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  • : Je suis professeur d'histoire-géographie au collège Félix-Djerzinski de Staincy-en-France. Ce métier me rend malade et il fait ma fierté. Avant d'en changer, je dépose ici un modeste témoignage.
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5 novembre 2007 1 05 /11 /novembre /2007 00:20
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Toro.jpg
Cette belle image est de Yoann Grange ; vous pouvez voir l'original ici.


Pièce 1 (Imprimé sur une feuille de couleur jaune).

A Staincy-en-France, le mercredi 27 septembre 2006.

Objet : nouvel élève en 5° G [classe dont j'étais le professeur principal].

Monsieur DEVINE,

Un nouvel élève provenant du collège Leonid-Brejnev (Ranceville) intègrera les cours de la 5° G à compter du jeudi 28 septembre à 7 h 55. Il s'appelle Mohamed S.

Merci de bien vouloir l'accueillir dans les meilleures dispositions. Il est issu d'un conseil de discipline qui a eu lieu en avril 2006 et n'a pas été scolarisé depuis. La situation familiale est complexe : il est délaissé par la maman. Sa tante par contre s'occupe bien de lui.
Pour de plus amples informations, n'hésitez pas à venir me voir dans mon bureau.

Bon courage et merci de votre collaboration et de votre compréhension.

Le Principal Adjoint.



Pièce 2. Rapport d'incident rédigé par la professeure de français.

Nom de l'élève : Mohamed S., 5° G.
Date de l'incident : mardi 3 octobre, 9 h.

Description de l'incident :
Après un deuxième rappel à l'ordre oral, j'ai demandé à l'élève de se taire : il a commencé à se montrer insolent et se moquer ouvertement de moi. J'ai alors voulu le déplacer, pour qu'il soit à côté d'une des rares élèves calmes -cette classe étant par ailleurs indisciplinée au possible ; il a refusé tout net ("non, je m'en fous", "je fais ce que je veux"). De la même manière, il a refusé de sortir ses affaires (au moins une trousse !), d'ôter sa casquette, de cesser de parler (à voix haute, évidemment) et de me donner son carnet. J'ai voulu alors l'exclure de cours : il a refusé de sortir, et a commencé à tout commenter, mes décisions, mon autorité, de manière extrêmement désobligeante. C'est uniquement lorsque j'ai envoyé un élève chercher la CPE  qu'il a accepté de me donner son carnet... Après l'intervention de la CPE, je lui ai donné une retenue pour son comportement. Il a répliqué "De toute façon, je m'en fous". Il n'a cessé de répondre avec grossièreté et insolence, et de me défier. Exemple : je distribue les feuilles d'exercices à faire pour le lendemain, il les déchire délibérément, sous mes yeux, à deux reprises ! Je refuse de l'accepter en cours dans ces conditions ! A cause de lui (les autres en profitant, bien évidemment) 1 heure = 1 exercice corrigé ! Je demande une sanction à la hauteur des évènements inhérents à ce cours, en prenant compte de la rupture du contrat de réinsertion scolaire de cet élève.


Pièce 3. Rapport d'incident rédigé par la professeure d'arts plastiques.

Nom de l'élève : Mohamed S. 5° G.
Date de l'incident : 5 octobre.

Description de l'incident :
Mohamed S. est arrivé en retard casquette sur la tête. Il a déambulé tout doucement dans la salle le caleçon bien visible puisque son jean était bien en dessous de ses fesses. Je lui ai fait remarquer et il est devenu tout de suite agressif et insolent : "Quoi ?! Qu'est-ce qui a ? J'men fous ! J'fais ce que je veux ! etc..." Je lui ai dit qu'il était exclu. Il a répondu "J'men fous, c'est ça ouais c'est ça..." Il a bien sûr remis sa casquette en me regardant insolemment. J'ai demandé à un élève de l'emmener à la vie scolaire. Comme il faisait mine de partir sans le mot d'exclusion, je me suis mise devant lui. IL M'A ALORS SAISI TRES VIVEMENT LE POIGNET QU'IL A SERRE POUR ME REPOUSSER DE SON CHEMIN. Il est revenu à la fin de l'heure me narguer, casquette sur la tête et caleçon à l'air.


Pièce 4. Convocation datée du 6 octobre.

Monsieur,

J'ai l'honneur de vous informer que conformément à l'article 6 du décret n° 85-1348 du 18 décembre 1985, j'ai décidé de saisir le conseil de discipline de l'établissement,

Lundi 23 octobre 2006 A 18 HEURES.

Ce dernier sera amené à se prononcer sur la situation de l'élève : S. Mohamed, 5° G.

Les faits qui motivent sa comparution devant cette instance sont les suivants :
- manque de respect envers une enseignante (3/10)
-manque de respect et geste violent envers une enseignante (5/10).

Vous pouvez dès à présent consulter le dossier de l'élève, auprès de mon secrétariat.

Je vous prie de croire, Monsieur, à l'assurance de mes sentiments les meilleurs.

Le principal.



Pièce 5. Rapport informatif rédigé par la professeure de SVT.

Nom de l'élève : Mohamed S., 5° G.
Date des faits : 16 octobre, 16 h 30.

Lundi dernier (le 9 octobre), l'élève Mohamed S. est venu devant ma salle, afin d'assister au cours de SVT alors qu'il est en mesure conservatoire. Je lui en ai fait la remarque et il a fait mine de ne pas me comprendre et m'a dit : "Je veux les devoirs !" J'ai interpellé un surveillant pour qu'il le fasse sortir de l'établissement.
Hier, il était de nouveau devant ma salle à 14 h 30. J'ai alors fait appeler un CPE par une élève car il ne voulait pas partir. Quand il a vu ça, il s'est enfui.



Le 23 octobre, Mohamed fut bien évidemment exclu de son nouveau collège ; entre son arrivée et son exclusion des cours, huit jours exactement s'étaient écoulés. Il fut extrêmement maladroit lors du conseil de discipline : les seuls mots qu'il bredouilla ne servirent qu'à nous rappeler des fautes que nous n'avions pas eu le temps d'évoquer. Ceux qui l'ignoraient encore apprirent ainsi qu'il avait pénétré à de très nombreuses reprises dans un établissement qui lui était pourtant interdit depuis le 6 octobre, qu'il était venu défier plusieurs de ses anciennes enseignantes, qu'il avait menacé de mort l'un des CPE, qu'il avait battu et racketté des élèves de sixième -en utilisant des complicités qu'il avait su nouer pendant son très bref séjour entre nos murs.

Devant les membres du conseil, Mohamed était seul : ni sa mère, ni sa tante ne se présentèrent à ses côtés. Il donnait l'impression d'avoir été abandonné par sa famille.

Il était physiquement très impressionnant, sans rien de commun avec les enfants qui peuplaient sa classe. On ne pouvait croire que ce visage de boxeur appartînt vraiment à un gamin de 13 ou 14 ans. Il s'était rasé le milieu d'un sourcil, comme 50 Cent. Je me souviens que pendant un de mes cours, où Mohamed somnolait paisiblement au premier rang, mon collègue Bastien Rochon était passé et repassé devant la porte restée ouverte. A la sonnerie, il m'avait avoué que c'était pour voir la tête du phénomène...

Personnellement, je n'ai pas eu de problèmes avec Mohamed. A son arrivée, je l'ai pris à part, et j'ai essayé de lui tenir un discours équilibré : j'espère que ce qui t'est arrivé t'a servi de leçon ; maintenant, sache qu'ici, tu peux repartir sur de nouvelles bases ; n'hésite pas à me demander de l'aide si tu en as besoin. Il avait hoché la tête sans dire un mot. Je ne sais pas s'il a pensé, ne serait-ce qu'une fraction de seconde, que oui, peut-être, il pouvait bifurquer là, ne pas poursuivre son itinéraire de petite racaille. Mon discours de bienvenue était de toute façon un peu en décalage par rapport à la réalité : le principal adjoint avait évalué son "espérance de vie" chez nous à un mois, et nous avait invités à lui signaler la moindre incartade du lascar.
Par la suite, Mohamed est venu une fois à mon cours, puis l'a séché, puis a été exclu dans l'attente de son conseil de discipline. Le numéro de téléphone où j'aurais pu joindre un membre quelconque de sa famille, je ne l'ai jamais connu.

Je crois qu'il m'aimait bien. Il vivait très loin du collège et je lui avais promis que j'aiderais sa famille à compléter la paperasse qui lui permettrait d'obtenir la prise en charge du transport et la demi-pension pour un prix symbolique. Il avait dû être touché par cette manifestation de bienveillance.
La veille de son conseil de discipline, il est venu me serrer la main sur le parvis du collège. Je ne me suis pas dérobé, mais je lui ai fait remarquer qu'il n'avait pas le droit d'être là ; il a fait semblant de ne pas comprendre. J'ai essayé de lui faire parler de ses projets et il m'a dit qu'il souhaitait travailler dans la vente. Je me suis bien gardé de lui faire préciser quel type de produits il souhaitait vendre, et je lui ai souhaité bonne chance.

Je n'étais convoqué au conseil qu'en tant que témoin ; n'ayant pas le droit de me prononcer sur la sanction, je suis sorti dans le couloir, le temps de la délibération, et j'ai de nouveau échangé quelques mots avec lui.
"A votre avis, qu'est-ce qu'ils vont décider ?
-Mohamed, je ne voudrais pas être pessimiste, mais ça m'étonnerait beaucoup que tu échappes à une exclusion définitive.
-Quoi ?! Ils vont m'exclure pour ça ?
-Ben oui. Si tu essaie d'y réfléchir, tu verras que tu ne nous laisses pas vraiment le choix.
-Ouaah... Et qu'est-ce qui va se passer, ensuite ?
-La même chose que la dernière fois : le rectorat devra te trouver un nouvel établissement d'accueil, mais ça risque de prendre du temps."
Il semblait partagé entre la joie de se retrouver en vacances et un certain embarras. Il aimait bien Félix-Djerzinski -c'est du moins ainsi que j'interprétais ses intrusions. Son précédent bahut était dix fois plus dur que le nôtre, et il se serait bien vu dans le rôle du caïd local, entouré de petits moutons tout prêts à être tondus. Et puis, faute d'une autre maison...

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commentaires

bka 25/01/2016 22:03

L'image d'une mise à mort que vous trouvez si belle, c'est juste une honte d'afficher cela. quand à la petite racaille de rue qui passe son temps à nous faire perdre du temps.....ah ! elle est jolie l'éducation à la française.....

Henriette 25/04/2008 15:23

Qui est mis à mort ici, l'élève ou le professeur ?Dommage d'avoir illustré votre récit de cette image de violence, il n'en avait guère besoin.Bon courage

Devine 07/05/2008 22:23


Mon idée était de compenser un peu le récit, qui est très sévère avec Mohamed, par une image qui suggère clairement que cet élève avait été jugé et condamné avant même d'avoir mis le pied chez
nous.


lds 25/11/2007 16:56

De toute façon, les profs ont la facheuse habitude de cataloguer très rapidement leurs élèves. Et une fois cela fait, l'élève comme le prof sont prisonniers de leurs schémas respectifs. C'est valable également pour les bons élèves, les besogneux, les intelligents...

Devine 26/11/2007 17:40

Je ne serais pas aussi catégorique que vous. C'est vrai que l'on place les élèves dans des cases, mais en ce qui me concerne j'ai l'impression qu'il ne tient qu'aux élèves de sortir des cases en question. Pour ne prouver qu'il n'est pas un incorrigible flemmard, pour défaire cette réputation, machinchouette n'a qu'une chose très simple à faire : me rendre ses devoirs en temps et en heure. Mais il s'en abstient soigneusement, et s'étonne ensuite d'avoir cette fâcheuse étiquette de paresse...

Julie 24/11/2007 21:47

inculpé, psychatrie, c'est un peu fort tout ca! Vous avez peu-être un formation de psychologue pour affirmer de telles choses? Visiblement non, puisqu'à aucun moment quelqu'un a essyer de comprendre ou d'aider ce pauvre gosse en perte de repères...

Devine 25/11/2007 15:18

Je n'ai utilisé le mot "inculpé" qu'une seule fois, et entre guillemets ; le mot "psychiatrie" a quant à lui été utilisé par l'un des commentateurs, et je n'ai fait que le reprendre, en l'assortissant, comme vous voudrez bien le vérifier, d'un point d'interrogation. Il me paraît donc inutile de monter sur vos grands chevaux. Par ailleurs, il me semble avoir essayé de comprendre et d'aider "ce pauvre gosse en perte de repères" dans la (modeste) mesure de mes moyens. Il n'a pas saisi la main que je lui tendais. Qu'est-ce que j'y peux ? Je n'ai pas, je l'avoue, la finesse, le courage et le dévouement qui semblent vous animer, et qui vous permettront sans doute de vous en tirer sans dommage quand vous le retrouverez assis sur le capot de votre voiture.

NikopoL 19/11/2007 23:13

Bonjour,Première incursion sur votre blog, je refais tout mon retard page après page, mais première fois que me vient l'envie de poster.La phrase qui m'a fait sursauté est : "Mohamed fut bien évidemment exclu de son nouveau collège ".Je me présenterai peut être une autre fois. Sachez toutefois qu'il n'y a pas si longtemps (j'ai 21 ans) j'étais au collège puis au lycée, publiques. Je dois reconnaitre que cela n'avait rien avoir avec l'univers que vous decrivez, le milieu était relativement aisé. Banlieue pavillonaire de Toulouse.Les problèmes de disciplines n'étaient pas pour autant absents, et leur gravité si elle était comparable à celle que vous decrivez ne s'accompagnait toutefois pas d'une telle fréquence.Pourtant jamais dans les établissement que j'ai frequenté il n'y a eu d'exclusion. Ils y préféraient l'inclusion. En évitant entre autres de reporter le problèmes sur d'autre, ce qui comme vous venez de le montrer ne régle pas les problèmes (pas tout le temps, certes, mais je me garderais bien d'une quantification).Je regrette de ne pouvoir la faire plus longue (parler de choses aussi sérieuses, où il y a tant à dire, sur le net et la concision dont je suis obligé d'user me rebute).Pour faire court donc, ne pensez vous pas le système que j'ai connu transposable ? Meilleur?

Devine 20/11/2007 15:40

Il existe de multiples dispositifs disciplinaires dans notre collège. Par ordre croissant :1) la remontrance orale.2) la punition du type "lignes à copier" -formellement interdite par les instructions officielles, mais qui a prouvé son efficacité.3) le mot dans le carnet de liaison, destiné à informer les parents des manquements de leurs enfants à la discipline ou à l'obligation de travailler.4) le coup de fil passé aux parents, suivi d'un éventuel rendez-vous en face à face.5) le rapport informatif, qui invite le professeur principal et le CPE de l'élève concerné à se pencher sur le problème.6) l'heure de retenue.7) le placement sous fiche de suivi, qui oblige l'élève à respecter un contrat précis sous peine de sanctions.8) le rapport d'incident, motivé par des faits graves (comme l'étaient ceux qui étaient reprochés à Mohamed : violences verbales et physiques), qui implique en principe la convocation des parents au collège et l'intervention de la principale adjointe.9) l'inclusion : l'élève est sorti de sa classe et travaille seul et sous surveillance pendant une journée entière.10) l'exclusion temporaire.11) la convocation en conseil de discipline, qui aboutit presque toujours à l'exclusion de "l'inculpé".Il faudrait y ajouter toute une batterie de procédés informels mis au point par chaque enseignant au fil de son vécu, et certains dispositifs qui comportent un volet pédagogique et un autre disciplinaire (c'est notamment le cas du "module-relais", où on place un élève qui perturbe les cours parce qu'il n'arrive pas à les suivre : le pari est d'essayer de le remettre à niveau en quelques semaines de travail individualisé, et de lui faire la morale sur le thème "Tu vois bien qu'on s'intéresse à toi".)Vous vous doutez bien que, si on en est arrivé en une grosse semaine au niveau 11 de notre échelle disciplinaire, c'est que l'on a estimé en notre âme et conscience que les 10 autres auraient ricoché sur l'épaisse carapace de Mohamed sans altérer en rien son comportement.Par ailleurs, vous avez sans doute compris, en lisant mon billet entre les lignes, que Mohamed n'avait aucune chance. Le collège où j'enseigne bénéficie d'une assez bonne réputation dans son coin de Seine-Saint-Denis : les violences physiques y sont rares, il y subsiste un semblant de mixité sociale, la plupart des parents soutiennent les enseignants, quelques anciens élèves ont fait de belles carrières, l'équipe pédagogique est soudée et plusieurs enseignants restent là par choix depuis de nombreuses années. Malgré l'assouplissement de la carte scolaire, très peu de parents ont essayé, à la dernière rentrée, de changer leurs enfants d'établissement. Bref, c'est l'exemple, rare peut-être, d'une ZEP qui réussit assez bien. Aussi, quand Mohamed est arrivé, avec son dossier de petit caïd, l'administration a immédiatement pensé que ce garçon allait importer chez nous des comportements qu'elle est parvenue à extirper au prix d'une lutte de longue haleine, et elle a décidé, sans l'avouer mais de façon très claire, que Mohamed ne devait pas s'éterniser chez nous. Et lui-même ne s'est pas fait prier pour nous offrir sur un plateau d'argent les motifs qui devaient justifier son exclusion. Mon rôle, dans ces conditions, étaient complètement faux : je devais le traiter comme un élève normal, à qui on donne loyalement sa chance, tout en connaissant parfaitement l'issue de la pièce. Fort heureusement, je n'ai pas eu à jouer trop longtemps...Voilà. On peut interpréter cette histoire comme on veut : honteuse exclusion, souci légitime de préserver l'école d'un vandale en puissance, chronique d'une auto-destruction annoncée. En vérité, il y a un peu de tout ça.Je me pose parfois la question : qu'est-il devenu ? Mais honnêtement, je ne suis pas sûr qu'il soit encore vivant. Il avait, officiellement, quatorze ans.