la file."

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Published by Devine - dans Être prof
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commentaires

carmen 13/10/2007 10:46

Michel n 'était doué ni en maths ni en histoire Il nétait doué pour rien , semblait il . Cancre de la classe il ne parlait avec personne ni même avec moi , son prof principal  . Je l ai découvert aprés lui avoir demandé ,exaspérée, s 'il aime quelque chose .  Il était mordu de l 'alpinisme et à présent il dirige une école d 'alpinisme dans un autre pays que le sien

Devine 15/10/2007 01:05

En effet, il est parfois difficile d'admettre, pour un professeur, que son élève n'ait aucun besoin des connaissances qu'il dispense pour réussir. Mais beaucoup n'ont aucune passion, aucun intérêt hors les murs de l'école, et se laissent glisser au fil des jours en tranquilles parasites adolescents. Voilà qui est encore beaucoup plus difficile à admettre.