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  • : Je suis professeur d'histoire-géographie au collège Félix-Djerzinski de Staincy-en-France. Ce métier me rend malade et il fait ma fierté. Avant d'en changer, je dépose ici un modeste témoignage.
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4 juin 2008 3 04 /06 /juin /2008 22:49


Sortie au musée de la Renaissance. Les élèves sont sages, ou endormis. Ils discutent paisiblement de leurs programmes télévisés préférés. Je regarde le paysage par la fenêtre. Nous traversons Sarcelles, puis Villiers-le-Bel. Entre cette commune et Ecouen, la frontière est d’une netteté saisissante. D’un côté, des zones commerciales, des hard discounts, des agglomérats de petits pavillons moches ; et encore, nous restons à l’écart des grands ensembles. De l’autre côté, de jolies maisons, des jardins, une forêt, des champs même. On pourrait presque tracer une ligne rouge au sol pour marquer la limite entre ces deux territoires, qui semblent appartenir à deux pays, à deux mondes différents. Mais ce sont des villes limitrophes du département du Val d’Oise.

Dans le bois humide, nous parcourons un petit sentier qui mène au château. Je marche aux côtés de Rafiq, que ma collègue et moi-même avons identifié comme la principale source d’ennuis possibles. Ce garçon est plutôt gentil, mais il est bête comme ses pieds. Peu avant l’arrivée à Ecouen, il a remarqué un fort vilain gymnase en béton du plus pur style années 70 et m’a demandé : « Monsieur, c’est ça le château ? » Quand il essaie de se concentrer sur quelque chose, quand la discussion avec les copains devient passionnante, sa bouche s’entrouvre ; il lui arrive de bavoter. Il est assez susceptible et les autres aiment le taquiner, parce qu’il part au quart de tour et manque totalement d’esprit de répartie. J’ai parfois vu les bonnes élèves de la classe jouer avec lui comme s’il était un chaton. Elles le harcelaient de petites vannes et lui, rendu muet par l’indignation, se tournait vers l’une puis l’autre, bouche ouverte.

Rafiq. –Msieu, ya des phacochères, ici ?

Moi. –Non, Rafiq. Sois tranquille.

Medhi. –C’est quoi un phacochère ?

Moi. –Si ma mémoire est bonne, c’est une sorte de porc sauvage, qui vit au sud de l’Afrique.

Medhi. –Ah ouais, c’est un sanglier, en fait.

Moi. –Voilà.

Rafiq. –C’est gros un sanglier ?

Moi. –C’est pas très gros, mais c’est lourd et surtout très fort, parce que c’est en fait une boule de muscles.

Medhi. –Oh oui, msieu, j’ai vu un documentaire sur Animal Planet, y disaient qu’un sanglier peut peser jusqu’à 200 kilos !

Moi. –Tu vois Rafiq ?

Rafiq. –Et y’en a ici des sangliers ?

Moi. –Je vais te dire. Cette forêt est réputée pour être infestée de sangliers.

Rafiq. –Et on va en voir ?

Moi. –Je sais pas… c’est bien possible, en fait. Il pleut, et quand il pleut les champignons poussent. Et les sangliers, ils adorent ça. C’est trop leur kif, les champipis.

Rafiq. –Et mais qu’est-ce qu’on va faire si on en voit un ?

Moi. –Alors là…

Medhi. –Eh msieu, sur Animal Planet ils montraient un sanglier en train de charger, ouah ! Y renversait tout sur son passage !

Moi. –Evidemment ! Bon Rafiq, écoute-moi bien. Il y a une seule chose à faire. Si un sanglier nous charge, tu te mets à sautiller sur place en chantant très fort.

Rafiq. –En chantant quoi ?

Moi. -Je sais pas, moi… « Une souris verte », tu connais ?

Rafiq. –Ah ouais : « Une souris verte, qui courait dans l’herbe… »

Moi. –Non non, Rafiq. Pas maintenant. Seulement si le sanglier nous charge.

Le château d’Anne de Montmorency m’impressionne toujours autant, massif quadrilatère de pierres grises incrusté d’ornements, d’élégances renaissantes. Les époques se télescopent aussi autour de lui. Le bourg à peine grandi d’Ecouen est toujours blotti à son pied. Mais l’immense plaine qui s’étale au loin est semée de pylônes, et des avions de Roissy passent à basse altitude toutes les deux à trois minutes.

Dans le musée, une excellente conférencière intéresse les élèves au plafond emblématique de la chapelle, à l’épinette vénitienne, aux tapisseries qui racontent l’histoire de David et Bethsabée, à la Daphné d’or et de corail. Jean-Baptiste crâne un peu en exposant ses connaissances mythologiques, Majdouline et Mallaury prennent tellement de notes qu’elles ne regardent même plus les œuvres. Rafiq et Medhi se bornent à échanger quelques discrets coups de pied dans les mollets. Je suis un peu distrait moi-même. Je me sens attiré par les vitrines pleines d’objets bizarres et fascinants de l’exposition temporaire sur la médecine au XVIe siècle. Cette exposition, je ne la verrai pas. Comme il semble loin, le temps où j’allais au musée pour moi-même ! Ma vie culturelle est quasi-nulle depuis que j'enseigne. Ce que je sais, je l’ai appris il y a longtemps. La sensation d’abêtissement est grande et pénible.

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Published by Devine - dans Être prof
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commentaires

lds 07/06/2008 10:35

>BousirisDevine !

schtroumpfette 06/06/2008 11:38

Arf, APV, OK - désolée, chuis un brin dyslexique.

schtroumpfette 06/06/2008 11:37

Hervé: ça veut dire quoi AVP (à part Alien Versus Predator)?

Axel 06/06/2008 10:17

Allez, pour une fois, je vais pouvoir mettre en avant mes vingt années de pratique !Ce sentiment de régresser, je l'ai ressenti très violemment, jusqu'au jour où ce ne fut plus un sentiment mais une certitude devant un texte qui ne m'aurait posé ausun problème quelques années plus tôt...Eh bien, voici la bonne nouvelle : on peut y arriver ! Si, si, un jour tu réalises que c'est vital, indispensable, que sans cette bouffée d'oxygène, tu vas devenir un prof robot déjà bien content de maîtriser les énergumènes de la classe. Et hop, changement radical, et de sorties en sorties, le miracle s'opère : non seulement j'ai trouvé le temps de penser à ma culture personnelle, mais j'y gagne à tous points de vue, et même pour être beaucoup, beaucoup plus zen en cours....Fin de la minute "voie de l'expérience" et promis elle ne se fera plus entendre avant un bon bout de temps !

En avant 05/06/2008 12:49

Bonjour, On est en effet parfois tenté de se dire que la vie culturelle est quasi nulle depuis que l'on a commencé à travailler (rémunéré si j'ose dire). L'astreinte des horaires et l'épuisement qui suit un retour chez soi est quand même étonnant... Car finalement, on est loin des cadences infernales d'antan sauf pour ceux malheureusement qui subissent encore cet abrutissement (sur 35h à priori)... Mais pour les autres, il y a un manque évident de punch! Peut être l'astreinte du travail empêche l'astreinte personnelle qui consisterait à se fixer un minimum d'objectifs à réaliser (le fameux 1 fois au théâtre chaque mois, 1 expositions, 3 salles du Louvre, 1 jardin botanique etc.).Finalement nous demandons aux élèves d'être curieux de tout mais nous manquons (légèrement) de discipline pour nous même... Merci encore de nous faire partager ces moments "drôles" et ses réflexions qui nous obligent un peu à avancer!Bonne continuation.