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  • : Je suis professeur d'histoire-géographie au collège Félix-Djerzinski de Staincy-en-France. Ce métier me rend malade et il fait ma fierté. Avant d'en changer, je dépose ici un modeste témoignage.
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12 juillet 2008 6 12 /07 /juillet /2008 10:30

Premier juillet. Au CDI. Petite remise des prix.

 

Catherine Loiseau, prof d’arts plastiques -Et pour finir, la gagnante de notre concours est… Samira ! (Applaudissements) Nous te félicitons, Samira, pour ton travail, qui est remarquable sur le fond comme sur la forme. Tu as donc gagné ces deux livres et nous espérons qu’ils te plairont. Et pour tous les autres, le moment est venu de s’empiffrer de chips et de fraises tagadas !

Les élèves. –Ouaaaais ! 

Moi, en fendant la ruée. – Catherine, il faut absolument que tu viennes en salle des profs.

Mme Loiseau. –Qu’est-ce qui se passe ?

Moi. –Ils ont affiché la composition des classes de cinquième pour l’an prochain et c’est dramatique.

Mme Loiseau. –Hein ?

Moi. –Ben oui, notre cinquième option Histoire de l’art s’est bien fait saigner. Tu me diras que c’est un peu le cas tous les ans, mais là ! On nous enlève Ganeshkumaar, Samantha et Fatoumata, par contre on nous laisse tous les emmerdeurs, style Kilian, Frédéric, Dilan, etc ; et en plus, on nous en rajoute deux ou trois. Ya tellement de boulets, c’est plus une classe, c’est un arsenal.

Mme Loiseau. –Viens, on peut pas laisser faire. Mais pourquoi, bon Dieu, pourquoi ils nous font ça ?

Moi. –Ah mais c’est assez simple. Les bons élèves ont pris toutes les options qui multipliaient leurs chances de se retrouver dans de bonnes classes ; du coup, on a bien voulu nous les laisser un an, mais maintenant on les regroupe avec les autres germanistes, ou bien on les envoie en classe européenne. Et pour ce qui est des mauvais, ben écoute, je crois que le raisonnement c’est « Oh, de toutes façons la classe de Mme Loiseau et M. Devine, elle est plutôt sympa, ils peuvent bien prendre un affreux en plus, ptêtre même ils réussiront à le calmer. » Pis faut dire aussi que des affreux, hein, y’en a de plus en plus, alors il faut bien les caser quelque part…

Mme Loiseau. -Oui mais le résultat, une fois de plus, c’est que les élèves qui ont demandé à faire cette option en sont écartés et que par contre, on se retrouve avec deux tiers de gamins que ça n’intéresse absolument pas. Vivent les classes à projet ! Quand je pense au mal que je me suis donné pour monter ça quand je suis arrivée au bahut… (Arrivée devant le tableau de répartition des effectifs -où chaque élève est représenté par une fiche cartonnée). –Ah la la la la, mais c’est encore pire que ce que je pensais… Quoi ? Ils veulent nous fourguer Nordine ? En plus de tous ceux qu’on a déjà ? Non mais oh, on est pas l’option combats de rue, non plus ! Et puis on peut pas laisser Dilan et Hind dans la même classe, sinon elles vont recommencer à nous faire chier dès le premier septembre. Ya quoi dans les autres classes, euh…

Moi. –La classe des anglicistes, là, elle a l’air bien tranquille, pas vrai Mme Mondésy ?

Mme Mondésy, prof d’anglais. –Et mais t’es une balance, toi !

Mme Loiseau. –Oh mais c’est vrai Hélène, t’as que des amours dans ta classe !

Mme Mondésy. –Je sais pas, je les ai encore jamais eus.

Mme Loiseau. –Mais moi je les connais bien, regarde… elle elle est trop mignonne, elle c’est une des meilleures élèves que j’aie jamais eues, lui bon, c’est sûr que les fées se sont pas penchées très longtemps sur son berceau, mais y fait des efforts… Allez, steplaît, prends-en un des miens… Tiens, Dilan Yilmaz, une fois séparée de Hind Djelloul elle est à peu près inoffensive. Et en échange je te prends celui-là, là, Houcine.

Moi. –Eh mais dites donc, dans l’affolement tout à l’heure il y a un truc dont je m’étais pas rendu compte. Vous avez vu le nombre d’élèves par classe.

M. Pereira, prof de français, qui attendait son heure en silence. –Eh oui. Il y a au minimum 26 élèves par classe. On aurait pu faire tranquillement une classe supplémentaire et ça aurait bien facilité nos problèmes de répartition.

Mme Loiseau, Mme Mondésy et moi. –Ouah ! 26 élèves !

M. Pereira. –Voilà, merci Darcos, merci Sarko. Je vous avais dit de faire grève, je vous ai dit qu’on aurait dû réagir quand on a connu la DHG. On a rien fait, voilà le résultat.

Mme Loiseau. –Et si on s’était enchaîné aux grilles du collège tu crois qu’on aurait eu quoi en échange ?

Moi. –26 par classe, dans un collège de ZEP classé prévention violence… A 26, tu as la garantie absolue d’avoir au moins trois élèves ingérables dans chaque classe.

Mme Loiseau. –Ben évidemment : en 6° G, cette année, ils n’étaient « que » 24, je peux te dire que des fois tu sortais du cours comme d’un ring !

Moi. –C’est clair que, sauf exception, on va faire de la garderie disciplinaire. Adios le suivi individuel des élèves. Déjà qu’on en faisait pas beaucoup.

M. Pereira, grinçant. –Mais c’est pas grave, ça, Ali. Le suivi individuel, tu le feras pendant tes heures sup’, en cours de soutien, le soir. Parce qu’après avoir passé six heures devant des classes surchargées et ingérables, tu n’auras qu’une envie, c’est de faire une ou deux heures sup’.

M. Le Tallec, prof de sport, déplaçant une fiche du tableau. –Pardon, excusez-moi, eeeet… hop-là.

Mme Loiseau et moi. –Eh mais qu’est-ce tu fais là ?

M. Le Tallec. –Je vous refile un élève. Ne me remerciez pas. Il a été placé dans la classe foot, je sais pas pourquoi, il a raté le test d’aptitude l’an dernier. Alors il ne peut pas venir chez nous. En plus je le connais, c’est un connard de première.

Mme Loiseau. –Tiens, Hélène, prends-le, s’il te plaît.

Mme Mondésy. –Ah non ! Je t’ai déjà pris l’autre folle là, comment elle s’appelle, Dilan Machinchouette.

Mme Loiseau. –Bon, alors ce garçon, je le place là, hein, bien en évidence. S’il y a quelqu’un qui veut faire du social, qu’il le prenne. Mais moi, c’est niet. Non mais franchement, Ali, t’as vu la gueule de cette classe ? J’hallucine ! C’est censé être un truc de prestige, qui draine les bons élèves, et voilà le résultat.

Moi. –Ecoute, quand je regarde la composition de la classe, je me dis que ça peut passer. Evidemment, le niveau sera encore plus faible que cette année, puisqu’on perd pratiquement la moitié des bons élèves. Mais pour ce qui est des cancres… (Je pointe leur fiche du doigt.) Abdallah, Kilian et Frédéric sont des gros sécheurs. Ya pas de raison qu’ils deviennent super-assidus en cinquième. Faudra faire passer un message clair en début d’année, du style « C’est pas la peine de venir si c’est pour nous casser les pieds. » Si tout se passe comme je pense, on ne les verra pratiquement plus à partir de novembre.

Mme Loiseau, à moitié séduite par mon raisonnement. –Ouais, faudra tenir deux mois, quoi.

Moi. –Pour le reste… Hind se calmera peut-être un peu, une fois séparée de sa Dilan chérie. Mohand ne comprend rien à rien mais il n’est pas méchant, et à mon avis il va suivre l’exemple de son grand copain Abdallah. Donc, en fin de compte, on a une classe médiocre et bavarde, c’est clairement pas le rêve de Jules Ferry, mais ça reste du domaine du faisable. Faudrait juste réussir à se débarrasser du nouveau venu, le Nordine, là. (A la cantonade) Qui veut mon Nordine ? Je lui paie le café jusqu’au premier janvier 2009 !

Quelqu’un. –Et le Lexomil, tu le paies aussi ?

M. Sanchez, prof d’histoire-géo. –Puis-je t’interrompre un instant, monsieur le coordinateur des enseignants d’histoire-géo ?

Moi. –Tu puis-je, cher collègue, car j’ai su rester simple malgré le prestige de mes fonctions.

M. Sanchez. –Tu as des nouvelles du remplaçant ?

Moi. –Alors en fait, c’est compliqué. Le rectorat s’est gouré et a affecté deux profs sur le même poste. Au moment où je te parle, on ne sait pas lequel des deux travaillera ici. Ce qui est rigolo, c’est que ces personnes sont toutes les deux de l’académie de Bordeaux. Et très consciencieusement, elles sont toutes les deux venues jusqu’à Staincy pour visiter l’établissement, rencontrer le principal, etc. Eh bien, pour l’une des deux, cette visite n’aura qu’un intérêt purement touristique, puisqu’à la rentrée elle bossera ailleurs. Evidemment, l’aller-retour Bordeaux-Paris en TGV est pour leur pomme.

M. Sanchez. –C’est des néo-titulaires ?

Moi. –Ben évidemment, l’autre, on va tout de même pas nommer des profs chevronnés en Seine-Saint-Denis. -Et toi, tu as des nouvelles du remplacement de Mme Léostic [la principale-adjointe] ?

M. Sanchez. –Ah mais en disant cela tu te places dans une hypothèse optimiste, qui est qu’elle sera remplacée. Ce n’est pas sûr. M. Navarre peut très bien piloter seul l’établissement pendant quelques mois à partir de septembre. Ne fais pas cette tête-là, je ne fais que te répéter ce que j’ai entendu. Bon, l’hypothèse la plus probable est que Mme Léostic sera bel et bien remplacée. Mais par un stagiaire. Or ce stagiaire devra participer à 40 journées de formation dans l’année. Autant dire qu’en plus d’être novice, il ne sera pas souvent là.

Moi. –Total bonheur. -Ooooh, monsieur Puzzou, quel plaisir de vous voir dans notre modeste salle des profs ! Je peux vous dire un mot ?

M. René Puzzou, intendant. –Euh ouais mais vite, y faut que j’aille voir combien y nous manque de chaise dans les salles de classe, hin hin.

Moi. –Voilà, je me suis concerté avec mes collègues profs d’histoire-géo ainsi qu’avec les documentalistes, et nous avons constaté qu’il n’y a plus assez de manuels pour les effectifs prévus en cinquième et en quatrième l’an prochain.

M. Puzzou. –Alors là, je vous arrête tout de suite, hin hin. Non seulement la dotation qu’on a reçue cette année pour l’achat de nouveaux manuels est minable. Mais en plus l’histoire-géo ne fait pas partie des matières prioritaires, hin hin.

Moi. –M. Puzzou, je vais me permettre d’insister. Il ne nous reste pas assez de livres. Ceux qu’on a sont en très mauvais état ; dans certains exemplaires, il manque jusqu’à trente pages. Le changement de programme n’aura pas lieu avant 2010 pour les cinquième et 2011 pour les quatrième. C’est totalement impossible de tenir jusque là. Ou alors, on fera des milliers de photocopies et vous allez nous engueuler parce qu’on fait exploser la facture de papier et qu’il faut remplacer le toner tous les dix jours.

M. Puzzou. –Qu’est-ce vous voulez je vous dise, les caisses sont vides, hin hin.

Moi. –Mais c’est pas possible de bosser dans des conditions pareilles. J’en ai marre. Je démissionne.

M. Pereira. –Et voilà. Un fonctionnaire en moins.

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9 juillet 2008 3 09 /07 /juillet /2008 23:21

C’était le 27 juin 2008 dans l'après-midi. Le temps était maussade sur l'Île-de-France.

 

Au dos du formulaire de remboursement des frais de déplacement, ils me demandaient

" mes nom et prénom (qui figuraient au verso, imprimés par leurs soins),

& mon adresse professionnelle (c'est-à-dire celle à laquelle ils m’avaient fait parvenir cette paperasse),

' mon emploi et mon grade (déterminés par eux),

7 mon NUMEN (établi par eux),

M mon adresse personnelle ainsi que P mon numéro de téléphone fixe, 6 mon numéro de téléphone portable et F mon adresse mèl (qu’ils n’utiliseraient évidemment pas puisque, l’an dernier, ils avaient trouvé une anomalie dans mon dossier et l’avaient tout simplement renvoyé au collège, où je l’avais retrouvé dans mon casier le 3 septembre, avec la mention : « à nous faire parvenir complété avant le 15 juillet. Au-delà de cette date, vos frais de déplacement ne vous seront plus remboursés »). Je devais également préciser C mon numéro de sécurité sociale et joindre A deux relevés d’identité bancaire que ne pouvaient EN AUCUN CAS M N remplacer des chèques barrés. Le tout pour un virement qui, d’après mes calculs, restera largement inférieur à dix euros L. S’il a lieu.

Le RER traversait la banlieue nord-ouest en direction d’Epinay-sur-Seine, où je devais me rendre au collège Eisenstein pour corriger des copies du brevet (ouais !), et en observant le paysage gris et laid, à peine rehaussé ça et là par les carrosseries multicolores d’une casse auto, je rêvais d’une carrière bureaucratique, avec des horaires fixes, zéro élève, zéro copie, et la perspective d’une impunité absolue au cas où, comme c’est probable, je me laisserais glisser avec délices vers le plus parfait jmenfoutisme. Je me rappelle vivement mon premier et à ce jour unique passage au rectorat. Je venais d’être appelé à exercer mes fonctions de professeur d’histoire au pays des voitures brûlées, des tournantes et des rappeurs antifrançais et, au comble de l’inquiétude, je m’étais rendu à Créteil pour énoncer mes dernières volontés et me faire expliquer quelques bizarreries de mon cas. La personne que leur courrier indiquait comme la gestionnaire de mon dossier était en congé de longue maladie ; sa remplaçante n’était pas présente ce jour-là ; du coup, c’est une vieille dame –lunettes à triple foyer et grosses articulations arthritiques- qui, s’étant apitoyée sur mon visage de victime et ma longue attente dans le couloir, avait fini par me prendre en charge. Elle était très gentille mais ne savait pas se servir d’un ordinateur. Elle notait tout sur de petits bouts de papier et son bureau ressemblait plutôt à un atelier de cadavres exquis qu’au desk ultrafonctionnel d’une fonctionnaire 2.0. Elle était gentille mais avait de gros boutons velus sur le visage, et en la regardant ma réflexion s’était irrémédiablement bloquée sur le mot « poireau ». De toute façon, son discours à mon égard se limitait au constat stoïcien que « ça aurait pu être pire, j’aurais pu être TZR dans le 77. » J’étais ressorti du rectorat en me disant qu’avec une pareille intendance, le petit soldat de la République pouvait partir au front tranquillou pépère.

 

C’était la troisième fois que j'allais à Epinay-sur-Seine, et je n’en connaissais que le trajet qui mène de la station de RER au collège Eisenstein. Je veux dire cependant que cette portion du territoire spinassien n’est pas faite pour aiguiser la curiosité du promeneur, fût-il professeur d’histoire-géographie : c’est l’un de ces lieux où l’occupation humaine est attestée depuis 3.000 ans et où aucun bâtiment n’en a plus de quarante. Les barres sont peintes de fresques moches, œuvres de djeunz subventionnés du crû ; elles semblent revendiquer avec une puissance obscène leur écrasement de tout passé. Et il y en a encore pour dire que la France est le plus beau pays du monde. C’était peut-être vrai quand on a commencé à construire ces murs ; les architectes et les donneurs d’ordre de cette époque ont dû penser, le pays est tellement beau qu’il peut bien supporter un peu de laideur. Et maintenant la laideur couvre cent fois plus de surface que tous les vestiges de l’ancienne beauté.   

Au collège, spectacle surprenant : des élèves mis à la porte pour libérer les locaux affectés à la correction des copies du brevet escaladaient les grilles, apparemment pour entrer en fraude dans leur propre établissement. Le concierge regardait la chose d’un œil blasé, rêvant à d’autres choses –peut-être électrifiées.

 

Mes collègues de Djerzinski, et d’autres venus d’établissements voisins, étaient déjà rassemblés dans le réfectoire du collège. Ils s’ennuyaient poliment en attendant que les choses commencent. J’ai dit, en guise de bonjour : « Well, life is life. » Ils m’ont répondu : « Lala lalala. » J’ai ajouté : « J’espère que cette fois-ci ils ont pensé à imprimer suffisamment d’énoncés pour nous. » L’année dernière en effet, on nous avait distribué le corrigé, mais pas les sujets correspondants, ce qui fait que nous avions travaillé, en quelque sorte, à l’aveugle. (Enfin j’exagère un peu : nous avions un énoncé pour six, grâce à l’ingéniosité d’un collègue qui était allé récupérer des feuilles dans une poubelle.) Un peu nerveux, nous nous sommes donc levés et avons cherché, aux quatre coins de la salle, une pile de sujets. Et ce qui montre que l’être humain en général et la fonction publique en particulier sont susceptibles de s’améliorer constamment si on leur fait des remarques constructives, c’est que cette fois, il y avait des sujets. Pas suffisamment, mais enfin on en avait plus que la dernière fois : deux, peut-être trois pour six.

Munis de ce matériel pédagogique, nous avons commencé, mes collègues et moi, à éplucher les consignes écrites. Et M. Jarreau a dit : « le premier qui trouve l’expression ‘valorisation des réponses des élèves’ a gagné. » « J’ai gagné » a répondu M. Sanchez une seconde et demie plus tard, en pointant le haut de la page 2, où les correcteurs étaient invités à donner des points supplémentaires aux élèves dont les copies comporteraient des connaissances. Il y a en effet, c’est difficile à expliquer mais c’est comme ça, des élèves qui, au terme de leurs quatre années de collège, ont des connaissances. Et ça c’est bien. Alors on leur donne des points. Mais bon, qu’on se rassure, il est aussi tout à fait possible d’obtenir son brevet sans la moindre connaissance. Les questions dont la réponse se trouve dans les documents valent au moins 30 points sur 40.

(Et je ne veux même pas parler de questions retorses, de réponses qu’il faudrait longuement chercher dans un fatras de fausses pistes. Exemple avec la première question du sujet d’histoire de cette année :


Or le document 1 était une carte dont la légende comportait notamment ce détail :


Dans mon collège pourtant, comme dans beaucoup d’autres collèges de ZEP, le taux de réussite devrait cette année encore tourner autour de 50 %. Pourquoi ? Comme enseignant et correcteur, je crois pouvoir attribuer l’échec de tant de candidats aux raisons suivantes :

-Ils ne comprennent pas ce qu’ils lisent (textes, consignes et questions) ;

-Ils s’expriment à l’écrit de façon incompréhensible ;

-Ils ont été rebutés par les documents (des photos en noir et blanc et des textes dont aucun ne dépasse douze lignes) et ont tenté de répondre aux questions sans s’appuyer sur ces béquilles ;

-Ils ne se sont pas présentés à une ou plusieurs épreuves. 

Ce sont donc des problèmes sur lesquels nous, professeurs d’histoire, nous n’avons aucune prise. Et encore beaucoup moins lors de l’évaluation finale que constitue le brevet des collèges. Ce qui fait qu’on se demande en quoi consiste au juste notre métier.)

 

« Bon, on fait comme l’an dernier ? » a proposé Monsieur Sanchez. « Qu’est-ce que vous aviez fait l’an dernier ? » a demandé Monsieur Le Gall. « Ah, mais c’est vrai que t’étais pas là ! a répondu M. Sanchez. Ben l’année dernière, pour gagner du temps, et vu que le brevet c’est une vaste foutaise, on avait mis entre 15 et 25/40 au pif à tous les élèves, en considérant que ça ne lésait que très peu de candidats et que comme ça on répondait en plus aux vœux de la hiérarchie. Et après on avait un peu joué aux cartes, et au bout d’une heure un quart on était rentré chez nous. –Ah ouais, tu te souviens la gueule que tirait le mec à qui on a rendu nos copies ! a relancé M. Jarreau. –Et comment ! a truculé M. Sanchez. Y nous a dit, ‘Ben dites donc, vous avez été drôlement rapides’, et moi jlui ai rétorqué dans sa face, ‘Qu’est-ce tu crois gamin, on est des vrais pros nous, pas des rigolos de TZR néo-tits’. » Et nous pouffâmes en repensant à la tête qu’avait tirée le préposé au ramassage des copies, un rigolo de TZR néo-tit’. « Oh bah on peut pas faire ça, qu’il a répliqué Le Gall, ça me paraît pas éthique. –Poil au steak-frites ! a répondu M. Sanchez. Et nous faire venir un vendredi après-midi à Epinay pour remonter au treuil la note d’élèves analphabètes, ça te paraît éthique ? C’est contraire à la convention de Geneviève, oui ! » Mais leur intéressant débat a été interrompu par les premiers mots de Brevet-man.

 

Brevet-man est un prof en costume (mais sans cravate) qui, d’après ce que j’ai compris, s’est occupé de suivre tout le procès du brevet des collèges, de la détermination des sujets jusqu’à la correction des copies –et c’est encore lui sans doute qui gère les mystérieuses « sous-commissions » où, après avoir constaté le caractère dramatique des résultats, on se creuse la cervelle pour savoir comment on pourrait les édulcorer. Il est tout mièvre et tout mielleux, enfin je suis terriblement injuste de le juger ainsi alors que je ne le vois que dix minutes tous les ans mais je me dis que c’est typiquement le genre d’individu dont le système se sert pour graisser ses rouages contrefaits. Et donc Brevet-man a commencé son laïus habituel, avec pour idées-force

1)      c’est vrai, les sujets sont faibles et pleins d’erreurs, mais il ne faut pas en vouloir aux concepteurs, d’autant que cette année, pour des raisons d’économie, le travail a été sous-traité à un cabinet de school ingeneering basé au Vietnam, donc un peu d’indulgence ;

2)      c’est vrai aussi, la plupart des copies sont en dessous de tout, mais puisque nous sommes réunis dans cette bonne ville d’Epinay-sur-Seine dont le nom même évoque tant de belles choses aux démocrates que vous êtes certainement, le moment n’est-il pas venu de nous souvenir du versant social de notre mission ? Donc un peu d’indulgence.

De toute façon, je ne l’écoutais pas vraiment : je m’étais absorbé dans l’examen de la partie du brevet dite des « repères », la seule qui requière quelques acquis chez les candidats. Le ministère estime en effet que, dans le cadre de la formation de la culture humaniste de nos jeunes, ceux-ci doivent être capables à la fin de l’année de troisième de dater une vingtaine d’évènements majeurs de l’histoire de l’humanité et de situer sur le planisphère quelques pays ainsi que les principaux fleuves, les plus hautes montagnes, etc. Cela paraît simple ; mais tourné en langue pédagogue, voilà ce que ça donne :

« Du 5 au 14 juillet 2008, sur les quais du port de Rouen, on pourra assister à l’Armada qui regroupe les plus grands voiliers du monde.

Localisez sur la carte les pays d’origine de ces bateaux.

 

 

Nom des voiliers

Pays d’origine à localiser

Amerigo Vespucci

Italie

L’Iskra

Pologne

Le Tenacious

Royaume-Uni

 

« On ne peut pas leur demander tout simplement, ‘place l’Italie, la Pologne et le Royaume-Uni sur la carte’ ? demandai-je à M. Jarreau.

-Tu n’y penses pas ! Il faut toujours contextualiser les connaissances. Sinon, c’est du par-cœur. Et le par-cœur, c’est… ?

-Mal, répondis-je.

-C’est bien, tu progresses », m’encouragea M. Jarreau du haut de son expertise.

 

Alors que je repensai à cette faute commise par le défenseur néerlandais Ooijer en pleine surface de réparation lors du match France – Pays-bas et qui, si elle avait été sifflée, aurait profondément modifié le parcours de notre belle équipe nationale de football lors de l’Euro, un intrus vint interrompre les explications de Brevet-man pour demander : « Est-ce que M. Devine est là ? –Oui, c’est moi. » J’étais sur la défensive, prêt à tout contester avec acharnement ; en cela la fréquentation de mes élèves a été très formatrice. L’homme était beau et négligé, mais je l’ai trouvé plus négligé que beau quand il s’est approché de moi pour me dire : « J’avais deviné que vous étiez monsieur Devine. » Et il souriait de son jeu de mot. Je lui ai tout de même serré la main, mais avec une expression qui signifiait : « Qu’as-tu à me dire, toi que la rudesse de notre métier a manifestement usé avant l’âge ? » Il a lâché : « Vous avez été désigné pour corriger avec moi les copies des troisième technologique.

–Il doit y avoir une erreur. Je n’ai pas de troisième technologique parmi mes élèves. D’ailleurs je ne savais même pas qu’il existait une troisième technologique.

–D’après ce que je sais, vous n’avez de toute façon pas de troisième du tout ?

–Non, c’est vrai.

–Alors quelle différence ça peut bien faire ? »

Vaincu par cet argument, je l’ai suivi. J’avais peur de m’être fait avoir, mais j’ai rapidement compris qu’en fait j’avais réalisé une très bonne affaire. Quel que soit en effet le programme de la troisième technologique, il est patent que les élèves qui y sont inscrits sont encore beaucoup plus faibles que les troisième lambda. Sur les 70 copies que le Beau négligé et moi-même devions nous partager, un tiers environ était des copies blanches, et un autre tiers ne valait guère mieux. Voici, de mémoire (je n’ai malheureusement pas pu prendre de notes), le meilleur paragraphe argumenté sur le thème du « peuplement de la France » :

« Les habitants de la France vivent principalement dans des grandes villes comme Paris, Lyon, Lille. Ailleurs, c’est la campagne. La campagne sombre dans le calme, il n’y a pas de travail, pas d’animation, pas de commerce comme Lidl, rien. Je pense que les habitants de la ville devraient aller plus souvent à la campagne pour les aider à se sortir un peu de leur calme, et aussi pour apprendre à connaître d’autres cultures. Et dans les grandes villes il y a aussi Marseille (allez l’OM lol). »

« Qu’est-ce que ça donne ? m’a demandé mon camarade de correction.

-D’après ce que je comprends, le barème a été conçu de telle sorte que ceux qui ont essayé de répondre à toutes les questions ont forcément la moyenne.

-Oui, c’est exactement ça » a-t-il confirmé. Une sorte d’énorme prime à la bonne volonté. Pourquoi pas, après tout.

 

Les lauréats se réjouiront d’avoir décroché ce premier diplôme, billet de fausse monnaie que tout le monde feint de croire authentique. Les instances, les spécialistes se réjouiront de la montée continuelle du niveau des acquis scolaires. Le rectorat de Créteil se félicitera d’une organisation impeccable. Les professeurs partiront en vacances en se disant qu’à ce stade, tout ce qu’ils veulent est du repos et la possibilité de penser à autre chose. Sur le quai de la station d’Epinay, une jeune femme portait avec une beauté arrogante sa minijupe et ses talons hauts. Mais un imbécile en manque l’a harcelée jusqu’à l’arrivée du train.

 

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6 juin 2008 5 06 /06 /juin /2008 12:02

Trouvée sur le site de l'Académie de Créteil, la liste des "dix compétences professionnelles des maîtres définies dans le cahier des charges de la formation des maîtres, publié en décembre 2006."

1 - Agir en fonctionnaire de l’État et de façon éthique et responsable 
2 - Maîtriser la langue française pour enseigner et communiquer
3 - Maîtriser les disciplines et avoir une bonne culture générale
4 - Concevoir et mettre en oeuvre son enseignement
5 - Organiser le travail de la classe
6 - Prendre en compte la diversité des élèves
7 - Évaluer les élèves
8 - Maîtriser les technologies de l’information et de la communication
9 - Travailler en équipe et coopérer avec les parents et les partenaires de l’école
10 - Se former et innover

Ça va mieux en le disant, mais tout de même...

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4 juin 2008 3 04 /06 /juin /2008 22:49


Sortie au musée de la Renaissance. Les élèves sont sages, ou endormis. Ils discutent paisiblement de leurs programmes télévisés préférés. Je regarde le paysage par la fenêtre. Nous traversons Sarcelles, puis Villiers-le-Bel. Entre cette commune et Ecouen, la frontière est d’une netteté saisissante. D’un côté, des zones commerciales, des hard discounts, des agglomérats de petits pavillons moches ; et encore, nous restons à l’écart des grands ensembles. De l’autre côté, de jolies maisons, des jardins, une forêt, des champs même. On pourrait presque tracer une ligne rouge au sol pour marquer la limite entre ces deux territoires, qui semblent appartenir à deux pays, à deux mondes différents. Mais ce sont des villes limitrophes du département du Val d’Oise.

Dans le bois humide, nous parcourons un petit sentier qui mène au château. Je marche aux côtés de Rafiq, que ma collègue et moi-même avons identifié comme la principale source d’ennuis possibles. Ce garçon est plutôt gentil, mais il est bête comme ses pieds. Peu avant l’arrivée à Ecouen, il a remarqué un fort vilain gymnase en béton du plus pur style années 70 et m’a demandé : « Monsieur, c’est ça le château ? » Quand il essaie de se concentrer sur quelque chose, quand la discussion avec les copains devient passionnante, sa bouche s’entrouvre ; il lui arrive de bavoter. Il est assez susceptible et les autres aiment le taquiner, parce qu’il part au quart de tour et manque totalement d’esprit de répartie. J’ai parfois vu les bonnes élèves de la classe jouer avec lui comme s’il était un chaton. Elles le harcelaient de petites vannes et lui, rendu muet par l’indignation, se tournait vers l’une puis l’autre, bouche ouverte.

Rafiq. –Msieu, ya des phacochères, ici ?

Moi. –Non, Rafiq. Sois tranquille.

Medhi. –C’est quoi un phacochère ?

Moi. –Si ma mémoire est bonne, c’est une sorte de porc sauvage, qui vit au sud de l’Afrique.

Medhi. –Ah ouais, c’est un sanglier, en fait.

Moi. –Voilà.

Rafiq. –C’est gros un sanglier ?

Moi. –C’est pas très gros, mais c’est lourd et surtout très fort, parce que c’est en fait une boule de muscles.

Medhi. –Oh oui, msieu, j’ai vu un documentaire sur Animal Planet, y disaient qu’un sanglier peut peser jusqu’à 200 kilos !

Moi. –Tu vois Rafiq ?

Rafiq. –Et y’en a ici des sangliers ?

Moi. –Je vais te dire. Cette forêt est réputée pour être infestée de sangliers.

Rafiq. –Et on va en voir ?

Moi. –Je sais pas… c’est bien possible, en fait. Il pleut, et quand il pleut les champignons poussent. Et les sangliers, ils adorent ça. C’est trop leur kif, les champipis.

Rafiq. –Et mais qu’est-ce qu’on va faire si on en voit un ?

Moi. –Alors là…

Medhi. –Eh msieu, sur Animal Planet ils montraient un sanglier en train de charger, ouah ! Y renversait tout sur son passage !

Moi. –Evidemment ! Bon Rafiq, écoute-moi bien. Il y a une seule chose à faire. Si un sanglier nous charge, tu te mets à sautiller sur place en chantant très fort.

Rafiq. –En chantant quoi ?

Moi. -Je sais pas, moi… « Une souris verte », tu connais ?

Rafiq. –Ah ouais : « Une souris verte, qui courait dans l’herbe… »

Moi. –Non non, Rafiq. Pas maintenant. Seulement si le sanglier nous charge.

Le château d’Anne de Montmorency m’impressionne toujours autant, massif quadrilatère de pierres grises incrusté d’ornements, d’élégances renaissantes. Les époques se télescopent aussi autour de lui. Le bourg à peine grandi d’Ecouen est toujours blotti à son pied. Mais l’immense plaine qui s’étale au loin est semée de pylônes, et des avions de Roissy passent à basse altitude toutes les deux à trois minutes.

Dans le musée, une excellente conférencière intéresse les élèves au plafond emblématique de la chapelle, à l’épinette vénitienne, aux tapisseries qui racontent l’histoire de David et Bethsabée, à la Daphné d’or et de corail. Jean-Baptiste crâne un peu en exposant ses connaissances mythologiques, Majdouline et Mallaury prennent tellement de notes qu’elles ne regardent même plus les œuvres. Rafiq et Medhi se bornent à échanger quelques discrets coups de pied dans les mollets. Je suis un peu distrait moi-même. Je me sens attiré par les vitrines pleines d’objets bizarres et fascinants de l’exposition temporaire sur la médecine au XVIe siècle. Cette exposition, je ne la verrai pas. Comme il semble loin, le temps où j’allais au musée pour moi-même ! Ma vie culturelle est quasi-nulle depuis que j'enseigne. Ce que je sais, je l’ai appris il y a longtemps. La sensation d’abêtissement est grande et pénible.

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16 mai 2008 5 16 /05 /mai /2008 15:06

Après avoir lu mon dernier rapport d'inspection, j'ai eu envie de rédiger une évaluation de mon propre travail. L'inspecteur, si perspicace qu'il soit, se fonde en effet sur la vision d'un seul cours et sur la lecture de documents faciles à manipuler, comme le cahier de texte. Il n'y a en fait que l'enseignant qui sache ce qu'il fait et ce qu'il vaut (oui, je sais, c'est contradictoire avec ce que j'écrivais ici il y a peu). Alors voilà, en vrac :

Pas bien.

La plupart de mes cours sont ennuyeux et j’ai tendance à aller vers la facilité (on prend le manuel, on commente les documents, on note un cours préparé à l’avance, et basta).

Mes leçons sont souvent trop longues.

Je ne réussis pas à planifier mon travail (ou je ne m’en donne pas la peine) et, du coup, je ne termine jamais le programme –j’en suis même très loin. Je fais nettement plus d’histoire que de géographie (ne parlons même pas de l’éducation civique) en espérant boucler dans une matière au moins.

Je n’ai pas de cahier de textes. Du coup, j’ai souvent du mal à voir où j’en suis exactement ; et j’oublie parfois ce que j’ai dit et fait lors du cours précédent (le nom des élèves punis, les devoirs à la maison, etc).

Je mets un temps excessif à corriger le travail des élèves. Au moment de la correction, ils ont souvent oublié de quoi il s’agissait. Une fois au moins, il m’est arrivé de jeter un vieux paquet de copies.

Au cours de ces trois dernières années, j’ai séché cinq ou six jours de cours pour des motifs divers : grosse fatigue, coup de cafard, ou pensum impossible à achever autrement qu’en prenant sur ce temps-là.

Je ne lis pas les ouvrages des didacticiens ni des pédagogues, je n’ai aucune espèce de réflexion dans ce domaine-là : je fais tout au feeling, en m’inspirant un peu du souvenir de mes meilleurs professeurs, des conversations avec les collègues en qui j’ai confiance, et de ma propre expérience qui se constitue.

Je pense souvent que je devrais chercher un meilleur emploi.

Je suis plutôt un solitaire et il faut vraiment bien s’y prendre pour me faire travailler en groupe.

Au collège, je suis toujours hébété par la fatigue, par la tension ou sa retombée. Quand on m’adresse la parole, je balbutie et réponds souvent à côté. Je suis plutôt taciturne –un peu moins ces derniers temps. Beaucoup de collègues doivent me prendre pour un type terne et étourdi. Peut-être ont-ils raison, d’ailleurs.

Je n’implique pas assez mes élèves durant les cours. Je leur pose des questions et ils essaient d’y répondre ; à cela se limite leur prise d’initiative. Le cours magistral ou semi-magistral est un îlot tranquille et sûr dans l’océan de possibilités effrayantes que recèle la classe livrée à l’autonomie. Invités à agir autrement que sous la direction vigilante et très proche du professeur, les collégiens font n’importe quoi, ou ne font rien : telle est la conclusion que je tire de mes expériences en ce domaine. Il est vrai que je n’ai pas insisté. J’aurais sans doute dû.

Je ne parviens pas à faire de pédagogie différenciée (il est vrai que d’après mes conversations de salle des profs, personne n’en fait : ça prend un temps colossal de préparation en amont et, quand le cours a lieu, il faudrait au moins deux adultes dans la classe pour que ça donne de bons résultats). Du coup, les meilleurs élèves s’ennuient, et les plus faibles n’y comprennent rien.

J’ai la chance d’avoir dans ma salle de classe un téléviseur dont je ne me suis pas servi une seule fois cette année.

Bien.

Mes explications sont généralement claires.

Je sais raconter les histoires (hier d’ailleurs, je n’ai pratiquement rien fait d’autre. J’ai raconté la bataille d’Alésia aux sixième, la vie de Jeanne d’Arc aux cinquième et un voyage de New York à San Francisco aux quatrième. Toute la classe m’écoutait en silence, y compris les plus récalcitrants. Je ne sais pas s’ils apprennent quelque chose dans ces moments-là, mais ils écoutent ; ce n’est déjà pas mal. J’ai décidé que je demanderai à faire l’an prochain un stage d’initiation au jeu théâtral.)

J’ai fait récemment des efforts, encore insuffisants, mais réels, pour intégrer l’outil informatique dans mon travail et celui des élèves.

Quand je prends le temps nécessaire (c'est-à-dire cinq à neuf heures de préparation pour une heure de cours), je peux faire des choses très bien.

J’ai de l’autorité –pas beaucoup, je ne suis pas Clint Eastwood, mais suffisamment.

Je crois être apprécié de la plupart de mes élèves, sans trop savoir au juste comment ils me voient ; les parents aussi m’aiment bien. Je suis un collègue plutôt facile à vivre et ma hiérarchie m’a donné des preuves d’estime.

J’ai accepté de m’investir dans plusieurs dispositifs et activités qui s’ajoutent à mon temps de service. De façon générale, je ne suis pas trop avare de mon temps.

Comme professeur principal, je suis parvenu à maintenir une ambiance convenable dans les classes dont j’étais responsable. Il est vrai qu’elles n’étaient pas trop difficiles au départ.

Je suis ponctuel et rarement malade.

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17 avril 2008 4 17 /04 /avril /2008 22:17

Catherine nous dit : "Putain, vous savez pas le cauchemar que j'ai fait cette nuit. J'ai rêvé, non mais tenez-vous bien, j'ai rêvé que j'accouchais d'un élève.
-QUELLE HORREUR !" s'écrient à l'unisson les trois ou quatre auditeurs.

Mardi après-midi. Monsieur le principal nous octroie une nouvelle après-midi banalisée, et nous invite à une assemblée générale. A cinq minutes du début, l'image est impressionnante : il est seul à sa longue table, et fait face à une soixantaine de professeurs qui parlent entre eux à voix basse -de lui, évidemment, et pas en bien. Il affecte la décontraction, jambes tendues sous la table, le regard dans le vide comme s'il pensait à ses vacances. On ne pourrait mieux illustrer les excellents rapports entre la direction du collège et son corps enseignant.
Personne ne s'attendait, de sa part, à un mea culpa. Mais l'aplomb avec lequel il se justifie nous surprend tout de même.
Il dit que nous n'avions pas le droit d'invoquer notre droit de retrait, et reconnaît en même temps, avec maladresse, que ce n'est pas à lui qu'il appartient d'apprécier ce point, mais à l'académie ou au tribunal.
Il conteste que l'ambiance du collège se soit détériorée récemment : ce n'est pas ce que disent les statistiques qu'il a là, sous les yeux.
Il avoue du bout des lèvres que ce n'était pas une très bonne idée de gracier Josué au terme de son conseil de discipline. Mais il affirme aussi que chacun a droit à une deuxième chance -ce qui nous fait rire jaune, car les élèves traduits devant cette instance ont en général déjà craché quarante-sept fois dans la main tendue. Du reste, il ne veut pas parler de cette affaire : le conseil est secret et nous ne sommes rien censés en savoir ; nos reproches ne sont donc pas recevables. Quand Mme Lunar explique qu'elle a retiré sa plainte contre Josué parce qu'elle n'avait reçu aucun signe de soutien de la part du collège, M. Navarre la traite d'hypocrite - ce qui est une étrange façon de saluer son retour, après dix journées d'ITT.
En ce qui concerne enfin l'agression dont a été victime une surveillante, il nous répond que d'après plusieurs témoignages c'est elle qui aurait porté le premier coup. Nous sommes en mesure de lui apporter immédiatement plusieurs précisions : la pionne a effectivement donné la première gifle, parce qu'elle s'était retrouvée absolument seule au milieu d'une demi-douzaine de harpies au comportement très menaçant ; celles-ci ont été entendues par plusieurs adultes alors qu'elles se concertaient pour établir après coup une version commune ; elles se sont d'ailleurs félicitées d'avoir "bien niqué la gueule" de la surveillante et sont allées jusqu'à désigner leur prochaine victime. Mais là encore, M. Navarre botte en touche : c'est une affaire beaucoup plus compliquée que nous ne le croyons ; il sait des choses qu'il ne peut nous répéter ; nous pouvons déjà nous estimer heureux que l'élève giflée ait accepté de ne pas porter plainte.
C'est un dialogue de sourds que nous quitterions peut-être en masse sans l'influence modératrice de Mme Léostic. Nous éprouvons de la rancoeur parce que nous avons le sentiment que notre chef, celui qui devrait nous écouter et nous protéger, ne fait ni l'un ni l'autre ; c'est tout juste s'il ne nous accuse pas d'être les principaux responsables des problèmes de l'établissement. C'est dans cet état d'esprit que nous nous dispersons en ateliers de travail. J'ai observé que, à plusieurs reprises durant l'assemblée générale, M. Navarre avait consulté son portable et envoyé un ou deux SMS.

Pourtant, nous restons constructifs, je trouve. Nous avançons de nombreuses idées, dont la mise en pratique ne coûterait rien d'autre qu'un peu d'huile de coude. Pour résoudre en partie les problèmes de l'établissement, nous proposons de participer à des tâches qui ne devraient pas nous revenir et pour lesquelles nous ne recevrons aucune rémunération supplémentaire : patrouiller dans les couloirs, recevoir et gérer les élèves exclus du cours d'un collègue, éduquer à l'école les parents des trublions. Nous nous parlons beaucoup. Nous ne nous sommes jamais autant parlés -bande d'individualistes farouches que nous sommes. En contrepartie de sa gestion déficiente de l'établissement, on pourra au moins créditer M. Navarre de ce beau résultat.

A la fin des premier et deuxième trimestres, l'ensemble des élèves du collège travaille sur les mêmes énoncés. L'idée est de les inciter à rafraîchir les connaissances acquises au cours des trois derniers mois (et aussi de neutraliser deux journées qui, situées juste avant des vacances, sont habituellement chaotiques). Ce sont les devoirs communs, qui occupent ce jeudi matin.
J'ai de la chance : on m'a attribué la surveillance des sixième. Pendant trois heures seulement interrompues par une récréation de dix minutes, mes 24 écoliers travaillent dans un silence quasi-absolu. Je n'entends que des reniflements et le froissement des feuilles. Le nom des élèves commence par C ou D : Campos, Carvalho, Choukri, Cissé, Darbouk, da Silva, Deram, Diaby, Dieng, Diop. Ils sont tous courbés sur leurs copies, ils font de leur mieux. Je regarde devant moi cet océan de cheveux crépus, lissés, tressés, tondus, frisés, peignés au gel, disposés en dreads, en crête, en couettes. Dehors, il fait un soleil magnifique, on est au temps qu'arbres feuillissent ; leur ombre bouge à nos fenêtres. Je me sens bien au milieu de ces enfants. Ahmed tire fortement la langue en coloriant je ne sais quoi ; Alejandro essaie de tricher sur son voisin, qui est encore plus paumé que lui ; Perla, tout là-bas près de la fenêtre, est adorable dans son pull rose bonbon, avec ses cils de biche et ses moues enfantines. Après des semaines de tension, je me relâche et je voudrais interrompre leur travail pour leur dire que je les aime. J'ai mal au coeur en pensant à toutes les épreuves qui traverseront leurs vies. J'essaie de ne pas penser au moment où je corrigerai leurs copies et où je constaterai que je n'ai pas réussi dans mon rôle auprès d'eux.

   
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11 avril 2008 5 11 /04 /avril /2008 18:17

 


Extraits du rapport rédigé à la suite de notre réunion (voir ci-dessous les épisodes 1 à 3)

Atelier 1 : les violences constatées récemment au sein de l'établissement. Diagnostic général

Depuis le conseil de discipline de Josué, un sentiment d'impunité et de toute puissance règne chez certains de nos élèves garçons les plus âgés. Ils cherchent la confrontation physique avec leurs professeurs quand ceux-ci leur demandent de travailler et empêchent le cours d'avoir lieu. Ils sont fiers de ce qu'a fait leur camarade Josué, qui a ainsi prouvé son mérite et son courage, et peut dorénavant briguer le statut de caïd dans son quartier.

Le collège souffre aussi des luttes de clans inter-cités ; nombre de bagarres, de menaces, de provocations entre élèves en relèvent.

Les violences entre élèves sont autant d'ordre physiques (bagarres, balayages, claques ou tapettes, menaces physiques sur les bons élèves, coups de compas et de règles) que verbales. Certains n'utilisent plus la parole que pour provoquer ou humilier ; et ce comportement tend à se généraliser, les plus jeunes cherchant à imiter leurs glorieux aînés. Les règles du jeu sont en effet fixées par les plus grands.

Même si Félix-Djerzinski n'est pas une jungle totale où règne la loi du plus fort, il ne faut pas se voiler la face : un nombre croissant d'élèves ont peur et ne nous font plus vraiment confiance pour assurer leur sécurité au sein de l'établissement -ne parlons même pas de l'extérieur. Il n'est pas facile de se défendre quand on a été désigné comme « victime » par un groupe de brutes, qui promettent des représailles terribles aux « balances ». Le vol devient une activité courante dans nos murs et c'est souvent un acte presque entièrement gratuit : on ne veut pas s'approprier l'objet mais peiner la personne volée.  


Témoignages et listing de violences ou de faits ressentis comme tel

I. Agressivité verbale :
   1°) Réponses agressives ou insolentes à un professeur :
      - Grossièretés en classe.
      - « Vas-y » ; « Il est fou » ; « Elle me kiffe, elle » ; « Elle est chaude », répété au fil du cours et au fil des propos du professeur.
      - Insultes directes : « pute », « salope », « connard », « pédé ».
      - Mots ou sons répétés ad nauseam pour énerver, irriter, harceler en toute impunité tant on ne sait d'où vient le bruit.
      - Réponse agressive ou insolente à un professeur, quand celui-ci demande de travailler, de prendre ses affaires, d'écrire le cours, d'écouter ceux qui parlent, de se concentrer et de laisser les autres se concentrer.
      - Réponse agressive ou insolente à un professeur, quand celui-ci rappelle les termes du règlement intérieur ou veut punir (en prenant par exemple la carnet de correspondance d'un élève pour informer ses parents de la mauvaise conduite de leur enfant).

   2°) Agressivité verbale entre élèves :
      - Échanges d'insultes ou d'invectives entre élèves.
      - Provocations verbales par des mots grossiers, des insultes, des moqueries.
      - Insultes et persécutions d'un élève de la classe pour ses différences.
      - Misogynie et homophobie.

II. Agressivité comportementale :
      - Port d'un MP3, d'un portable, d'oreillettes, de manteaux et d'écharpes, de casquettes et capuches et de toutes sortes de couvre-chef.
      - Usage du MP3 et du portable en classe pour téléphoner, envoyer des SMS, prendre des photos. Usage de petites consoles de jeux.
      - Circulation sans autorisation dans la classe.
      - Certains élèves tentent délibérément de se faire exclure de cours et, quand on le leur refuse, ils quittent le cours en profitant d'un instant d'inattention de l'enseignant.
      - Vol dans la classe (les objets volés allant du stylo au sac à main)

III Agressivité physique :
      - Jet de boulettes, bouts de gommes, bouts de crayons, balles de papier, etc
   - Menace physique, toute personne présente au collège pouvant être prise pour cible : élève, professeur, surveillant, personnel ATOS, etc.
      - Harcèlement physique et violent d'un élève (coups de compas, de règles, ceinturages ou prises de nuques, « balayages », racket)
      - Provocation physique et menace envers un professeur, un surveillant, tout personnel, tout adulte
      - Provocation physique d'un élève, qu'il ait été préalablement provoqué ou non
      - Bagarre : coups de poings, de pieds, griffures ; plus récemment coups de bâtons.



Atelier 3 : Qu'est-ce qui fait dégénérer un cours ?

a) Dès la cour de récréation, les élèves ne se rangent pas à la sonnerie. Beaucoup continuent de courir un peu partout, discutent avec leurs camarades, se battent (« pour rire », bien sûr), écoutent de la musique, etc.

b) Des élèves arrivent en retard, ce qui perturbe le cours commencé.

c) Les élèves absents lors du cours précédent (rarement moins de trois, sur des classes de vingt-deux) ont du mal à suivre et donc à se concentrer sur le contenu du cours.

d) Les élèves, bien souvent, n'ont pas le matériel demandé : pas de cahier, pas de livre, pas de trousse (ne parlons même pas du matériel spécifique demandé en arts plastiques ou en mathématiques). Le sac des élèves est souvent réduit à une pochette. -Par ailleurs, nous consacrons souvent les dix premières minutes du cours à trouver dans l'établissement les chaises qui manquent pour asseoir toute notre classe.

e) Des élèves traînent en permanence dans les couloirs. Ils ont été exclus de cours et ne se sont pas rendus en salle de médiation comme ils l'auraient dû, ou bien ils ont un trou dans leur emploi du temps et en profitent pour faire un peu de tourisme, ou bien ils sèchent purement et simplement mais n'ont pas pu ou pas voulu sortir du collège. Ces élèves se cachaient autrefois mais maintenant, ils forment des attroupements bruyants sous nos fenêtres ou viennent au seuil des salles de classe pour perturber nos cours.

f) Certains élèves répondent insolemment, provoquent le professeur. C'est un réel spectacle pour les autres, qui encouragent les provocateurs à faire leur show.

g) Le manque de motivation et le ras le bol des professeurs les conduisent parfois à faire des cours médiocres, ce qui explique l'ennui des élèves. Les enseignants ont peur de mettre en place des activités pédagogiques originale qui leur demandent beaucoup de travail en amont et se soldent bien souvent à l'arrivée par un résultat très négatif (et qui aboutissent parfois aussi à la destruction du matériel utilisé).



Atelier 4 : Comment améliorer les rapports entre tous les adultes travaillant au collège ?

1) On souhaiterait, de façon plus générale, que M. Navarre
-manifeste davantage de respect envers les enseignants de son établissement, qu'il traite aujourd'hui avec un dédain très pénible.
-parle avec ces mêmes enseignants, plutôt que d'user exclusivement d'une autorité cassante de chef.
-qu'il se montre davantage dans le collège. Il faut qu'on le voie régulièrement dans la cour, dans les couloirs, dans la salle des profs. Sa présence n'aurait pas pour effet d'affaiblir notre autorité, comme il affecte de le craindre, mais au contraire de la renforcer, en montrant que nous pouvons le cas échéant compter sur l'appui de notre hiérarchie. A l'heure actuelle, beaucoup d'élèves ne savent même pas qui il est.

2) Le journal interne à l'établissement, qui servait à faire circuler un certain nombre d'informations entre l'administration et les enseignants, a disparu depuis la mi-octobre ; il a été remplacé par une multitude de petits mots glissés dans les casiers et un affichage proliférant.

3) Nous souhaiterions vivement que le conseiller d'orientation - psychologue, l'assistant social et l'infirmière nous transmettent davantage d'informations sur les élèves. Nous sommes bien conscient qu'ils sont tenus au secret professionnel. Mais nous voudrions qu'ils nous disent au moins, sans entrer dans les détails, quelles sont les données qui peuvent expliquer le comportement de tel ou tel élève durant nos cours et, le cas échéant, quels sont les dispositifs mis en œuvre pour aider cet élève. A l'heure actuelle, nous n'en savons rien -à moins que l'élève en question ne vienne nous en informer lui-même.

4) Les surveillant-e-s sont sans doute, de tous les adultes travaillant au collège, ceux qui ont la tâche la plus difficile : ce sont eux qui sont le plus souvent victimes d'insolences ou de menaces ; et ils sont, en même temps, les premiers garants du maintien de l'ordre et de la discipline dans l'établissement. Nous professeurs devons, dans tous nos actes, montrer aux élèves que les surveillant-e-s méritent la même considération que nous-mêmes.
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30 mars 2008 7 30 /03 /mars /2008 01:34

Le 25 février, je suis sur la plage de Batz-sur-Mer. Allongé sur le sable, au pied d'un mur de pierre, je savoure la chaleur insolite en cette saison. Mon fils cherche des crevettes dans les flaques, ma femme est là, à mes côtés, avec un deuxième enfant astucieusement rangé dans son ventre. J'ai très bien mangé chez nos amis. Le cidre était bon. Deux semaines de vacances s'ouvrent devant moi.
J'attrape une insolation.

Et ensuite, je suis patraque pendant deux semaines. Je n'ai rien de grave, mais à la question maintes fois posée "alors, comment vas-tu ?", je ne peux que répondre : "comme une merde." Par quelle malédiction faut-il que je tombe toujours malade pendant mes congés ? J'en ai parlé à mes collègues et beaucoup d'entre eux sont dans le même cas : le stress, la fatigue, les petits bobos refoulés pendant la période scolaire refont surface dans les premiers jours de nos vacances, que l'on passe souvent alité.

Et je suis déprimé par cet énorme, cet inépuisable paquet de copies qui m'arrache des cris de consternation chaque fois que j'en corrige quelques-unes. Je lis des extraits à ma femme et elle me demande :
"Pourquoi fais-tu ce métier ?
-Bah, il faut bien que quelqu'un le fasse...
-Mais pourquoi toi ?
-Bon, les copies sont vraiment affligeantes, enfin pas toutes, mais beaucoup quand même... D'un autre côté, on a une paie acceptable, de longues vacances...
-Ecoute, si tu veux que je te dise le fond de ma pensée, les vacances, ce n'est pas vraiment un argument. Tu tombes malade à tous les coups ou presque et tu ramènes toujours du travail à la maison. Et la paie, elle n'est pas si importante que ça, pour un boulot qui te déprime autant.
-Tu veux que je te fasse le couplet habituel sur l'expérience humaine, le sentiment d'être vraiment utile à quelque chose, les bons élèves qui-nous-paient-de-toutes-nos-fatigues ?
-Non, ce n'est pas la peine, non.
-Eh ben écoute, je sais pas alors. Je crois qu'en fait, c'est juste que je ne sais rien faire d'autre.
-Mais bien sûr que si ! Il suffirait que tu te donnes la peine d'essayer !"
Mouais...

Jusqu'au 9 mars, je consacre mon peu de forces à la campagne des élections municipales. Mes camarades me soupçonnent d'invoquer une maladie diplomatique pour ne pas avoir à aller avec eux coller des affiches en pleine nuit, avec la certitude absolue qu'elle seront arrachées huit heures plus tard, ou distribuer sous la pluie des tracts mal foutus à des gens qui n'en veulent pas. Ma foi, qu'ils croient ce qu'ils veulent. A deux semaines du premier tour, j'en suis arrivé à la conclusion qu'une campagne électorale, vécue de l'intérieur, est une chose ennuyeuse et fatigante. J'ai hâte que tout ça finisse.

Le 9 mars au soir, je suis exaucé : nos principaux adversaires sont élus au premier tour et nous récoltons quant à nous 11 % des voix et deux élus au futur conseil municipal. Mais ce n'est pas du tout une veste, c'est au contraire un résultat qui nous ouvre des perspectives magnifiques, car nous serons tout au long de la mandature une opposition constructive et active, etc. Notre tête de liste pense déjà à la revanche et veut me confier toute sorte de missions. L'une d'elles est la création d'une feuille mensuelle d'information politique. Tâche lourde, au succès douteux, et finalement peu glorieuse : son objectif principal est de nous rapporter des sous via les publicités des commerçants locaux.
Je ne sais pas comment me dégager de tout ça.

A la rentrée, plusieurs collègues remarquent que je n'ai pas bonne mine. La veille, j'ai tenu un bureau de vote de sept heures et demie du matin à onze heures du soir, et en rentrant chez moi j'ai encore passé beaucoup de temps sur Internet pour consulter les résultats nationaux. Il pleut. Ma crève joue les prolongations. Je n'ai pas terminé de corriger les copies. Mes préparations de cours sont faibles. Ma motivation est proche de zéro. La principale adjointe veut me dire un mot.
"Monsieur Devine, j'ai complètement oublié de vous le rappeler, mais c'est aujourd'hui que l'élève de troisième vient voir vos cours. Vous vous en souveniez ?
-Non, pour vous dire la vérité, ça m'était complètement sorti de l'esprit. Mais ça ne fait rien, qu'elle vienne."
Avant les vacances, j'avais accepté d'accueillir une jeune fille qui se destine au professorat et qui demandait à faire chez nous le traditionnel stage professionnel de la classe de troisième. Elle est elle-même scolarisée dans un bon collège du XIXe, à Paris, mais avec un certain courage elle a voulu se familiariser avec les réalités les plus pénibles du métier ; c'est pourquoi elle est venue chez nous.
Elle est jolie, polie, s'habille avec discrétion, parle à voix basse. Elle s'appelle Aurore. J'ai un peu honte de ce qu'elle voit.

Assise au fond de la classe, Aurore prend beaucoup de notes. Les autres élèves, perplexes, m'ont posé quelques questions à son sujet ("Eh msieu, c'est l'inspectrice ou quoi ?") mais ils n'ont pas essayé d'entrer en contact direct avec elle. Elle doit leur paraître trop bizarre. C'est une étrangère. J'essaie d'imaginer ce qu'elle écrit.
Bcp élèves pas de matériel. Qqes-uns pas de cahier, ou pas de livre, ou pas de trousse, ou les 3. Plusieurs élèves perdu photocop distribuée la veille. Qd prof tourne dos, projectiles. Qd prof tourné vers classe, élèves bavardent entre eux. Qd prof interroge un élève, autres parasitent échange jusqu'à ce que déconcentrat° complète. Ex. : qd Ismaïl interrogé, provocat° jusqu'à ce que Ismaïl -> insultes. Prof calme (pcq ambiance habituelle de la classe ?) malgré 1 exclusion de cours et 2 heures de colle. Cours diff ; pas bcp d'explicat°s. Qd carte de la Gde-Bret., élèves garçons commencent conversat° sur foot. Inarrêtables. Fin d'heure : classe sale, élèves traînent, rient malgré punitions.
Je discute un peu avec elle à la fin du cours. "Ce doit être très différent de ce que vous connaissez ? -Oui", dit-elle avec un sourire compatissant. Je l'aime bien. Je redoute, et j'espère, que son stage à Staincy la détourne de ce métier de con.
Réorientat° : police, armée, justice des mineurs, médecine légale.

C'est la récréation de dix heures, et comme il pleut à verse, les élèves ont été autorisés à se réfugier dans le hall. Ils sont surexcités, courent dans toutes les directions, se bousculent, hurlent, savourent le désordre. Je m'arrête un instant au beau milieu de ce tohu-bohu. J'ai l'impression d'être un explorateur tombé en pleine célébration tribale du printemps revenu ; là-bas, peut-être, de l'eau chauffe dans une marmite, n'attendant que ma chair.
Ils sont vraiment nombreux. A quoi bon tous ces gens ?

En mars 2007, le principal du collège, content de mon travail, augmentait ma note administrative d'un point. Jugeant le fait anormal, le rectorat ramenait l'augmentation à un demi-point. Le principal écrivit alors une lettre justificative. Le rectorat s'inclina. Je découvre aujourd'hui que le ministère, au terme d'une opération de "péréquation" générale des notes des enseignants, m'a repris un demi-point. Cette petite ruse a eu lieu le 1er juillet dernier, à un moment où je n'étais évidemment pas sur mes gardes. Si je veux protester, il faut que j'aille devant la justice administrative. Un peu écoeuré, je lâche l'affaire.
(Pour les non-spécialistes, je précise que l'intérêt du Ministère, dans cette affaire, est de ralentir la progression de carrière des enseignants et donc celle de leur rémunération.)
Par ailleurs, un poste de professeur d'histoire-géographie disparaîtra sans doute à Djerzinski l'an prochain. Nous devrons faire des heures sup' ou emmerder un TZR.
Ainsi se revalorise notre profession.

Je croise Tariq Touami en salle des profs.
"Salut Ali, ça va ?
-Je nage dans le bonheur, et j'attends que quelqu'un me lance une bouée. Et toi ?
-Pareil. Dis, j'ai revu Aurore...
-Non ! Tu la connais ?
-Bien sûr, c'est la fille de ma kiné.
-Ah, eh ben tu lui passeras le bonjour. Et tu lui diras que je l'ai trouvée très sympathique.
-Tu sais, ça lui a beaucoup plu, le stage qu'elle a fait dans ta classe.
-C'est pas possible. Tu me chambres, là.
-Absolument pas. C'est sa mère qui a voulu qu'elle vienne faire son stage ici, en pensant que ça la dissuaderait. En revenant, elle a dit deux choses : la première, que tu es fou de faire ce métier ; la deuxième, qu'elle veut faire le même."

Je suis fier mais je ne sais pas si je dois.

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29 janvier 2008 2 29 /01 /janvier /2008 17:31

Catherine et moi allons au Louvre avec notre classe de cinquième, voir la peinture française du Moyen-Âge. Seuls douze élèves se présentent, sur vingt-deux. Quatre sont en classe de neige ; il est possible qu'un ou deux autres soient malades ; mais je pense que la plupart sèchent délibérément pour ne pas avoir à se lever une heure plus tôt que d'habitude. Ma collègue et moi-même, nous nous réjouissons sans le dire de cette fonte des effectifs : la plupart des boulets sont restés chez eux, tout devrait bien se passer.

En sortant du métro.
-Monsieur, c'est le Louvre ici ?
-Pas vraiment, Rafiq. C'est le Carrousel. Ce sont des magasins qui se sont installés ici pour profiter du passage des touristes.
-Ah ouais, c'est un genre de galerie commerciale.
-Si tu veux. Une galerie commerciale de luxe, tout de même (nous passons entre la boutique Swarowski et la parfumerie Prout-prout-ma-chère).
-Genre si on crache par terre on a une amende ?
-Ne crache pas par terre.

Au vestiaire.

-Ya ton étiquette qui dépasse, ma cocotte.

-Monsieur, j'arrive pas à enlever mon manteau, ma manche elle coince.

-Mais forcément, si tu t'y prends comme ça ! Allez, tire. Voilà, ça y est.

-Eh msieu, on peut aller aux toilettes ?

-Mais tu pouvais pas y penser tout à l'heure, non ? Maintenant c'est trop tard. -Vous dites bonjour à la dame ?

-Bonjour madaaaaaame !

Ce sont des enfants. Parfois j'ai l'impression que ce sont un peu les miens.

J'observe devant notre groupe le chapeau de feutre mauve d'une dame un peu hautaine, une mère d'élève venue accompagner les petits chéris d'une bonne école primaire. Tout autour de nous, des dizaines d'enfants, de sept à seize ans. Brouhaha, mouvement de foule. Chaque fois que je viens ici, je me demande s'il faut se réjouir ou se lamenter de cette invasion du musée par les scolaires. De neuf heures à onze heures et demie, le département des Antiquités égyptiennes devient par exemple une gigantesque cour de récréation, où il est impossible de se faire entendre sans hurler. Et aujourd'hui encore, nous ne pourrons pas voir le portrait de Jean le Bon, qui était pourtant l'un des objectifs de notre visite : une trentaine de très jeunes enfants accroupis pépie sous le profil goguenard du roi pendant que leur maîtresse discute avec la conférencière.
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Devant la Crucifixion du Parlement de Paris, du Maître de Dreux Budé. La conférencière explique que le peintre, pour faire plaisir à son commanditaire, a représenté à l'arrière-plan différents bâtiments parisiens dont le Louvre.

Vera se tourne vers moi, l'air inquiète et perplexe.

"Mais msieu, j'y comprends rien. J'croyais qu'on était dedans ?"

Plus tard, on attire leur attention sur un détail pittoresque, un petit bichon qui se tient aux pieds de saint Denis décapité.

Rafiq : "Y avait des chiens au Moyen-Âge ?"

Il y a décidément trop de bruit et nous décidons d'aller plutôt voir les objets d'art. On s'arrête devant un reliquaire du lait de la Vierge.

"Quelqu'un sait ce qu'est un reliquaire ?

-Ouais, c'est quelqu'un qui vous change votre apparence, vos cheveux, vos habits... elle vous relooke, quoi !"

 

Pourtant, Catherine et moi sommes surpris, fiers et presque émus : ils savent des choses. Ils connaissent la vie de Jésus dans ses grandes lignes et le rôle de l'Église au Moyen-Âge. Ils savent ce que c'est qu'un sceptre, un pèlerinage, le patrimoine ; ils peuvent expliquer ce que veut dire "Golgotha". Ils ont compris la façon dont les peintres du XVe siècle donnaient de la profondeur à leurs tableaux. Tous écoutent, la plupart prennent des kilomètres de notes, la majorité sont sincèrement intéressés ; quelques-uns regardent les oeuvres -y compris celles qu'on ne leur montre pas. On n'a pas sué pour rien.

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24 janvier 2008 4 24 /01 /janvier /2008 22:39
Fadela.jpgVoici les faits, tels que je les ai compris.

L'un des professeurs du collège, Tariq Touami, a fait la connaissance de Fadela Amara à l'époque où elle n'était que la présidente de Ni putes ni soumises. Ils ont sympathisé et elle lui a donné son numéro de portable. Vint l'élection présidentielle et l'adoubement ministériel de la militante par messire Sarkozy.
Tariq, après lui avoir laissé le temps de s'installer (et d'avaler ses premières couleuvres) a passé un coup de fil à Fadela Amara. Il lui a dit qu'il travaillait dans un collège de ZEP qui marchait plutôt bien. Et il lui a proposé de venir nous rendre visite, dans le cadre du lancement de son "plan Banlieues". Intéressée, elle a accepté. L'idée des deux interlocuteurs, je crois, était une sorte de donnant-donnant : viens et fais ta pub ; nous nous chargerons de faire la nôtre (ce qui, après la suppression de la carte scolaire, n'est pas forcément inutile). La visite d'un membre du gouvernement devait aussi manifester une forme de reconnaissance de l'État envers notre réussite relative et tous ceux qui l'ont construite.

Mais évidemment, le déplacement de la secrétaire d'État ne pouvait pas se dérouler en toute intimité -ça n'aurait d'ailleurs eu que peu d'intérêt, pour elle comme pour nous. La maire (communiste) de Staincy, le recteur ont dit qu'ils voulaient en être. Le principal a pris en main l'organisation concrète de l'évènement, et a décidé de le placer un vendredi après-midi  -un créneau où le collège presque vide n'accueille que quelques options prestigieuses : grec, chorale de la classe à horaires aménagés musique, entraînements de la classe à horaires aménagés sport, jardinage et botanique. Il s'est employé, surtout, à maintenir le secret le plus opaque autour de la chose.

A J - 1, pourtant, la nouvelle a fini par s'ébruiter, et une réunion des enseignants a immédiatement été organisée par nos collègues syndiqués. On y a dit, bien entendu, qu'il était aberrant que cette visite ait lieu en l'absence de la quasi-totalité des professeurs ; qu'on refusait catégoriquement de servir de caution à la politique du gouvernement, surtout à six jours d'une grève dont l'objet était justement de dénoncer celle-ci ; enfin qu'il était indécent de vanter notre "réussite" alors que nous manquons de personnel, que les malades ne sont pas remplacés, que les classes de langue comptent parfois jusqu'à 30 élèves, et que des établissements voisins pataugent dans des difficultés dont ils ne sont pas responsables. On a essayé de définir les modalités d'une protestation symbolique. On ferait des banderoles et des tracts ; les membres du SNES passeraient quelques coups de téléphone pour mobiliser leurs camarades des alentours. Quelqu'un a suggéré en ricanant que la chorale interprète un chant révolutionnaire.
Tariq Touami a défendu son idée avec courage, mais très maladroitement : pour se disculper de toute arrière-pensée politique, il a dit notamment que s'il avait pu faire venir Jamel Debbouze il l'aurait fait. Par ailleurs, il était seul contre une salle des profs quasi-unanime et très remontée.

La visite de Fadela Amara a été annulée dans l'après-midi.

Je rapporte ce non-évènement parce qu'il me paraît illustrer la coexistence difficile de deux mentalités au sein de l'Éducation nationale. Si j'ai bien compris sa logique, Tariq distingue notre collège comme une entité particulière et relativement autonome ; il souhaiterait mettre en avant nos réussites, qu'il attribue à notre travail et à des choix pédagogiques pertinents ; pour améliorer notre sort il est prêt à passer des compromis avec notre hiérarchie -jusqu'au niveau ministériel. Beaucoup d'autres collègues pensent au contraire que nous sommes d'abord une composante d'un grand corps nécessairement solidaire, l'Éducation nationale ; ils sont surtout sensibles à ce qui nous manque, à ce qui nous est refusé, à ce qui nous a été repris ; la bureaucratie qui nous surplombe, du principal au ministre en passant par le recteur, ne leur inspire que de la méfiance.

Aujourd'hui, 19 enseignants ont fait grève à Félix-Djerzinski.
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