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  • : Je suis professeur d'histoire-géographie au collège Félix-Djerzinski de Staincy-en-France. Ce métier me rend malade et il fait ma fierté. Avant d'en changer, je dépose ici un modeste témoignage.
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3 octobre 2007 3 03 /10 /octobre /2007 15:00

Sweden-Oresund-Bridge2.jpgCours de quatrième. La géographie de l'Europe.

Moi. -... et donc, ce trrrès grand pont permet de passer du Danemark à la Suède sans avoir à prendre le bateau.
Youssef (sans avoir demandé la parole). -Monsieur, et c'est en Europe ça ?
Moi. -Oui, Youssef, le Danemark et la Suède sont des pays européens. Patrick, tu peux te taire s'il te plaît ?
Patrick. -J'ai rien fait, msieu !
Moi. -Tais-toi, c'est tout. Bon, et ce pont immense, c'est une infrastructure, c'est un équipement qui permet de se déplacer plus facilement. Sur la carte d'ailleurs, vous voyez un autre exemple d'infrastructure. Lequel ?
(Silence relatif. Quelques élèves somnolent, d'autres feuillettent leur manuel, d'autres n'ont pas compris ma question mais n'osent pas le dire.)
Moi.
-Camélia.
Camélia. -Quoi ?
Moi. -Réponds à ma question, s'il te plaît.
Camélia. -Quelle question ?
Moi. -Quelles sont les infrastructures que l'on peut voir sur la carte ?
Camélia. -Quelle carte ?
Moi (qui commence à bouillonner). -La carte de la p. 227.
Camélia. -Monsieur, j'ai pas mon livre.
Moi. -C'est maintenant que tu me le dis ? Bon allez, donne-moi ton carnet de liaison.
Camélia. -Quoi ? Vous allez me mettre un mot pour ça ?
Moi. -Pour ça et pour tout le reste.
Camélia. -C'est quoi tout le reste ?
Moi. -Nous sommes en cours depuis 25 minutes, tu n'as pas arrêté de bavarder, tu n'as pas enlevé ton blouson, tu mâches du chewing-gum...
Camélia. -C'est pas vrai ! Regardez ! Aaaaaaah !
Moi. - Non, effectivement, je retire ce que j'ai dit : tu mâches un capuchon de stylo. Alors maintenant, tu le jettes ou tu l'avales.
Camélia. -Monsieur, vous voulez que je meures ?
(Surtout ne pas répondre. Je prends son carnet et retourne à mon bureau.)
Moi.
-Bon, l'infrastructure dont je voulais parler, c'est le tunnel sous la Manche. (Prenant la voix doucereuse d'un instituteur de maternelle grande section :) Quels sont les deux pays reliés par le tunnel sous la Manche ?
Youssef. (sans avoir demandé la parole) -L'Italie et la Suisse !
Un camarade. -Mais non ! Qu'est-ce que t'es con !
Moi. -Non, Youssef, regarde mieux le document. Ce sont la France et le Royaume-Uni (remarquant l'incompréhension sur le visage des quelques élèves qui suivent), l'Angleterre, si vous préférez. PATRICK, TU VAS TE TAIRE, ENFIN ?
Patrick. -Mais msieu, j'ai rien fait !
Moi. -Mais enfin c'est absolument incroyable ! A chaque fois que je regarde dans ta direction, tu m'entends, je dis bien à chaque fois, tu es retourné, hilare...
Patrick. -Hein ?
Moi. -... tu rigoles et pourtant ça n'est jamais ta faute ! Y'en a marre, d'une telle mauvaise foi ! Donne-moi ton carnet.
Patrick. -Waïïï !
Moi. -Voilà, tu l'as dit. Pour en revenir à la leçon, le tunnel sous la Manche, c'est un grand progrès. Aujourd'hui, on peut aller de Paris à Londres en un peu plus de deux heures. Il y a un siècle, il fallait deux jours.
Mohamed. -Eh msieu, et pour aller au Maroc ?
Moi. -Mohamed, il me semble que tu dois mieux le savoir que moi...
Aïcha. -Il paraît qu'ils vont construire un tunnel.
Plusieurs voix. -Mytho !
Camélia. -Ouais bah moi j'aimerais bien, pasque lbateau, sérieux, y'en a marre.
Youssef. -Eh msieu, et pour aller en Algérie ?
Mohamed. -Vas-y là, lkabyle.
Youssef. -Quoi ? C'est quoi ton problème avec les Kabyles ?
Djibril. -Ouais moi, au bled, ctété, j'ai carotte la Wii, mon frère...
Quelques voix. -La Wii, elle est nulle !
D'autres voix. -Wah l'mytho !
Djibril. -Ouais bah vous avez qu'à jouer sur vos vieilles PS toutes pourries, j'en ai rien à foutre. (Exclamations hostiles ou goguenardes)
Moi
(hurlant pour couvrir le brouhaha). -Bon, si ça ne vous dérange pas trop, j'aimerais qu'on revienne au cooooOOOURS ! Sur les cartes de l'Europe...
Plusieurs voix. -Jpeux distribuer, msieu ?
Moi. -...que JE vais vous distribuer, nous allons placer quelques grands repères...
Youssef (sans avoir demandé la parole). -Eh msieu, dans quel sens il faut la tenir ?

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3 octobre 2007 3 03 /10 /octobre /2007 10:50

-Et ces exposés, vous devrez les faire par groupe de deux.
-Oh nooooooooooon monsieur !
-Eh si."
Pourquoi est-ce que je leur impose cette règle ? Quand j'avais leur âge, moi aussi je préférais travailler seul. Les professeurs ne m'en laissaient pratiquement jamais la possibilité et le collaborateur que l'on m'imposait était, au mieux un franc parasite, au pire un boulet bien intentionné. Maintenant que je suis passé de l'autre côté, je vois les choses différemment : obliger les élèves à travailler en binôme diminue par deux le travail de correction et le désordre prévisible au moment de la présentation des exposés ; et puis c'est un moyen commode de remonter la moyenne des cancres.

Cependant, à la récréation, Mallaury vient tenter de m'attendrir.
"Monsieur, jsuis vraiment obligée de travailler avec quelqu'un d'autre ?
-Oui, Mallaury. La règle est la même pour tout le monde."
Comme je la vois désemparée, je lui demande :
"Tu n'as plus aucune copine depuis le départ de Jennifer ?"
Jennifer était la grande copine de Mallaury l'an dernier. Elle a déménagé durant l'été. Son père avait trouvé du travail ailleurs. Et puis il battait sa fille et nous nous en étions aperçu. Cela a peut-être accéléré son départ.
Mallaury dodeline de la tête et part se rasseoir. Quelques instants plus tard, une voix stridente me signale (avec une pointe d'excitation malsaine) :
"Eh msieu ! Mallaury elle pleure !"
Effectivement, comme une madeleine. Je m'approche doucement d'elle, en écartant l'essaim de consolateurs plus ou moins sincères qui se presse autour d'elle.
"Qu'est-ce qu'il y a, Mallaury ? Qu'est-ce qui ne va pas ?
-Je veux que Jennifer elle revienne.
-Tu peux peut-être essayer de te faire de nouveaux amis.
-Nan.
-Vous ne vous voyez plus ?
-Nan. Elle est partie dans le Nord.
-Ah bon ? Elle vit dans un igloo maintenant ?
-Mais non, je voulais dire dans le 95.
-Vous vous écrivez parfois -par MSN, je veux dire ? Vous vous téléphonez ?
-Hon hon.
-Bon ben tu vois, tout n'est pas perdu.
-Hon hon."
Mais elle continue de pleurer sur son ami partie.

Mallaury et Jennifer formaient un drôle de tandem. Mallaury est petite, grassouillette, craintive, elle a de l'acné et elle louche. Quand j'ai exposé ses difficultés scolaires à sa maman, celle-ci m'a répété une dizaine de fois, en présence de sa fille, "Ah bah c'est sûr, on n'a pô fait un génie, hein". Jennifer en revanche était jolie, fine, un peu écervelée mais gaie et vive. Mallaury est la cadette de 12 ou 13 enfants, Jennifer venait d'une famille archirecomposée où les rôles ne semblaient pas très clairs et où il fallait parfois se faire une place à coups de poings. Mallaury m'a expliqué un jour, pendant le long voyage en bus qui nous ramenait d'une sortie au musée, que son plus grand rêve était de pouvoir se marier un jour, à l'église, en blanc ; Jennifer se moquait de tout cela, d'autant qu'elle avait déjà eu -à onze ans- plusieurs petits amis beaucoup plus âgés qu'elle.
Pourtant les deux filles étaient inséparables.

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29 septembre 2007 6 29 /09 /septembre /2007 23:23

N--anderthal.jpgCours de sixième : le Néolithique. Les élèves sont intéressés et attentifs ; la principale difficulté est de canaliser leur enthousiasme. Beaucoup ont déjà lu des livres, vu des films sur le sujet. Une visite au musée d'archéologie de Saint-Germain, quelques exposés, et le tour sera joué.

Tout à coup, Hind demande la parole. Je m'approche d'elle. Je n'aime pas cette élève grosse et sotte, aux petits yeux gais et sournois. Avec son éternel sourire, elle me demande -ou plutôt affirme :
"Mais Monsieur, les hommes préhistoriques, ça n'existe pas."
Je suis décontenancé. J'hésite avant de lui répondre :
"Bien sûr que ça n'existe plus aujourd'hui, ah ah. Mais autrefois, il y a très longtemps, il y a plus de 5000 ans, a eu lieu une période que l'on appelle la Préhistoire. Et les hommes qui ont vécu à cette époque, nous les appelons les hommes préhistoriques. 
-Et c'est nos ancêtres. 
-Exactement Djalil, mais j'aimerais bien que tu lèves la main pour demander la parole.
-Excusez-moi msieu.
-Mais (reprend Hind sans se départir de son sourire finaud), nous, on n'est pas des hommes préhistoriques."
Je la regarde, de nouveau stupéfait. Je ne crois même pas qu'elle cherche à m'agacer. L'hypothèse la plus probable est qu'elle n'a pas la notion de l'avant et de l'après. Que quelque chose ait pu avoir lieu il y a longtemps, quelque chose qui n'a rien à voir avec ce qui se produit aujourd'hui, c'est pour elle à peine concevable : autrefois est impossible. Elle a sans doute déjà entendu parler de Cro-Magnon et compagnie mais elle a dû se dire que c'était comme le père Noël, un bobard pour les gamines. Et je suis son professeur d'histoire.

Une bouffée de rage monte. Je cherche le beau visage confiant de Fatoumata ; je le trouve, comme toujours attentif. Je me calme instantanément. Je reprends mon cours, en me détournant ostensiblement de Hind, qui sourit toujours. Elle doit se dire qu'elle m'a bien coincé.

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29 septembre 2007 6 29 /09 /septembre /2007 22:42

Farid, prof de musique, à la cantine :

"... Non mais tu dois t'interrompre une fois, deux fois, cinq fois, dix fois à cause d'une nénette de douze ans qui passe son temps à jacasser ! C'est pas pour ça que j'ai fait des études, merde ! C'est pas pour ça que j'ai choisi ce métier ! Et en plus, quand tu lui dis de se taire, c'est 'Ouais, j'ai rien fait, pourquoi toujours moi', une mauvaise foi dégueulasse qui te donne envie de la baffer. Alors là, je perds mon calme trente secondes et je me mets à crier : 'C'est pas possible de travailler avec de pareilles petites connes ! Sortez une feuille, vous allez gratter !' Ils voient que je suis tellement énervé qu'ils mouftent pas, ils sortent des feuilles, moi je prends mon dico et je leur dicte une définition, puis une autre, puis une autre. Des termes de musique, genre solfège, bécarre, contrepoint. Et même s'ils n'y comprennent rien, je me dis que finalement, c'est peut-être le meilleur cours que j'aie fait. Tu sais que les jeunes de banlieue ont un vocabulaire d'usage de 250 mots ? Ah mais si, attention, c'est des études scientifiques qui ont prouvé ça. Et 250 mots, c'est 100 de moins que ce qu'est capable de mémoriser un bonobo. 
Mais bon, tout en dictant mes définitions, je me calme et je me rends compte que je suis peut-être allé un peu loin. Et à la sonnerie, je vais faire des excuses à la petite conne. Eh ben, tu sais quoi ? Elle est montée aussi sec dans le bureau du principal. Et elle a fait une grande scène, avec sanglots et tout, comme quoi monsieur Karimi passait son temps à les insulter, qu'elle avait peur de venir à mon cours, et elle te tartine tout un roman de prof sadique à partir d'un mot qui m'a échappé, putain ! Eh ben, le principal fait ni une ni deux, et il me convoque dans son bureau.
-Quoi ? En présence de la gamine ?
-Non, quand même, faut pas charrier. Mais bon, il m'a quand même passé un bon savon, 'Ouais, ça se fait pas de traiter les élèves de connes, il faut vous reprendre, ça restera dans votre dossier', etc. Merde, il a à peine écouté ma version des faits ! Et nous, le respect, on n'y a pas un peu droit de temps à autre ? On n'a plus de droit de demander que les élèves nous écoutent quand on parle ? Et maintenant on ne peut plus les virer de cours parce qu'il faut un motif grave pour ça et que l'impolitesse ou la bêtise, c'est pas considéré comme des motifs graves. Non mais moi, si c'est ça, je me casse, je prends ma gratte et je vais chanter dans le métro, hein ! 
Non mais attends, moi j'ai pas grandi dans la soie, hein ? Mais mes parents, ils m'ont bien élevé. J'ai su lire très vite et très bien, tu sais pourquoi ? Parce que ma mère elle me faisait relire mes lignes le soir, et chaque fois que je me gourais, elle me pinçait. Fort, au sang ! Eh ben moi qui, au début de mon année de CP, avait la réputation d'un élève limité, j'étais le premier au mois de juin. Voilà ! Et je la remercie de m'avoir élevé comme ça ! Mon frère cadet, il a eu plus de tendresse et moins de pinçons, eh ben résultat, c'est un branleur. Et je vais te dire aussi un truc dont je me souviens, et qui m'a beaucoup marqué : un jour au lycée, j'ai fait le mur, mais manque de bol, à la boulangerie, on tombe sur un pion. Blah ! Une baffe monumentale. Et il m'a ramené au bahut par la peau des fesses. Le soir, je rentre, je raconte l'histoire à ma mère. Comment tu crois qu'elle a réagi ? Blah !"

Sans suivre Farid sur ce terrain glissant, je l'assure de mon soutien. Chacun des collègues présents autour de la table a, un jour ou l'autre, insulté un de ses élèves.

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28 septembre 2007 5 28 /09 /septembre /2007 18:17

Ceinture.jpgCatherine, ma collègue préférée et professeur principal d'une classe de sixième :

"J'ai téléphoné à la mère de Kilian, je lui ai raconté tout ce que son fils a fait durant nos derniers cours, les heures de colle qu'il a séchées, etc. Tu sais ce qu'elle m'a répondu ? (En imitant l'accent africain) 'N'ayez pas peur, madame, je l'ai déjà frappé. Fort, avec la ceinture. Pas de problème, madame.' Alors je lui réponds : "Madame, je sais pas si c'est la bonne méthode..." Et elle qui monte tout de suite sur ses grands chevaux : "Oui mais moi je suis monoparentale madame ! Je suis monoparentale !" Dix fois elle me l'a répété. 
Et voilà le travail. Et Kilian n'est pas le seul dans ce cas ! Je suis pratiquement persuadée que Frédéric aussi prend régulièrement des raclées. Du coup, ces gamins, ils sont complètement blindés. Qu'est-ce que tu veux que ça leur fasse, quand on les gronde parce qu'ils n'ont pas fait leurs devoirs ? Ils ont déjà vu tellement pire ! Maintenant, quand je passe un savon à Kilian, je le vois marmonner entre ses dents, et c'est pas la peine d'être diplômé de psychologie pour comprendre ce qu'il dit à ce moment-là : 'Je m'en fous !' Non mais qu'est-ce que tu veux qu'on fasse, nous, quand on hérite de ce genre de bordel ?"

Kilian redouble sa sixième. L'an dernier, il semait la terreur, avec son frère jumeau, dans l'établissement voisin du nôtre. On les a séparés en espérant qu'ils s'amendent. C'est raté. En ce qui me concerne, je n'ai pas eu de problèmes trop graves avec lui, sans doute parce que je lui fais un peu peur. Au début, il interprétait avec beaucoup d'enthousiasme une parodie de bon élève, en m'accablant de questions délibérément stupides ; maintenant, il se désintéresse complètement du cours et, seul au fond de la classe, il se comporte à peu près comme s'il se trouvait chez lui. Par la fenêtre, il regarde les matches de foot qui se déroulent dans la cour de récréation. J'ai déjà dû le reprendre deux fois parce qu'il avait enlevé ses chaussures. Même passif, il a une mauvaise influence sur les autres élèves dont certains, dans les moments de flottement, se tournent vers lui, pleins d'espoir : sera-t-il à la hauteur de sa légende ? Va-t-il assurer le spectacle ?

En mon âme et conscience, je le crois irrécupérable. Il n'est pas bête, mais son rapport avec l'école ne dépassera jamais le stade du conflit frontal. L'obstination bestiale du système nous impose encore, à lui comme à nous, quatre années de scolarité. Pour nous, quatre ans de fatigues inutiles ; pour lui, quatre ans de peau tannée.

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25 septembre 2007 2 25 /09 /septembre /2007 22:56

C'était dans les derniers jours du mois de juin. Totalement désoeuvré, j'avais entrepris de ranger un peu la salle des profs. Après avoir jeté beaucoup de vieux papiers, j'avais remarqué, oublié dans un coin, une poche plastique noire, où se trouvait un paquet enveloppé de papier cadeau rouge. Je m'étais dit qu'un collègue avait dû l'oublier là et qu'il passerait le reprendre à un moment ou à un autre. Et j'étais parti en vacances en regrettant qu'il ne contienne pas la bombe incendiaire qui m'aurait dispensé d'avoir à revenir.
Hier, je retrouve l'objet à l'endroit où je l'avais laissé il y a trois mois. Je décide de l'ouvrir. A l'intérieur, un vase en cristal de Bohême au tour gravé, lourd et massif au point d'en faire oublier qu'il est précieux. C'est le genre de cadeau que l'on offre à leur départ en retraite aux collègues que l'on apprécie moyennement. "Tiens, j'espère qu'il te tombera sur le pied." Grand seigneur, je signale ma trouvaille au tableau de la salle des profs.

A la cantine, on formule des hypothèses sur l'identité du propriétaire, mais on ne voit pas.
"Si personne ne se dénonce, je vais le donner au principal. Ca pourra servir de gros lot pour une tombola...
-Oh oui, bonne idée !
-... à laquelle je m'abstiendrai bien de participer.
-Ou on pourrait le donner à l'employé méritant.
-Qu'est-ce que c'est, un employé méritant ?
-Non ? T'as jamais vu ça chez MacDo ?
-Mon brave, je ne fréquente pas ces lieux.
-Tu préfères le Grec ?
-Chez MacDo, ils ont un panneau où ils mettent le nom et la bobine de ceux qui ont bien travaillé. Genre "Steve a contribué ce mois-ci à l'obésité de 83 adolescents du quartier. Encore bravo Stevy."
-Et en récompense, ils ont un BigMac...
-...en cristal de Bohême.
-Et nous, comment on distinguerait les employés méritants ?
-Celui qui réussira à enseigner quoi que ce soit aux 3° 5.
-Celui qui fera virer cette pétasse de Camélia.
-Celui qui saura réciter par coeur la "lettre aux éducateurs" de notre bien-aimé Empereur.
-N'empêche, c'est intéressant cette idée du tableau d'honneur avec la tête des travailleurs les plus productifs. Ca me rappelle ce que ma femme m'a dit à propos des écoles, dans la Roumanie communiste. Là-bas, à l'entrée de chaque établissement, il y avait un panneau partagé en deux. A gauche, on lisait "Asa nu", c'est à dire "Ne faites pas comme eux", et on voyait évidemment la bobine des cancres et les têtes à claque patentées. A droite, "Asa da" : "Comme ça, c'est bien", et les meilleurs y avaient leur photo.
-Ah ouais ?
-C'est dingue !
-Mais ça me paraît un bon système", remarque le jeune professeur de technologie qui mange en face de moi.

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24 septembre 2007 1 24 /09 /septembre /2007 00:50

Mon cours est fini depuis un quart d'heure mais je suis resté dans ma salle de classe vide pour évacuer la nervosité et ranger quelques papiers. J'entends du bruit dans le couloir. Une voix chuchote :
"Eh bolosse ! Viens me rejoindre bolosse ! Eh bolosse ! Comment tu vas bolosse !"
Je sors et je surprends un élève qui, mis à la porte par son professeur, continue de discuter avec ses camarades (ou de les insulter, c'est difficile à comprendre) par la serrure. Il me paraît petit, maigrichon, nerveux, minable. Il essaie d'attirer quelqu'un dans son trou.

Je prends son nom et je le colle. Au cours de son heure de retenue, il devra m'expliquer, en dix lignes au moins, ce qu'est un bolosse.
Voilà son travail :  Num--riser001001.JPG

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24 septembre 2007 1 24 /09 /septembre /2007 00:24

Cours de quatrième. Le progrès des sciences à l'époque moderne. On regarde La leçon d'anatomie de Rembrandt.

Quelques élèves. -C'est dégueulasse.
Moi. -Ca vous dégoûte peut-être, mais c'est grâce à des dissections de ce genre que l'on a de mieux en mieux compris le fonctionnement du corps humain, et qu'on a pu le soigner. D'ailleurs, l'an dernier, vous avez dû entendre parler d'un personnage extraordinaire. C'était à la fois un très grand peintre et un très grand savant ; et comme il voulait savoir comment le corps humain était construit, il allait parfois déterrer des cadavres...
Aïcha. -Ca se fait pas !
Moi. -C'est aussi ce que pensait l'Eglise catholique : s'il s'était fait prendre, il était sûr d'aller en prison pour de longues années. Mais voyons, ce personnage, vous le connaissez : c'est celui qui a peint le plus célèbre tableau du monde.
Plusieurs élèves, sans demander la parole. -Ah ouais le truc, là, comment ça s'appelle, avec la meuf...
Moi. -La Jo... (je laisse passer une dizaine de secondes) ...conde. La Joconde. C'est comme ça que s'appelle le tableau.
Plusieurs élèves, hypocritement. -Ah ouais !
Moi. -Et l'auteur de ce tableau c'est ? Un Italien... de la Renaissance... Bon allez, c'était Léonard de Vinci. C'est Léonard de Vinci qui disséquait des cadavres en cachette...
Aïcha. -Ca se fait pas.
Moi. -... et c'est grâce aux connaissances qu'il acquérait de cette façon, qu'il représentait si bien le corps humain dans ses tableaux, Léonard de Vinci.
Youssef, innocemment. -Monsieur, c'est aussi lui qui a joué dans Titanic ?

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24 septembre 2007 1 24 /09 /septembre /2007 00:09
V--lo-045.jpg
... j'étais là-bas.

Et maintenant je suis ici :victor-dupa-vacanta-042.jpg

Pourquoi ?
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15 septembre 2007 6 15 /09 /septembre /2007 22:25

Jeudi, soit dix jours après la rentrée, un échalas à l'expression morne entre pour la première fois dans ma classe avec les élèves de cinquième. Il était inscrit sur la liste des élèves et je savais qu'il arriverait tôt ou tard, mais je me serais vraiment bien passé de lui.
"Bonjour Omar ! On peut savoir à quoi est dû ton retard ?"
Sans me regarder (ni me saluer), il répond :
"Mon père il a pas trouvé de place sur le bateau, alors on a reporté d'une semaine." 
Je souhaiterais ardemment placer cette chiffe sur un bateau effectuant le trajet inverse. Mais je n'en ai pas la possibilité, et je le laisse s'asseoir. Il n'a aucune des fournitures qui lui ont été demandées au mois de juin. Son sac à dos absolument vide pendouille lamentablement à ses côtés. Il se vautre sur sa chaise comme un fromage fondu sur son toast et attend la fin du cours avec une passivité absolue. Ainsi se poursuivra son année, sa scolarité, sa vie peut-être. Seules quelques bouffées d'agressivité interrompront sa somnolence. Et il n'est même pas bête ! Je le sais car il était déjà mon élève l'an dernier ; l'Education nationale, dans sa folle prodigalité, lui avait fait redoubler sa sixième. 

Des conversations avec mes collègues, il ressort qu'une petite dizaine de nos élèves ne sont pas encore rentrés de leurs vacances au pays. Par le plus grand des hasards, ce sont tous des cancres. Ceux-là ne reviennent jamais vraiment du bled.

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