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  • : Je suis professeur d'histoire-géographie au collège Félix-Djerzinski de Staincy-en-France. Ce métier me rend malade et il fait ma fierté. Avant d'en changer, je dépose ici un modeste témoignage.
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9 octobre 2007 2 09 /10 /octobre /2007 21:44

WikiEurope-copie-1.jpgDepuis que je suis arrivé à Félix-Dzerjinski, mon niveau d'exigence n'a cessé de baisser. Lors de ma première année d'enseignement, seuls les bons élèves parvenaient à me suivre ; et comme il y en a très peu, il a fallu que je démocratise. Mais j'ai parfois l'impression d'avoir mis la main dans un engrenage terrible. L'ignorance et la mauvaise volonté de mes ouailles m'oblige en effet à retrancher du cours, année après année, des connaissances que j'estimais naguère indispensables. 
Cette érosion des savoirs n'est nulle part plus nette qu'en quatrième. Dans les petites classes, beaucoup d'élèves -même parmi les plus faibles- conservent un peu de cette curiosité enfantine qui permet de les hisser au-dessus du minimum vital. Chez les adolescents flamboyants qui peuplent les classes de quatrième, en revanche, ne semble subsister aucune des qualités qui rendent la transmission possible (ces qualités étant, par ordre d'intérêt décroissant, le désir de savoir, le goût de l'effort, l'esprit de compétition, le respect de l'autorité professorale, la crainte des sanctions). On a alors affaire à de grands corps mollassons, mal élevés et tourmentés par leurs glandes. 
Les rares individus qui, au sein de cette population, témoignent d'un peu de souci de s'instruire, ou d'un respect sincère pour l'institution scolaire, se font impitoyablement mettre en boîte. "Intello" est l'une des pires insultes que l'on puisse subir dans ce contexte, d'autant qu'elle est utilisée avec parcimonie. Dans la plus mauvaise de mes deux quatrième, la seule élève qui ait un niveau convenable évite par tous les moyens de se mettre en avant ; mais cela ne lui permet pas d'échapper aux quolibets lors de la correction des devoirs, où elle est parfois la seule à avoir obtenu la moyenne.

Ce phénomène de médiocrisation (qui touche en premier l'enseignant) m'a sauté aux yeux quand nous avons étudié la carte de l'Europe. Sur deux fonds de carte, l'un physique, l'autre politique, j'ai demandé aux élèves de placer une quarantaine de repères -noms de mers, de fleuves, de montagnes, de pays. J'ai dû y consacrer beaucoup plus de temps que je ne l'avais prévu ; car même si j'accompagnais les élèves pas à pas, en projetant le document sur écran et en le complétant sous leurs yeux avec force commentaires, beaucoup n'y arrivaient pas. Ils voyaient bien des lignes figurer sur la feuille, mais ils ne savaient pas de quel côté était la terre, et de quel côté l'océan ; ils prenaient le tracé des fleuves pour celui des frontières, et vice-versa ; ils tenaient leurs cartes dans le mauvais sens ; ou bien encore ils se trompaient "un peu" et se montraient bientôt incapables de réparer les erreurs qui s'étaient accumulées. Ils manquaient d'aptitudes techniques très simples, que j'étais en droit de supposer acquises depuis longtemps, comme d'observer les actes d'un enseignant et de les reproduire à l'identique ; et ils manquaient aussi de connaissances essentielles -beaucoup, par exemple, étaient incapables de situer les points cardinaux, et ne comprenaient donc rien à mes explications. 
Et plutôt que de se révolter contre ces manques, de vouloir les combler, ils manifestaient une irritation sans cesse croissante contre les modestes savoirs que je prétendais leur faire acquérir -soit parce qu'ils étaient bien conscients qu'il était de toute façon trop tard pour eux, soit parce que la paresse qui leur a fait prendre tant de retard s'est épanouie au fil du temps, pour atteindre à présent des dimensions monumentales.

A partir du vingtième ou vingt-cinquième toponyme, des gémissements ont commencé à s'élever dans la classe : "Mais monsieur, comment voulez-vous qu'on apprenne tout ça ? On n'y réussira jamais ! Et à quoi ça sert, d'abord ? Qu'est-ce que j'en ai à faire de la Volga et du Danube ?" J'ai fait de mon mieux, je me suis battu pour l'intégrité de la géographie européenne ; mais à la fin, devant ce qui devenait une véritable révolte (plusieurs élèves avaient carrément cesser d'écrire quoi que ce soit, estimant sans doute que leur cerveau était plein), j'ai dû lâcher du lest. 
Si je compare la carte réalisée cette année avec celle d'il y a deux ans, je vois tout ce que le temps et l'inappétence ont fait disparaître. La plaine germano-polonaise a disparu, et je sens que les Carpates auront subi le même sort à la rentrée 2008 ; le Pô, l'Oder, l'Ebre et le Tage ont été effacés, tout comme la mer Egée ; l'Irlande, le Portugal et la Grèce ont été, au sens propre, rayés de la carte -la Norvège et la Roumanie ne se sauvant que d'extrême justesse. Ne parlons même pas des villes européennes, qui ont complètement cessé d'exister. 
Si je ne m'enfuis pas à temps, j'ai peur qu'un jour, la carte ne reste entièrement vierge. Les lieux n'auront plus de nom, et il n'y aura d'ailleurs plus de lieux : il n'y aura plus rien. Nous disparaîtrons.

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commentaires

Eric 08/02/2008 14:20

Bah, pauv bichons, faut pas les traumatiser non plus ! c'est dur d'apprendre 4 fleuves et 3 pays ! Je te propose plutôt une approche pragmatique du problème, j'utilise moi même cette méthode pour tenter d'intéresser mes concitoyens (et je pèse mes mots) à la géographie.http://blog.nagadoudi.info/share/europe-vue-par-francais.jpgSur que tes élèves retiendront bien mieux les différents pays.Et s'ils sont récalcitrants, rappelle leur ce théorême mathématique proné par Chuck Norris : "Un poing est l'intersection de 2 droites dans la gueule".A bon entendeurs...Signé : un ancien cancre ^^

paysages 01/01/2008 00:49

La culture "intellectuelle" s'apparente à la culture "agricole" : si on pose des graines sur le sol (nom de fleuves, nom de villes, nom de pays), elles ne vont pas pousser (elles ne vont rien évoquer). Il faut ajouter un peu de terre (des anecdotes ? quelques faits historiques ? une image représentant le pays comme il y en a dans les guides touristiques ?).Personnellement j'ai toujours trouvé rébarbatif l'apprentissage des cartes, et sans parler de leurs difficultés quasi "motrices" (orientation, reproduction...), je comprends leur rejet de cette liste de mots qui n'évoquent rien pour eux :)Ma mère me racontait que son instituteur (ça date des années 40) leur faisait faire des voyages imaginaires : il leur décrivait une ville ou un pays comme s'ils le visitaient ensemble. Est ce que finalement, en désespoir de cause, ça ne serait pas une façon de faire de la géographie sans le dire ? Est ce que s'ils ont passé un bon moment dans cette ville ou dans ce pays ce ne sera pas plus facile après (et seulement après), de leur expliquer où il se situe sur la carte ?

Devine 02/01/2008 22:52

Je me trompe peut-être, mais vous me suggérez en fait de remplacer une série de noms (trop abstraits) par une série de vignettes : l'Italie, pays de la tour de Pise, l'Espagne, pays des corridas, etc. Cela ne me paraît pas très pertinent pédagogiquement. On ne ferait que substituer des clichés aux connaissances certes arides mais exactes et neutres. Et si on voulait aller au-delà de ces clichés, il me semble qu'on se heurterait à des difficultés sans fin, en raison justement du très faible capital culturel dont dispose la plupart de ces élèves. Pour reprendre un des exemples donnés plus haut, si je définissais l'Espagne comme le pays de la corrida pour leur donner l'envie de savoir où il se trouve, il faudrait d'abord que j'affronte selon toute vraisemblance un tir de barrage de réflexions moralisatrices ("Ouah, le pauvre taureau, ça se fait pas !"), puis un blocage sans doute fatal sur la question de la relativité des cultures, puis une indifférence grandissante de mon auditoire au fur et à mesure que l'on rentrerait dans le détail, que j'essaierais d'expliquer en quoi cette coutume apparemment barbare est importante aux yeux de nombreux Espagnols. Idem pour l'Italie : "Ouah, les mecs, y sont même pas foutus de construire une tour droite !" Materazzi, les pâtes, Ferrari, etc. Bref, c'est bien de la complication pour leur faire admettre in fine que l'Espagne se situe au sud des Pyrénées et que l'Italie est une péninsule méditerranéenne. Comme vous aurez pu le constater en parcourant ce blog, je suis un partisan de méthodes assez traditionnelles : en géographie, il faut commencer par situer les choses ; ne pas admettre ce préalable me paraît la porte ouverte au n'importe quoi, qui, certes, peut être par ailleurs assez cool. Et je voudrais également citer un texte de Marcel Gauchet, qui n'est certes pas son meilleur, son plus élaboré, mais qui me paraît assez expressif : "J’admets bien que la récitation par coeur de la liste des chefs-lieux de départements, que j’ai faite pour mon compte, ne paraît pas une méthode très efficace, mais il faut là se souvenir des trésors que de grandes traditions spirituelles et intellectuelles ont trouvés dans les arts de la mémoire. Apprendre n’importe quoi par coeur et apprendre à s’en souvenir, ça peut être un exercice intellectuel du plus haut niveau. Et y compris l’absurdité de ce que l’on apprend peut être tout à fait fécond. Parce qu’on est justement obligé – d’autant plus que ça n’a pas de sens, que ça n’a pas de sens immédiatement parlant pour vous – de se livrer à leur égard à toute une série d’opérations hautement techniques, en fait, qui relèvent de la mnémotechnique, et qui sont très efficaces à long terme. On sait bien que des gens fort intelligents ont pour discipline intellectuelle d’apprendre n’importe quoi par coeur."(Extrait de son intervention devant la commission du débat national sur l'avenir de l'école, 10 décembre 2003)

ProfAnonyme 30/10/2007 12:43

Si ça peut te consoler (non, ça ne te consolera pas plus que moi), sache que 5 ans plus tard, leurs compétences en sont au même point. Terminale Bac pro et toujours incapables de distinguer terre et mer sur une carte, ou de replacer villes, fleuves, massifs en ayant un atlas sous les yeux.

Devine 30/10/2007 23:10

Je me suis souvent demandé à quoi tient cette incompétence. J'ai lu que les dyslexiques avaient très souvent, associés à leurs problèmes de langage, d'importantes difficultés à se repérer dans l'espace. Peut-être assistons-nous à l'apparition d'une nouvelle pathologie.

Armand 11/10/2007 12:39

Cher Devine,
Ta parole désabusée, j'en connaissais une "variation":
Il est dommage que les inventions les plus sophistiquées comme la télévision et l'ordinateur ne soit utilisées que comme instrument d'abêtissement des masses.
Pour le contraste (donc, pas de ZEP ici), voici le blog d'une enseignante pensionnée depuis peu d'une école de la banlieue parisienne...
http://20six.fr/maevina
Il te suffira de remonter juste avant les vacances pour qu'elle parle de ses élèves...
Amitiés

Devine 12/10/2007 09:47

Cher Armand,
On devrait plutôt parler d'un moyen d'auto-abrutissement, car après tout il y a d'excellents usages possibles de la télévision et de l'ordinateur : libre à chacun d'en faire l'usage qu'il entend ! Mais pour les enfants et les jeunes ados, c'est la direction qui manque, la voix ferme d'un parent qui dise : "Tu peux regarder ça, tel autre programme est interdit." A partir du moment où les chers petits ont une télé et une connexion Internet dans leurs chambres, c'est foutu, parce qu'on les suppose capable d'un discernement qu'ils n'ont pas ou, pire encore, on se désintéresse d'eux, ce qui revient à sous-traiter leur éducation à TF1 et Youtube.
J'irai voir le site que tu m'indiques. Tu parais en avoir un bon petit répertoire !

Armand 10/10/2007 18:06

Cher Devine,
Encore un petit effort tu n'auras plus besoin que d'une carte "universelle" qui pourra même servir pour la lune (si tu ajoutes une "Mer de la Tranquillité" en option à la place de l'Atlantique)!
Il y a tant de choses obsolètes: la table de multiplication est remplacée par la calculette, le cours de géographie par le GPS, la littérature par les bandes dessinées, l'orthographe par le langage SMS...
Je te souhaite une bonne soirée dans la modernité!
Amitiés
P.S. Combien y a-t-il d'octets d'utilisés dans la mémoire d'un cancre?

Devine 10/10/2007 21:38

Cher Armand,

Oui, l'un des paradoxes de l'époque actuelle est que les connaissances n'ont jamais été aussi nombreuses et aussi facilement disponibles et que l'ignorance ne semble jamais s'être mieux portée. J'ai parfois l'impression que mes élèves se bornent à attendre le temps -pas si lointain d'après ce que j'ai pu comprendre- où on pourra leur greffer directement des implants de silicium dans le cerveau avec, à l'intérieur, toutes les connaissances qu'ils se se seront dispensés d'acquérir à l'école !