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  • : Au collège
  • : Je suis professeur d'histoire-géographie au collège Félix-Djerzinski de Staincy-en-France. Ce métier me rend malade et il fait ma fierté. Avant d'en changer, je dépose ici un modeste témoignage.
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28 octobre 2007 7 28 /10 /octobre /2007 23:38
Battle-of-crecy-froissart.jpgMadame Benabdelmoumni, mère de Smaïn et Marwan :
"Mais pourquoi vous leur donnez pas plus de devoirs ? Des fois, Marwan rentre à la maison le soir, je lui dis 'Montre-moi ton agenda', et il n'y a rien de noté dedans. C'est pas normal, ça, monsieur.
-Madame, je ne peux pas parler pour tous mes collègues, mais je pense que ça tient à deux choses. Primo, ça ne sert pas à grand chose qu'on donne des devoirs, vu que la majorité des élèves ne les font pas.
-Ah mais moi je vérifie !
-...et secundo, Marwan, comme beaucoup d'autres élèves, ne note pas ses devoirs. Voilà, c'est la fin de l'heure, on leur dit 'faites tel et tel exercice pour lundi', on les marque même au tableau, mais la plupart des élèves rangent leurs affaires comme si de rien n'était.
-Mais il faut les forcer ! Il faut venir à côté d'eux, leur demander 'Tu as noté tes devoirs ? tu as noté ?'
-Oui, vous avez parfaitement raison. C'est ce qu'il faudrait faire. On le fait, d'ailleurs, au début de l'année. Mais à la longue, vous savez, la mauvaise volonté systématique, ça fatigue. En plus, certains élèves n'ont pas d'agenda, d'autres ont perdu le manuel où figurent les exercices qu'ils sont censés faire. Et puis, essayez de vous mettre à notre place : vous avez vingt-cinq zigotos qui traînassent dans votre salle de classe, et vingt-cinq autres zigotos qui chahutent dans le couloir en attendant que vous les fassiez rentrer, ça crie, ça s'agite de partout. C'est pas toujours facile dans ces conditions d'aller voir Tartempion pour lui demander, 't'as bien noté tes devoirs pour lundi prochain ?' Parce que pendant que vous faites ça, il y en a trois autres qui sont en train de vous chaparder vos craies pour se les jeter dessus lors du cours suivant.
-Mais c'est important, monsieur, de donner des devoirs. Quand j'étais élève, les professeurs donnaient des leçons entières à apprendre, et on les apprenait, ils donnaient des pages et des pages d'exercices, et on les faisait. Et ça marchait bien, on apprenait des choses. Pourquoi vous ne faites plus comme ça ? Et les punitions, pourquoi vous ne donnez pas plus de punitions ?"

*     *     *     *     *

J'ai fait mon service militaire en coopération. On m'a nommé professeur dans une école française à l'étranger. Le collège y était minuscule, les quatre classes ne totalisaient pas quarante élèves. C'est pourquoi on m'a demandé, en plus de mon service en histoire-géographie, d'enseigner le français en classe de cinquième. J'étais très inquiet car je ne savais pas comment m'y prendre ; et je n'avais pas vraiment le temps de me plonger dans les ouvrages de didactique, car je n'avais été prévenu que quatre jours à l'avance. Du coup, j'ai répété ce que mes propres professeurs avaient fait naguère : de la grammaire, du Bled, des dictées, des définitions à copier dans le dictionnaire, la récitation de poèmes classiques appris par coeur. C'est ainsi qu'en quelques semaines, j'ai conquis le respect d'une communauté de parents pourtant réputée pour son insatisfaction chronique.
Ai-je servi mes élèves ? J'avais la réputation d'un prof sévère et un peu ennuyeux. Mais je crois que beaucoup me savaient gré d'avoir posé des repères précis et dont je garantissais la solidité ; leur gratitude, d'ailleurs, était d'autant plus forte que la plupart d'entre eux naviguaient entre deux ou trois langues -celle du pays, celle(s) de leurs parents, celle de l'école- et que certains n'en maîtrisaient vraiment aucune. Le français un peu suranné que je leur apprenais était une valeur sûre, un ancrage.

*     *     *     *     *

Conversation à la cantine avec Dimitri, professeur d'anglais, et Catherine, professeure d'arts plastiques.
-Ah non, me dit Dimitri d'un air un peu gêné, on ne donne plus la liste des verbes irréguliers à apprendre.
-Ah bon ? To be, I was, been, ça n'existe plus ?
-Non, plus vraiment, non.
-Mais moi, quand j'étais gamin, j'aimais bien apprendre.
-Tu dis ça parce que tu étais un bon élève.
-Mais on m'a donné les moyens de le devenir, aussi. Et alors, si tu ne leur fais plus potasser ce genre de point de grammaire, comment tu fais ?
-Écoute, il faut être pragmatique, et regarder qui sont les élèves qu'on a en face de nous, hein. Et nos élèves, ils ne travaillent pour ainsi dire pas du tout à la maison. Donc on fait beaucoup de conversation pendant les cours, et on leur fournit du vocabulaire et des règles quand ils en ont besoin.
-Ah bon ? Mais y'a des points de langue que vous ne devez jamais aborder dans ces conditions.
-Ben si, on essaie de les diriger, quand même.
-Non, je te dis ça parce que nos élèves parlent une langue très très pauvre. Alors si tu leur donnes juste les outils nécessaires pour la traduire en anglais, tu ne vas pas très loin, à mon avis.
-Et le moyen de faire autrement ? Comment tu veux que je leur fasse employer en anglais un vocabulaire et un niveau de langage dont ils ne soupçonnent même pas l'existence dans leur langue maternelle ? Et puis, bon, tu sais, moi, je suis bête et discipliné. C'est ce que la hiérarchie veut qu'on fasse : "les élèves doivent construire leurs savoirs", etc.
-Ah oui mais excuse-moi, c'est de la foutaise totale ces histoires de constructivisme pédagogique. Quand tu regardes les programmes du collège en arts plastiques, tu es frappé par une chose très simple. En sixième, cinquième et quatrième, ils te disent "l'élève doit découvrir ceci et cela et celi et ceça." Très bien, on tâtonne, on expérimente, on s'amuse. Et puis en troisième, le ton change complètement, on va passer le brevet des collèges, et là ce que te disent les programmes, c'est : "L'élève doit savoir telle et telle chose." Bon, mais comment il les a apprises ? Si on l'a laissé construire ses savoirs, je peux te garantir qu'il ne sait que dalle.

*     *     *     *     *

Je me souviens que, quand j'étais collégien, j'aimais beaucoup l'exercice qui consistait à retenir des choses par coeur -que ce soit des poésies, des théorèmes mathématiques ou toute autre chose. A la fin de ma scolarité secondaire, j'avais une telle mémoire qu'à la deuxième lecture, je pouvais réciter sans erreur ou presque un texte d'une page. Ce qui avait ma préférence était les langues. Notre professeur d'espagnol était de l'ancienne école et la base pour lui, c'était de mémoriser le plus vite possible l'ensemble du Claro, un petit livre à la couverture rouge qui résumait l'ensemble des règles... et des irrégularités de la langue (et Dieu sait qu'il y en a). Évidemment, cette méthode avait deux points faibles, qui faisaient en même temps sa noblesse. La première était que ceux qui ne travaillaient pas étaient rapidement largués ; on ne pouvait pas apprendre par imprégnation, de façon indolore, et seuls ceux qui faisaient leurs devoirs progressaient. La seconde était que nous étions mieux préparés, de la sorte, à la lecture des bons livres qu'aux échanges de la vie quotidienne -je m'en suis bien rendu compte lors de mon premier séjour linguistique, à Valence, chez la brave famille Saez Saez.
Plus tard, j'ai passionnément aimé le latin. Cette langue morte depuis 1500 ans, qu'écrivaient encore quelques moines du Vatican, ressemblait à un code secret dont la clé se trouvait dans d'interminables tableaux de déclinaisons. Hic, haec, hoc. Hunc, hanc, hoc. Hujus, hujus, hujus. Huic huic huic. Hoc hac hoc. Beauté raide et hoquetante de ces incantations magiques. En m'échinant sur les périodes de Cicéron ou de Salluste, je n'éprouvais aucun sentiment d'inutilité ; il me semblait au contraire que mes efforts finiraient par me faire accéder à un sens que ne bornait ni la langue latine ni l'histoire romaine, mais qui portait au-delà, dans une métaphysique.
Plus tard encore, après le bac, j'ai perdu cette rigueur, j'ai négligé d'entretenir ma mémoire, et je le regrette. Mais je crois que tout ce que ces efforts de jeunesse ont laissé en moi est bon.

*     *     *     *     *

Discussion de machine à café avec mon collègue Didier.
Moi. -...non, ils ne sont pas bêtes. Et dans la plupart des cas, leur indiscipline est gérable. Mais ce qui rend ce métier impossible, c'est leur paresse.
Didier. -Oh là, je t'arrête tout de suite. Moi, un enfant paresseux, je sais pas ce que c'est.
Moi. -Didier, il faut que tu viennes faire un tour sur ma planète, tu sais.
Didier. -Non, non, je t'assure. Il n'y a pas d'enfant paresseux. Par contre, il y a des enfants qui s'ennuient, ça oui, c'est vrai. Parce qu'il y a longtemps qu'ils ne voient plus ce qu'ils font à l'école. Ya des gamins, en grande section de maternelle, ils n'y arrivent déjà plus, et alors ils sont ostracisés par la maîtresse -pas méchamment hein, mais bon, ils se retrouvent un peu hors circuit... Et ça devient pire en CP, pire en CE1, etc... Alors nous, quand on les récupère en sixième, oui, on a l'impression qu'ils sont mous, mais la vérité, c'est qu'ils sont démotivés et malheureux d'avoir raté leur scolarité, malheureux de l'avoir raté dès le départ.
Moi, ironiquement. -Et personne, personne ne s'est jamais intéressé à leur cas, malgré les milliers de dispositifs de lutte contre l'échec scolaire. Et nous, profs du secondaire, nous devons leur redonner confiance en nous rapprochant de leurs centres d'intérêt, n'est-ce pas ?
Didier. -Pas forcément, mais il ne faut pas les accabler davantage en les accusant d'être paresseux. Il y a toujours quelque chose qui les motive, même si c'est en dehors de l'école. Moi, j'ai un élève que tu trouverais sans doute feignant au possible ; mais ce gamin, quand tu le mets en face d'un ordinateur, il est infatigable. Et il en sait plus que toi et moi réunis.
Moi. - Et on fait quoi quand les centres d'intérêt de l'élève en question, c'est 1) la Playstation 2) le foot 3) sa coiffure ? Parce qu'excuse-moi, mais c'est tout de même le cas de 90 % de nos cancres.
Didier. -"Cancre", c'est encore un mot que j'éviterais. Tu sais que ça a la même origine étymologique que "cancer" ou "chancre".
Moi. -Et alors ?
Didier. -Quand tu les qualifies de cancres, tu dis en fait qu'ils sont, primo, nuisibles, secundo et par voie de conséquence, à éliminer.
Moi (après une petite hésitation). -C'est ce que je pense.
Didier. -Arrête ! Tu penses pas vraiment ça !
Moi. -Tu te doutes que je ne veux pas les tuer...
Didier. -Encore heureux.
Moi. -...mais il faut voir que la scolarité d'un élève en ZEP, c'est 8.000 euros par an. Et moi, je ne suis pas seulement un prof, je suis aussi un citoyen et un contribuable. Alors quand l'un de nos agnelets arrive en quatrième et que, malgré les efforts et le dévouement de dix enseignants successifs, il sait à peine lire, il faut arrêter de s'acharner. Il faut reconnaître que le temps et l'argent qu'on pourrait encore lui consacrer seraient perdus, et le mettre à la porte. D'ailleurs, c'est bien souvent ce qu'il veut.
Didier. -Mais c'est affreux ce que tu dis ! Qu'est-ce qu'il va faire de sa vie, le gamin illettré qui se retrouve à la porte de l'école à quatorze, ou même à treize ans ?
Moi. -C'est son problème. La société lui a donné sa chance, il ne l'a pas saisie, tant pis pour lui.
Didier. -Alors là, je ne peux vraiment pas te suivre. Je trouve ton raisonnement limite facho. L'élimination des moins aptes, ça ne te rappelle rien ?
Moi. -Didier, garde ton laïus pour la prochaine réunion du MRAP. Moi, ce que je ne peux plus supporter, c'est ce discours compassionnel, tu m'excuseras, ce discours compassionnel à la con. Dans mes classes, les bons élèves ne peuvent plus m'écouter parce qu'une poignée d'analphabètes fout le dawa à chaque cours. Il est pas là, le fascisme ?

Et nous nous sommes quittés fâchés.
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commentaires

J
Rebonjour,"Dans mes classes, les bons élèves ne peuvent plus m'écouter parce qu'une poignée d'analphabètes fout le dawa à chaque cours. Il est pas là, le fascisme ?"Oui Devine, ce n'est pas que cela, mais c'est une forme de fascisme.Je n'ai pas connu les difficultés extrêmes dont vous nous faites part mais lorsque j'enseignais ( voir mes histoire chez Lofi ) j'ai toujours averti que je pouvais supporter beaucoup mais pas que des fauves en bandes emêchent les autres de travailler. Que ce comportement n'était pas respectable.Et que lorsqu'on exigeait le respect il fallait aussi le mériter un peu.Avec les plus grands dire qu'ils n'avaient plus qu'à adhérer au FnN car ils en étaient les meilleurs recruteurs les interrogeaient un petit peu.Sur le fond l'enseignant seul ne peut pas gérer seul ces problèmes lorsqu'ils sont massifs.Nous divergeons certes politiquement - mais je reconnais que vous êtes au charbon, que vous faites face et que vous aimez votre métier...même si parfois....cordialement.
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D
Cher jpd, Comme vous le constaterez dans le billet que je publierai aujourd'hui, je suis très réticent à l'idée de faire la morale à mes élèves. Mais bien souvent, j'y suis contraint. Combien de fois m'est-il arrivé de surprendre un perturbateur en lui disant que ce qu'il faisait était mal, ou en lui affirmant qu'il devrait avoir honte. En général, l'élève à qui l'on s'adresse de cette façon proteste vivement et on voit que cela le touche beaucoup plus que le discours proprement pédagogique ("quel dommage, tu gâches ton intelligence", etc). Mais je persiste à penser que ce registre ne nous appartient pas, qu'il faut en user avec la plus grande parcimonie.Le fait que nous ne soyons pas d'accord politiquement ou théoriquement n'est au fond pas si important, car je crois que dans ce métier, les deux qualités primiordiales se situent sur un autre plan : il faut 1) aimer enseigner, tout simplement ; 2) se montrer pragmatique, ce qui implique bien souvent de réviser ses convictions, ses ambitions et ses méthodes.
X
Bonjour Devine.Je viens de découvrir votre blog grâce à Embruns qui vous a cité. J'ai alors entrepris de lire votre blog car l'humour teinté de pédagogie et de pragmatisme m'a beaucoup plus.Cependant, je m'interroge ce soir, car j'ai l'impression d'avoir deux visions de vous différentes via ce blog.Explication, la première, vous donnez à un élève (oui, je lis vos billet depuis le plus récent) qui arrive avec de très mauvais antécédents, la possibilité de changer de comportement, de manifester le meilleur de ce qu'il y a en lui, comme il avait manifesté le pire auparavant.La seconde vision que j'ai de vous est le "banissement des élèves ingérables" tel que présenté à la fin de ce billet.Je vous avoue être surpris de ce changement de ton, bien que je comprenne parfaitement le point de vue qui vous a ammené à écrire ceci et, plus largement, à le penser (ou si je me trompe, alors au moins, faites le moi savoir, que je m'en sentes moins bête :-) ).Je pense qu'il faudrait réussir à trouver l'approche qui conviendrait à chacun. Évidemment, cela prend difficilement sa place au sein d'un cours classique (il serait tout à fait anormal que, finalement, l'emmerdeur soit au centre du système une fois de plus (j'aime beaucoup cette formule également que je viens de découvrir)), mais il serait anormal que l'on ne cherche pas à s'occuper correctement de cet "emmerdeur".Les filières professionnelles ne sont évidemment pas une solution, car le même problème se reposera mais pas dans la même section. Ces filières doivent donc être réservées à celui/celle qui souhaite s'y trouver et y bâtir son projet professionnel.Mais dans ce cas, comment faire? Je n'ai pas de baguette magique moi non plus, mais le regrette. Cependant, je pense qu'il est essentiel de trouver le moyen de faire passer le message à l'élève, de lui donner sa chance mais surtout, de lui en faire prendre conscience.Je vous invite à faire un tour sur mon blog, qui traite en autres choses d'éducation. Nous sommes orientés plus spécifiquement sur les enfants à haut potentiel et cherchont à en combattre les clichés. Les enfants à haut potentiel ne posent pas toujours des problèmes, mais souvent. Nous cherchons donc à réaliser une école pilote à projet pédagogique réellement innovant. Je me permet cette parenthèse car 80% des enfants à haut potentiel n'ont pas le bac et 47% d'entre eux sont orientés en filières professionnelles (contre 17% en moyenne nationale, il me semble). Donc sommeil parfois dans le pire des cancres un enfant très intelligent maltraité par la vie.Je serais heureux de placer un lien vers votre blog sur le notre car votre contenu est, je trouve, de qualité.Je terminerai ce (long?) commentaire en vous félicitant de l'approche différenciée et intéressante envers vos élèves que j'ai vu plusieurs fois à travers vos écrits.Bien sincèrement.Xavier
Répondre
D
Bonjour Xavier, et tout d'abord merci pour votre intéressante contribution. Je serais très honoré si vous placiez un lien vers ce blog sur votre propre site. J'irai le visiter dès que l'étau se sera un peu déserré (en ce moment, je suis absolument débordé).Et oui, je me contredis, j'en conviens sans difficulté. Je pourrais me défendre en disant que c'est le genre qui veut ça ; dans un blog ou un journal intime, on écrit au fil de la plume, et il est normal que les contradictions que porte en lui tout individu apparaisse à un moment ou à un autre ; mais ce serait un échappatoire un peu facile. D'autant que, comme vous vous en êtes aperçu, les textes mis en ligne ici sont tout sauf des premiers jets. Alors que dire ?A un premier niveau, j'ai en tête un certain idéal scolaire, mais je suis confronté à une réalité bien différente ; et il faut bien que je compose avec elle. Je n'ai pas de baguette magique, et je ne suis pas non plus don Quichotte. J'ai face à moi des élèves en perdition. Que faire ? Je ne peux pas complètement me désintéresser d'eux. Ca n'a rien à voir avec la pédagogie ; c'est une simple question de respect humain. Une autre contradiction que vous avez sans doute relevée au fil de mes articles est que, tout en râlant beaucoup, je suis un conformiste. Je respecte ma hiérarchie et j'applique les consignes qu'elle me donne, sauf cas extraordinaire (comme l'était l'injonction présidentielle à lire à nos élèves la lettre de Guy Môquet). Si mon principal, le rectorat de Créteil et mon ministre de tutelle me disent, d'une seule et vibrante voix, "vous accueillerez cet élève", j'obtempère sans sourciller -que pourrais-je faire d'autre d'ailleurs. Et mieux encore, je le ferai en jouant le jeu, même si je suis convaincu que tout cela ne sert au fond à rien, et que le mieux que je puisse faire avec l'élève en question, c'est de le neutraliser pour l'empêcher de bousiller mes cours. Je ne me définirai pas comme un bon professeur (je suis, au mieux, dans la moyenne) ; mais par contre, j'ai la conviction d'être un bon fonctionnaire. Loyal, consciencieux, un peu terne. Peut-être, d'ailleurs, aurais-je dû m'orienter vers un emploi plus purement bureaucratique, mais c'est une autre question.Enfin, je ne sais pas si j'ai bien parlé de l'école dont je rêve (et dont les contours restent, au fond, assez flous). Je ne la vois pas comme une forteresse dont les déshérités se verraient exclus sans espoir de retour, mais au contraire comme un espace de liberté largement ouvert à tous ceux qui voudraient s'y investir. Il est inutile, je pense, d'expliquer à certains élèves que le fait d'aller à l'école représente pour eux une chance inestimable, si l'école reste en même temps un espace contraint, où seuls les vilains petits canards "bénéficient", si l'on peut dire, d'aménagements spéciaux, dans des filières de relégation telles que les SEGPA. Aujourd'hui, le fait de ne pas se trouver dans le tronc commun de l'Education nationale constitue très clairement une sanction pour manque d'aptitudes ou de discipline. C'est très, très regrettable. Je souhaiterais quant à moi que les expérimentations, comme celle que vous menez, se multiplient pour permettre à chaque élève, mais aussi à chaque enseignant de dire : l'école où je me trouve est celle où j'ai choisi d'aller, les cours que je suis sont ceux que j'ai demandés. La liberté ne peut évidemment pas être infinie ; mais à l'heure actuelle, elle me paraît quasi-nulle, et tout progrès sera bon à prendre. Reste, évidemment, le cas des "emmerdeurs", de ceux que l'acquisition d'un quelconque savoir n'intéresse aucunement, et qui sont bien souvent aussi des pré-délinquants. Que faire d'eux ? Si je pense au cas particulièrement caricatural de mon ex-élève Mohamed S. (vous avez sans doute lu l'article que je lui ai consacré), je suis au regret de dire qu'il n'y a quasiment aucune solution. Mohamed souffrait sans doute beaucoup, de maux qu'il n'appartenanit pas à l'école de soigner : déracinement, abandon, deuil du père, pauvreté. L'aider, oui, mais jusqu'à quel point ? En en faisant une pupille de la nation dès son plus jeune âge, pour le soustraire à l'influence désastreuse d'une famille qui ne l'aimait pas et l'avait programmé pour s'auto-détruire en faisant le maximum de dégâts collatéraux ? Le remède serait peut-être pire que le mal. Il me semble, de toute façon, qu'avec ce genre de cas on sort de beaucoup des problématiques scolaires ; on se retrouve dans le champ social, politique, voire moral. Voilà, je n'ai sans doute pas résolu la contradiction que vous avez soulevée, mais il me semble que cette contradiction, de toute façon, ne m'appartient pas exclusivement. Qui, dans ce vieux pays chrétien, n'a pas oscillé entre pitié et colère en pensant à ceux qui finissent mal ?Bien à vous
A
Cher Devine,<br /> La concision inhérente aux blogs rend les nuances impossibles à traduire...<br /> Je sais bien que tu ne veux pas éliminer physiquement les cancres, mais seulement les "neutraliser", par exemple!<br /> Je sais aussi (bien que tu n'en parles pas) que les élèves agiront différemment vis à vis d'un prof de math (au physique "dissuasif") et d'une (frêle) proffe (*) de musique...<br /> C'est la lâcheté (ou l'instinct de survie) chez les ânes!<br /> Amitiés<br /> (*) Je crois qu'il faut (pour ne pas discriminer les sexes) dire "proffe", "ingénieure", mais pas "cuisinière" pour ne pas confondre la dame avec son outil de travail...
Répondre
D
Cher Armand,<br /> Effectivement, des critères tout bêtes déterminent le respect ou le mépris des élèves. On entend souvent dire qu'un prof intéressant saura de toute façon tenir sa classe ; rien de plus faux. Ceux qui, d'emblée, savent imposer le silence et un minimum d'attention à leurs élèves sont ceux qui savent se faire craindre, pour un motif ou pour un autre : physique impressionnant, agressivité à fleur de peau, voix de stentor, génie de la mise en boîte, etc. A la longue, d'autres données peuvent parfois rentrer en ligne de compte, notamment les liens que l'on a su tisser avec chacun des élèves et avec les familles. Et parfois, mais très rarement, un cours bien préparé, bien illustré et servi par une verve exceptionnelle peut nous valoir dix minutes de silence attentif. Mais c'est un maximum. La plupart du temps, il faut se battre.<br /> En ce qui concerne la féminin de professeur, je regrette que nous n'ayons pas en français l'équivalent de "professoressa", que j'aime beaucoup.
A
Cher Devine,<br /> L'enseignement et l'éducation devraient se compléter.<br /> L'éducation, c'est aussi l'affaire des parents dont tu ne parles pas... et qui ont souvent tendance à se décharger de leurs devoirs sur la société.<br /> Tous les accompagnateurs de l' "épanouissement" (désolé, je n'ai pas trouvé d'autre mot) des enfants devraient se montrer solidaires et avoir un but commun.<br /> Mettre un gosse "à la poubelle" me semble être toujours la pire des solutions!<br /> Amitiés
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D
Cher Armand,<br /> La raison pour laquelle je parle peu des parents est que je ne sais pas ce qui se passe dans les familles de mes élèves. J'en ai des échos, je rencontre parfois un père ou une mère, mais ça reste superficiel. Les seuls parents d'élève que je connaisse bien, en fait, c'est ma femme et moi-même, et j'en parle parfois un peu dans la thématique "Maternelle". Mais il est évident que ça n'a pas grand chose à voir avec ce que peut vivre, par exemple, madame Benabdelmoumni...<br /> Par ailleurs, sortir un enfant de l'école, ce n'est pas le mettre à la poubelle : c'est l'empêcher de faire de l'école une poubelle. L'alternative, de toute façon, n'est pas entre la réussite scolaire et le néant. Il y a deux ou trois petites choses entre ces deux termes, fort heureusement... <br /> Amitiés
A
Cher Devine,<br /> Ne m'en veux pas, mais je ne suis pas d'accord du tout avec le "bannissement des élèves ingérables". <br /> En effet, cela ne fait que déplacer le problème et les envoyer d'une école à l'autre créerait des écoles-poubelles (les seules où on les accepterait), sortes de ghettos pour cancres indécrottables. Çela m'est éthiquement inacceptable. <br /> Mais il est plus facile de rejeter une idée que d'être constructif et proposer quelque chose à la place...<br /> Amitiés
Répondre
D
Cher Armand,Je reconnais tout à fait que le "bannissement" des cancres ne peut pas être considéré comme la panacée. Je n'ai pas, moi non plus, de baguette magique. Mais, à la base de notre perplexité commune, il y a tout de même le problème suivant : que faire de ceux qui ne veulent pas apprendre ? Mon expérience me dit qu'il faudrait avant toute autre chose les empêcher de nuire à ceux qui veulent travailler. Ensuite, c'est un peu la bouteille à l'encre. La droite dit qu'il faut les envoyer en apprentissage, alors que cette filière est souvent beaucoup plus dure que la scolarité classique. La gauche (enfin, une certaine gauche) réclame des moyens supplémentaires, mais là j'affirme que ce serait des fonds perdus dans 90 % des cas. Bayrou parle de multiplier des établissements spécialisés, où on apprendrait des règles de vie basiques avant toute autre chose ; c'est intéressant, mais un peu vague. Quant à moi, je t'en dirai plus long dans le prochain post, qui porte sur le même thème.