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  • : Je suis professeur d'histoire-géographie au collège Félix-Djerzinski de Staincy-en-France. Ce métier me rend malade et il fait ma fierté. Avant d'en changer, je dépose ici un modeste témoignage.
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2 janvier 2008 3 02 /01 /janvier /2008 12:05
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En classant des notes, je viens de retrouver ce compte-rendu d'une journée de naguère. Pour clarifier le début du texte, je précise que l'IDD est un itinéraire de découverte, c'est à dire (pour faire simple) une matière optionnelle proposée par un professeur en fonction de ses compétences, de ses centres d'intérêts et de l'attente supposée des élèves et de leurs parents. Dans le cas qui nous intéresse, il s'agissait de cours d'histoire de l'art dispensés à raison d'une heure par semaine par un professeur d'arts plastiques et un professeur d'histoire enseignant ensemble.
A mon arrivée au collège, j'ai été commis d'office dans ce dispositif, malgré le profond scepticisme qu'il m'inspirait. Mes réserves ont vite disparu et j'ai beaucoup aimé ce cours. Catherine, la prof d'arts plastiques, est une de mes collègues préférées, et le fait d'être ensemble dans la salle de classe nous permettait de faire un bien meilleur travail. L'aspect élitiste de cet enseignement attirait des élèves motivés et curieux ; et il y avait quelque chose de beau dans le fait de parler de perspective atmosphérique et de palette baroque à des élèves de ZEP, à les emmener au Louvre voir Poussin, Rubens et David.
Au final, le résultat de nos efforts était bien incertain ; il ne fait aucun doute que certains de nos élèves n'ont rien appris, que les tableaux et les sculptures que nous leur avons montrés pendant un an leur ont juste paru, un peu bizarres ; mais j'ai été fier et ému quand j'ai vu, au musée, un groupe d'élèves habituellement ingérables s'arrêter devant une scène mythologique et en parler entre elles à voix basse.
Malheureusement, l'IDD a fini par disparaître (du moins au niveau quatrième). Elle n'avait pu exister qu'en grappillant du temps aux enseignements fondamentaux, et il a fallu rendre ces heures précieuses. Par ailleurs, la bonne réputation des classes qui avaient choisi cette option a fini par avoir un effet pervers : la direction y plaçait en effet d'autorité les cancres les plus récalcitrants, en faisant le pari que, coincés au milieu de camarades calmes et studieux, ils finiraient par s'imprégner de cette ambiance. Le pari se soldait bien évidemment à tous les coups par un échec total et transformait par-dessus le marché notre petit groupe d'élèves dynamiques et polis en un ensemble à
l'hétérogénéité absurde, où il fallait enseigner à la fois à des prix d'excellence et à des ânes bâtés qui, en plus, brayaient fort.
Et par un glissement bureaucratique dont je n'ai pas compris le mécanisme précis, nous avons fini par nous retrouver devant une classe qui était presque entièrement constituée de cancres (alors qu'à l'inverse, ceux qui s'étaient portés volontaires pour suivre ce cours en étaient complètement évincés). Aussi n'avons-nous pas trop protesté quand on nous a annoncé que l'IDD allait disparaître ; nous avons plutôt poussé un soupir où il y avait autant de soulagement que de résignation. C'est vraiment dommage car Catherine avait investi un travail et une foi immenses dans ce projet. Éternel problème de la gestion des mauvais sujets, qui nous empêche de donner aux bons ce qu'ils méritent.
Bref ! Le rideau se lève sur la journée du 15 mai 2006.

 
Premier lundi travaillé depuis plus d'un mois.

8 heures. IDD dans la salle de Catherine. Les 4° I doivent préparer des exposés sur des tableaux célèbres ; des groupes ont été constitués pour les Ménines, la Leçon d'anatomie, le Tres de mayo, la Liberté guidant le peuple, la Laitière et les Ambassadeurs. La classe est pour l'heure scindée en deux. La moitié des élèves partent avec ma collègue faire des recherches au CDI, tandis que les autres restent avec moi et essaient de décrire les oeuvres -ce qui n'est pas une mince affaire vue la pauvreté de leur vocabulaire usuel.
Nour Ben Amar a mené une recherche personnelle, Djeneba et Tariq parviennent -contre toute attente- à travailler ensemble ; mais il me reste deux boulets, Mustafa et Eddy. Le premier se borne à une inaction absolue, assortie de quelques ricanements. Le second laisse déborder de toutes parts, comme d'une casserole réchauffée par le printemps, son immense fatuité et ses talents de saboteur. Son voisin Bilal, qui est son antithèse (un garçon sérieux, intelligent et terne) en arrive rapidement à un tel état d'exaspération que je vois arriver le moment où il frappera le petit con. Pour prévenir un pareil incident, je mets l'Eddy à la porte. Quelques secondes plus tard, je le vois par la fenêtre courir à grandes enjambées dans l'escalier extérieur. Il n'a pas son carnet de liaison, ni d'ailleurs aucune espèce de matériel ; il est d'ores et déjà collé jusqu'à la fin de l'année ; il va déménager l'an prochain et ne semble pas avoir compris que son dossier scolaire le suivra jusqu'à Tombouctou ; il est ballotté de tuteur en famille d'accueil, et on ne sait jamais trop à qui s'adresser pour discuter de son cas. Il est difficile de le punir, d'autant qu'il voit manifestement sa scolarité elle-même comme une punition insurpassable. En mon âme et conscience, je dois avouer que je souhaite qu'il aille un pas trop loin et se fasse battre un jour par des collègues exaspérés. Peut-être l'insolence désinvolte de ce garçon est-elle le comportement d'un adolescent à l'histoire familiale malheureuse. Mais il dissuade toute compassion, et je me réserve pour d'autres.

Nour spécule sur "le but du regard" dans le tableau de Delacroix, Djeneba et Tariq se chamaillent sur la description d'un quignon de pain posé sur la table de la Laitière ; l'ambiance est plutôt studieuse quand Bruno Dellacqua, prof de SVT, fait irruption parmi nous. Vendredi dernier, les élèves de 4° I ont eu cours dans sa classe ; certains se sont amusés à prélever les touches des claviers d'ordinateur pour s'en faire de petits projectiles ; mon collègue est venu exiger que le coupable se dénonce ou soit dénoncé. Naturellement, personne ne dit rien. Dellacqua ressort bredouille mais en proférant des menaces, et les travaux reprennent.
Mustafa m'interpelle : "Eh, monsieur, moi je sais qui c'est qu'a fait ça." Je l'encourage à parler. Il grommelle que ça se fait pas, mais, quelques heures plus tard, flanqué de deux camarades, il ira dénoncer Tasa Aït Ahmed.
(Ah, Tasa ! Gros poisson berbère nageant langoureusement vers l'obésité, molle et sotte. Nous nous croisons à la fin de la journée, je lui dis à haute voix "bonsoir, Tasa", elle croise mon regard, me frôle, et passe son chemin sans m'avoir rendu un mot. En tirant sur le bâton de sa sucette. Chère Tasa. Pas de papa que je connaisse ; une maman qui ne peut pas s'occuper de sa fille, pour des raisons qui ne m'ont jamais été expliquées ; et une tante désespérée qui essaie de l'éduquer un peu. Jusqu'à récemment, j'envoyais des courriels à cette madame Wafa Tilalli pour lui détailler les méfaits de sa nièce et lui donner la liste des devoirs. Maintenant, j'ai arrêté. Ce n'est pas la peine de se donner tant de mal pour un individu aussi méprisable. Si je connaissais personnellement Wafa Tilalli, je lui suggérerai de plutôt consacrer son temps libre à l'UNICEF.)

Delacroix---La-libert---guidant-le-peuple.jpg
9 heures. Je parle de la banlieue avec mes sixième. Je dis que les immeubles de HLM sont souvent occupés par des familles pauvres. Je choque un tiers de mes élèves, qui vivent dans des immeubles de HLM et ne se reconnaissent pas dans cet adjectif. Après négociations, je finis par recourir à "modeste", que j'ai prudemment défini par "pas riche", et qu'un élève a retraduit en "normal".

Goya---Tres-de-Mayo.jpg
10 heures. 4° F. Classe habituellement pénible. Quelques élèves craignent le verdict du dernier conseil de classe et font preuve d'un sérieux étonnant ; ils me regardent fixement tandis que je parle, comme s'ils espéraient que je leur dévoile, par une mimique particulièrement expressive, le sens d'une leçon que le langage ne suffit pas à expliquer. Certains font même mine de s'intéresser au cours, répondent aux questions que je pose. "Quelqu'un peut me dire ce qu'est une PME ? -C'est le truc avec les chevaux, là", dit Zaki, sans avoir demandé la parole.

Durant ce même cours, une dispute éclate entre David et Khady. Ils finissent par me prier d'arbitrer leur litige : "Msieur, les Comores, c'est en Afrique ou quoi ?" Oui, plutôt, enfin c'est un archipel au large de l'Afrique. "Tu vois !" se lancent mutuellement les deux polémistes, qui manifestement interprètent ma réponse dans des sens opposés. Et si nous en revenions au sujet du jour, à savoir les difficultés du Mezzogiorno italien ? suggéré-je modestement. Ne tenant aucun compte de mon rappel à l'ordre, la Sénégalaise Khady place la polémique sur un autre plan : "De toute façon, aux Comores, c'est tous des descendants d'esclaves, alors. -QUOI !" hurle le Mahorais David. Je parviens à ramener un semblant de calme en menaçant de les virer tous deux. A posteriori, je me rends compte qu'ils étaient pourtant, à leur manière, en train de faire de l'histoire-géographie.
Plus tard, j'apprendrai que leur controverse s'est terminée par un échange de coups. David a été exclu du collège pour quelques jours, au soulagement de tous ; Khady, malgré ses provocations verbales, a bénéficié de l'indulgence de l'administration, et promène dans tout le collège ses tresses fraîchement teintées de blond-or massif.

Holbein---Les-ambassadeurs.jpg
Cantine. C'est la "semaine européenne" et le menu est censé en tenir compte, mais je ne parviens pas du tout à deviner à quel pays peut bien se référer le contenu de mon assiette ; peut-être est-ce de l'eurofood, libre de toute affiliation nationale porteuse de chauvinisme et de haine de l'autre. Sujets des conversations de cantine, par ordre de fréquence :
1) anecdotes sur les élèves les plus difficiles, racontées en riant et en les imitant -on se défoule ;
2) programmes télévisés, et plus particulièrement séries américaines (Desperate housewives...) ;
3) vie personnelle (bébés pour les vieux schnocks dans mon genre, sortie du samedi soir pour les moins de trente ans) ;
4) pédagogie (les profs d'anglais constituant une sorte de secte où les méthodes accaparent 3/4 du temps de parole) ;
5) politique, actualité internationale, Sarkozy, etc, mais sans se prendre la tête outre mesure ;
6) divers (dont livres).

Comme je sors de la cantine, je suis abordé par le jardinier. Il sort de sa salopette un objet enveloppé dans un sac plastique vert. "C'est un livre sur le miel", explique-t-il. Je crois que je suis l'un des rares profs à discuter avec lui de temps à autre ; le dernier jour, il m'a raconté qu'il y avait des ruches dans les combles de la mairie de Saint-Denis, et que les abeilles faisaient du bon miel avec les fleurs de la banlieue nord. Il semble que j'aie alors feint l'intérêt de façon crédible, et voilà le résultat de ma gentillesse. Il existe un très grand nombre de miels, que l'on distingue en monofloraux et polyfloraux. Parmi les variétés rares, on peut citer les miels de luzerne, de sainfoin, de serpolet et de trèfle. Ces variétés à base de plantes fourragères sont appréciées des vaches au palais délicat. Bien.

Rembrandt---La-le--on-d-anatomie.jpg
Café. Catherine donne libre cours à sa vocation de bon samaritain en nous invitant à soutenir psychologiquement la pauvre Bethsabée. Prof d'espagnol, Bethsabée Moutechaud a tout contre elle : elle enseigne une langue étrangère à des élèves qui ont déjà beaucoup de difficultés avec le français ; 4 élèves sur 5 laisseront tomber cette encombrante LV2 dès qu'ils en auront l'occasion, et ne voient donc pas pourquoi ils s'y investiraient à présent. Nouvelle dans l'établissement et dans la profession, Bethsabée constituait dès le début une cible idéale pour les chahuteurs -d'autant qu'elle a hérité de méchantes classes. Ses rapports avec l'administration se sont rapidement dégradés pour cette raison même et elle a très tôt eu le sentiment de ne plus être soutenue dans ses conflits fréquents avec les élèves. Elle a, comme moi mais à un degré plus aigu, le sentiment que ses élèves continuent leurs activités diverses durant nos cours comme si nous n'étions pas là, ou presque. Un jour, on lui a jeté une boulette ; quelques semaines plus tard, un puni mécontent lui balançait un cahier en pleine figure.
Peu avant les vacances de Pâques Bethsabée quittait le collège au beau milieu d'un cours ; à la rentrée, elle restait deux semaines absente. Elle est revenue apparemment rétablie et inchangée, elle donne très correctement le change ; elle est simplement un peu plus en retrait, et elle a annoncé qu'elle allait abandonner un métier que, pourtant, elle adore. -Quant aux élèves qui l'ont persécutée, on a appris par des bruits de couloir qu'ils se vantent d'avoir fait craquer "l'autre folle" et qu'ils se cherchent une nouvelle victime, histoire de terminer l'année en beauté.
Plusieurs collègues ont jeté l'éponge depuis septembre ; c'était des personnes avec qui je ne m'étais pas lié et qui, de toute façon, s'étaient fait peu d'amis au sein de l'établissement, parce qu'elles s'y sentaient malheureuses. On ne les a pas vues partir. On a juste constaté, un jour, l'arrivée de leur remplaçant. Ce jeu de substitution continuel pourrait servir de base à un bon récit de science-fiction.

M. Behrami, prof de maths avec qui j'ai deux classes en commun, me tient la jambe : et untel a fait ceci, et unetelle a fait cela. A la question "comment appelle-t-on le grand côté d'un triangle rectangle ?", David (de 4° F, voir ci-dessus) a répondu "l'anus." En 6° G, Djeison a traité Ammouche de M. Devine -mon nom de famille tenant apparemment lieu d'insulte.
M. Behrami, habituellement vêtu d'horribles loques, porte depuis la rentrée des vacances de Pâques une veste, une chemise framboise et un pantalon de toile. Mais ce sont les mêmes depuis deux semaines et un observateur attentif pourrait retracer la chronologie des traces de craie et des reliefs alimentaires de ce personnage brouillon. Ses dents sont pourries.

Velazquez---Les-M--nines.jpg
13 heures 30. La leçon sur la banlieue se poursuit avec ma classe de sixième. Nous nous trouvons au deuxième étage et les fenêtres de la salle 42 C offrent une vue ample et relativement dégagée sur la banlieue nord. J'invite les élèves à quitter leurs places pour observer avec moi les grands ensembles, les quartiers pavillonnaires, mais aussi les toits de l'Université Paris-VIII, la tour de la basilique de Saint-Denis, et dans la brume au loin, les pylônes du Stade de France (et tout là-bas là-bas en se tordant le cou et en faisant un petit effort d'imagination, le Sacré-Coeur, hideuse meringue demeurée fidèle plus d'un siècle après son édification à sa mission de narguer le peuple). Mon objectif psychopédagogique est de leur montrer que les banlieues ne sont pas uniquement des réserves de pauvres et ainsi, de me rattraper de la maladresse commise dans la matinée. Un exposé pourtant enthousiasmant doit bientôt s'interrompre : accoudés à la fenêtre, Cem, Djeison et Patrice font un concours de crachats sur le jardinier qui, deux étages plus bas, tond la pelouse.

Encore deux heures de cours, à 14 h 30 puis à 16 h 30, avec ma classe de cinquième (absurdité que cet emploi du temps où une heure de pause s'intercale au milieu d'une séquence de deux heures). Quatre élèves sont partis en voyage à Rome avec la prof de latin, Mme Bourmaud ; ceux qui sont restés n'ont manifestement plus la tête au travail, si tant est qu'il l'ait jamais eue.
Dans le couloir, je m'aperçois que Johnny Macas est d'humeur folâtre. Il est tout rouge, donne des bourrades à ses camarades, et répond "ouais ouais" quand je lui demande de se calmer. Johnny est un étrange garçon, que sa physionomie semble prédestiner à l'honorable carrière de boucher-charcutier. Mais sa vocation très précise est d'être dessinateur dans les services du Génie militaire. Il n'y a, à ma connaissance, pas de papa ; la maman est débordée ou démissionnaire ; c'est donc le papy qui s'occupe, pour l'essentiel, de l'éducation de Johnny. Or ce papy semble nourrir une passion dévorante pour l'histoire de la seconde guerre mondiale en général, et pour le troisième Reich en particulier. Bien entendu, le vieux facho a refilé le virus à son petit-fils -de façon plus générale, d'ailleurs, le grand-père semble avoir complètement façonné l'esprit de Johnny, qui parle avec une gouaille popu totalement absente du sabir banlieusard pratiqué par ses camarades et qui manie des références des années 70-80 (horrifié, je l'ai surpris un jour en train de chantonner l'Apérobic, des Charlots). Le garçon me fait parfois l'effet effrayant d'être une réincarnation, un reloading de son ancêtre.
Toute la culture personnelle du jeune Macas tourne donc autour du nazisme dont, à treize ans, il a une connaissance encyclopédique. Il n'écoute pas mes leçons mais dessine, et ne fait aucune difficulté pour montrer ses oeuvres : des armes, des décorations, des uniformes allemands. Une fois, en plein cours, il lui est arrivé de me défier ; sur certains sujets en effet, il était certain d'en connaître plus long que moi : savais-je, par exemple, ce qu'étaient les Schutzstaffel ? Durant les débats d'éducation civique, Johnny récite avec conviction, voire véhémence, les opinions d'un militant FN - ce qui détonne parfois un peu dans une classe où seize élèves sur vingt-trois sont "issus de l'immigration".
Mais le jeune extrémiste est aussi un adolescent remuant, au tempérament emporté. Certains élèves admettent mon autorité, d'autres la rejettent en bloc ou ne s'y soumettent que par crainte des sanctions ; Johnny, lui, alterne de façon schizophrénique des manifestations de soumission ostentatoire et des insolences violentes. -Ce 15 mai, donc, il entre dans la salle de classe, bouscule, insulte, vanne, fait tout un scandale parce qu'il lui manque une chaise, envoie des doigts d'honneur à droite et à gauche ; il ne s'aperçoit même plus que c'est moi qui lui crie d'aller s'asseoir et me répond carrément "Mes fesses". Je l'exclus de mon cours avant même de l'avoir commencé. Il sort sans un mot, soudain calmé, le regard sombre. Je ne sais pas à quoi il pense à cet instant. Peut-être au Troisième Reich.

Vermeer---La-laiti--re.jpg
A la fin de ce premier cours, Aïcha et Arzu veulent me parler en particulier. "Monsieur", dit Aïcha, "j'ai une cousine elle est tout comme Defne : mêmes résultats, mêmes problèmes, même tout. D'après vous, est-ce qu'elle va redoubler ?" Ah ah, j'avais bien remarqué que Defne faisait la gueule ces derniers temps. Defne est une jeune turque qui, à treize ans, ne comprend pas le français écrit. Elle a dû arriver trop tard dans notre pays ; chez elle, on ne parle que le turc (ou le kurde) ; par ailleurs, elle est franchement limitée. J'explique à Aïcha que je ne peux rien lui dire en ce qui concerne sa cousine, mais que pour ce qui est de Defne, je me prononcerai en faveur de son passage en quatrième : de toute évidence, elle n'en a pas le niveau, mais un redoublement ne servirait à rien. Autant faire place nette, hop. Aïcha repart perplexe.
A la fin du second cours, je retiens Defne. "Qu'est-ce qui se passe en ce moment, jeune fille ? D'habitude tu es toute gaie, tu passes ton temps à bavarder, et là tu tires une gueule pas possible. J'ai fait quelque chose qui t'a déplu ? Tu t'inquiètes pour ton avenir ?" Les yeux de Defne se remplissent instantanément de larmes. "Non, c'est à cause de mon grand-père. Il va mourir." Je me sens très bête. Je la libère en lui souhaitant bon courage.
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23 décembre 2007 7 23 /12 /décembre /2007 01:35
Bruce-Lee.jpg
Cours avec les 4° G.

Youssef
. -Vas-y toi, avec ta grosse tête, on voit même pas le tableau.
Ismaïl. -Ferme ta gueule et va bouffer un burger.
Moi. -Youssef ! Ismaïl ! Taisez-vous !
Ismaïl. -Eh msieu, moi tant qu'y relance, j'relance.
Youssef. -En plus y'a deux bosses sur ta tête, on dirait un chameau.
Moi. -Youssef !
Ismaïl. -T'es gros. Moi je dis que t'es gros. Va maigrir et après on parle.
Moi. -Mais enfin ! Je suis en quatrième ou dans une cour de maternelle, là ?
Ismaïl. -Eh msieu, c'est lui qui engrène, hein, il arrête pas d'engrener.
Youssef. -Une groooosse tête.
Ismaïl. -Eh mais vous avez vu ? Vous avez vu comment y me parle l'obèse, là ? Ferme un peu ta gueule.

Assise au fond de la classe, où je l'ai placée parce qu'elle est l'une des rares élèves en qui j'ai toute confiance, Lily, calme et attentive comme d'habitude, m'observe en souriant.

*     *     *     *     *

Dialogue entendu en salle des profs.

-T'as téléphoné à la mère de Kilian ?
-Ben ouais, c'est toujours la même chose. Elle s'excuse pour tous les problèmes que nous cause son fils, mais elle ne sait pas quoi faire.
-Ah bah c'est sûr, maintenant il a quatorze ans, il est beaucoup trop tard pour avorter.

*     *     *     *     *

Cours avec les 4° G.

Moi. - ...dans toutes les religions, il y a des interdits ; les plus connus concernent l'alimentation. Par exemple, les musulmans n'ont pas le droit de manger de ...
Tous. - Porc.
Quelqu'un. -C'est haram.
Youssef. -Eh msieu, mais c'est pas complètement interdit, hein.
Moi. -Qu'est-ce que tu veux dire, Youssef ?
Youssef. -Ben, le porc halal, on a le droit.
Moi et plusieurs autres. -Du porc halal ?
Youssef. -Ouais, des fois y z'en mettent dans les pizzas. Ça a le même goût que la dinde, même.
Moi. -Est-ce que le porc halal ne serait pas tout simplement de la dinde ?
Youssef, qui ne veut pas perdre la face. -Non, non, pas du tout msieu.

*     *     *     *     *

De la machine à café, la vue plonge par une vaste baie vitrée sur les issues du bâtiment principal. Nous sommes trois ou quatre adultes à observer les élèves qui sortent en masse à la sonnerie de quatre heures et demie. Naturellement, là-bas, au fond, il y en a qui commencent à se battre. L'un d'entre eux, particulièrement agressif, finit par obtenir ce qu'il cherchait apparemment : une meute se constitue contre lui, il prend une balayette d'école, puis, en tentant de se relever, quelques coups mal ajustés. La scène se déroule à environ 70 mètres à vol d'oiseau, mais nous la voyons aussi distinctement que si un spectateur complaisant l'avait chargée sur Youtube. Tout en sirotant notre capuccino, nous échangeons nos impressions.

"Ah la la la, les ados, quand même.
-Les garçons surtout.
-Ah non, les filles aussi.
-C'est vrai, les filles aussi.
-C'est parce qu'ils savent pas échanger autrement. Y savent pas parler, alors y cognent.
-C'est désolant.
-Ouais, c'est pas flatteur pour les profs de français. S'ils faisaient mieux leur boulot, c'est sûr que ces élèves seraient en train de s'envoyer des épigrammes cinglantes !
-Mais vous trouvez vraiment que c'est ça, le problème ? Pour moi, le problème, c'est que ces garçons ne savent pas vraiment se battre. J'ai du mal à comprendre pourquoi, d'ailleurs, parce qu'ils ont tout de même une bête d'expérience. A 14 ans, ils devraient tous être comme Bruce Lee, mais non, y sont tout juste capables de se foutre des petits coups de pieds sournois. Ceux qui ne font pas leur boulot, à mon avis, c'est les profs de sport ! Ils devraient leur apprendre des prises mortelles, des coups à la carotide. Ça ferait de la place dans les classes, tiens.
-Ouais, mais après, ils utiliseraient tout ça contre nous.
-Pas faux."

*     *     *     *     *

Cours avec les 4° G.

Moi. -...et c'est pour ça qu'on peut connaître avec précision le nombre de naissances dans ce village au XVIIe siècle : comme tout le monde était catholique, chaque enfant qui naissait était immédiatement baptisé, et le curé le notait dans son registre.
Youssef. -Eh mais msieu, nous aussi on a le baptême.
Moi. -Qu'est-ce que tu veux dire par ce "nous", Youssef ? Les musulmans ?
Youssef. -Ouais, les musulmans. On se fait baptiser, nous aussi.
Otman. -Mais qu'est-ce que tu racontes ? On se fait pas baptiser, nous, on a la circoncision, mais c'est même pas obligatoire.
Youssef (buté). -Eh mais si.
Moi. -Le baptême, c'est une pratique qui a été lancée par Jésus, pour bien montrer sa différence avec les autres religions. Alors ce serait tout de même un peu étonnant que les musulmans l'ait repris. Toi par exemple, Youssef, tu es baptisé ?
Youssef, avec une petite hésitation. -Oui.
Moi. -Bon, tu es chrétien alors.
Youssef, légèrement indigné. -Dites pas ça, msieu, ça se fait pas.

*     *     *     *     *

A huit heures du matin, je marche dans la cour le nez en l'air, en regardant la beauté de l'aube d'hiver, et je sens que les élèves que je croise me prennent pour un dingue. Lors de la remise des bulletins trimestriels, j'ai vu les parents de dix-neuf de mes vingt-deux élèves. Youssef va partir dans un établissement spécialisé, en Lozère, pour soigner son obésité ; ses sorties aberrantes me manqueront. Méthode pour obtenir dix minutes de silence admiratif dans une classe de quatrième essentiellement constituée de garçons : s'enfoncer accidentellement une punaise sous l'ongle de l'index, perdre une ou deux gouttes de sang, dominer la douleur et continuer le cours comme si de rien n'était. Je n'ai toujours pas réussi à terminer le roman que j'ai commencé il y a maintenant un mois, et qui ne compte pourtant pas plus de 300 pages. "Quoi ? Carla Bruni sort avec Mickey ?!" Mon fils a bien chanté Vive le vent à la fête de son école, mais je n'étais pas là pour l'entendre : je travaillais. Amoncellement de copies sur l'angle inférieur droit de mon bureau. "Quels sont les symboles du pouvoir du pharaon ? -Le cafard." Ah ! qu'est-ce que c'était bien, les vacances à la Plagne, l'année dernière ! L'oubli total ! Je hais Camélia Boubay. Quelle fatigue, quelle fatigue mon Dieu, il faut absolument que je dorme. Je repars au bled, dans le Pas-de-Calais ; je vais boire des Chimay et manger, inch'Allah, des chips au vinaigre. Pourvu que tout se passe bien avec les élèves de sixième, au Louvre, le sept janvier. Où es-tu, ma jeunesse ? Penser un peu au Christ. J'aime bien le froid ensoleillé. Je vais imploser.
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10 décembre 2007 1 10 /12 /décembre /2007 23:12
Cr--nes.jpg











Aujourd'hui, au cours d'une conversation de cantine, je me suis souvenu de l'anecdote suivante.

Dans l'école primaire où j'ai appris à lire (cette école s'appelait naturellement Jules-Ferry), on trouvait, dans un placard de la classe de CM2, un objet singulier. C'était un squelette humain désarticulé qui reposait dans plusieurs caisses poussiéreuses. L'institutrice, Mme Warshawski, utilisait cet objet avec parcimonie dans ses leçons sur le corps humain.

J'aimais beaucoup Mme Warshawski, une vieille Polonaise à l'aspect chevalin et aux méthodes pédagogiques antédiluviennes. Un jour, elle a fait un malaise devant nous -elle était en fin de carrière- et j'étais persuadé qu'elle allait mourir sur scène, comme Molière, qu'elle nous avait fait découvrir. Nous, ses élèves, nous étions rassemblés dans le gymnase et nous attendions avec anxiété la nouvelle fatale -enfin moi, j'attendais avec anxiété, les autres faisaient les singes sur la corde à noeuds. Malheureusement pour son mythe, elle survécut.

L'école était très ancienne ; elle avait échappé par miracle aux destructions des deux guerres mondiales. Bien des années après avoir cessé d'être son élève, j'ai demandé à mon ancienne institutrice, lors d'une visite de courtoisie, quelle était l'origine des ossements qu'elle nous montrait parfois. Elle me raconta en peu de mots l'histoire suivante. Au début du XXe siècle cette école, comme beaucoup d'autres, était dirigée par un laïcard militant. Vint la Grande guerre. Le directeur était trop vieux pour la faire. Mais son fils partit au front, et y laissa sa peau. On rendit le cadavre au père. Celui-ci, ne croyant pas en l'immortalité de l'âme, prit le parti d'utiliser ces restes dans ses leçons de choses. 
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18 novembre 2007 7 18 /11 /novembre /2007 22:09
images.jpg Jeudi, je sors de chez moi vers six heures et demie du matin, et je me mets en route vers la porte d'Orléans, à quarante minutes de marche. Le froid est vif. Sur les trottoirs, des ombres se dirigent par centaines vers le nord, à pied. C'est dans la nuit encore épaisse une vision de mauvais rêve : on dirait qu'une catastrophe vient d'avoir lieu quelque part en banlieue sud, que des envahisseurs hostiles refoulent la population indigène vers les murs de Paris.

Le reste du parcours est aussi pénible qu'on peut l'imaginer. Je me faufile dans le métro archiplein dès son terminus de départ ; je voyagerai debout jusqu'à l'autre extrémité de la ligne 4, à soixante-quinze minutes de là. Dès le troisième arrêt, les voyageurs à quai ne parviennent plus à monter dans la rame qui arrive bondée. Des coups, des insultes sont échangés ("Connasse ! Salope ! -Va dire ça à ta guenon.") Quelques malchanceux piquent des crises de rage. A gare de l'Est, j'entends une voix qui hurle et pleure presque, "Je dois travailler ! Je veux travailler !" On dit que les ennuis rapprochent ceux qui les affrontent ensemble ; c'est une généralisation douteuse.
Depuis la porte de Clignancourt, où je suis arrivé en échange de six mois de ma vie, il me reste une heure et demie de marche. Vers neuf heures du matin, je me perds au beau milieu d'une zone industrielle de Saint-Denis, avec à ma droite la silhouette colossale du stade de France qui plane comme un ovni sur les immeubles bas et vétustes. Des fresques commémorent çà et là les exploits de juillet 1998, dans un style qui rappelle l'art pariétal (en nettement moins bien). Après la promiscuité du métro me voilà absolument seul, à l'exception d'une femme hermétiquement voilée qui rase les murs à cent mètres de là. Cherchant à me repérer sur mon plan, je relève le nom de la voie : "Route de la révolte". Et je garantis, pour une fois, l'exactitude de ce toponyme.

En parcourant sur toute sa longueur une interminable avenue dionysienne, je me rends compte que, malgré mes efforts, je suis en train de manquer mon premier cours de la matinée. J'imagine mes élèves accueillant par des cris de joie le surveillant qui viendra officialiser mon absence. Pourquoi est-ce que je m'échine à aller au collège ? La réponse est très simple : comme le monsieur du métro, je veux travailler. J'aime travailler. Malgré tout ce que j'en écris ici, j'aime mon métier.

C'est en marchant droit devant moi malgré l'hostilité des évènements que me vient l'idée d'une manifestation que l'on pourrait appeler, pour faire court, la Teachers' pride (la dénomination complète étant "Marche des fiertés profes, profettes, bivalents et TZR"). Cette parade permettrait à tous ceux de mon espèce d'assumer leur différence à la face du monde, et de donner d'eux-mêmes une image festive qui n'est pas forcément celle qu'ils projettent habituellement. Juchés sur des chars en forme de photocopieuses géantes clignotant pour signaler d'inextricables bourrages papier, nous danserions comme des fous, déguisés en syndicaliste hardcore, en prof de SVT cuir, en pensionnaire d'internat catholique ou, pour les plus pervers, en Claude Allègre. Peut-être une partie de la population se plaindrait-elle de ces rassemblements, regrettant l'époque où nous faisions profil bas, où nous troquions honteusement confort contre mépris ; mais le mouvement enclenché serait irréversible, et plus jamais nous n'accepterions de retourner au fond du placard CAMIF. Bien au contraire, nous revendiquerions sans crainte l'égalité en tous domaines et le respect, y compris dans les territoires profophobes tels que les banlieues des grandes villes françaises.
Après la manif', nous nous retrouverions par petits groupes dans les bistrots environnants, en pouffant du regard irrité des autres consommateurs ; et autour d'un verre de smoothie, nous évoquerions les quelques expériences fondatrices qui ont fait de nous ce que nous sommes. Nous nous souviendrions du soir où nous avons avoué la vérité à nos parents, et de leur voix tremblante quand ils nous ont répondu : "Quoi ? Mais je croyais que tu voulais être analyste financier ? Je croyais que tu étais... normal ?" et nous nous rappellerions aussi de leur avoir répondu, sans relever leur ton insultant : "Je n'y peux rien, papa. C'est en moi depuis longtemps, maman. C'est... comment dire ? C'est une sorte de vocation." (Et ils pleurèrent. Mais plus tard, ayant beaucoup appris, ils nous demandèrent si nous avions quelqu'un, et quand nous comptions le leur présenter. Et nous leur présentâmes notre collègue Hervé, au cours d'une soirée dont les premières minutes furent emplis d'une tension électrique mais qui, le haut-médoc aidant, se termina dans les éclats de rire. Et encore plus tard les parents nous tirèrent une gueule pas possible quand ils se rendirent compte que nous avions demandé notre mutation -"je suis sûr que c'est de ta faute, si tout s'est terminé comme ça.")

Arrivé au collège éreinté par cette expédition, je commence sur le champ par ma classe de sixième. Le cours d'aujourd'hui doit être consacré à "l'éducation, un droit pour tous" (arrêté du 22 novembre 1995, Journal officiel du 30 novembre 1995). Je décide d'attaquer le cours de façon un peu atypique.
"Aujourd'hui, je voudrais vous parler de l'école. Je sais ce que vous pensez : vous auriez préféré que je ne sois pas là aujourd'hui. Souvent, vous vous dites : 'Ah ! qu'est-ce que ça serait bien s'il n'y avait pas d'école !' (Murmures approbatifs) Vous vous dites que l'école, c'est souvent très ennuyeux. Mais je voudrais qu'aujourd'hui, pour une fois, vous vous posiez la question suivante : 'Si l'école n'existait pas, si elle n'était pas obligatoire, que se passerait-il ? Que m'arriverait-il ?' Eh bien moi, je vous dis que ce n'est pas la peine de faire un grand effort d'imagination pour répondre à cette question, parce qu'on a déjà fait l'expérience autrefois. Autrefois, au XIXe siècle, les enfants n'allaient pas à l'école. Pas du tout. Vous m'entendez ? Pas une seule minute de leur enfance. Mais que faisaient-ils, alors ? Est-ce qu'ils passaient toutes leurs journées à jouer au foot ? Est-ce qu'ils jouaient du matin au soir ? Pas du tout. Ce qu'ils faisaient... eh bien ce n'est pas moi qui vais vous le dire, c'est un monsieur qui s'appelle Victor Hugo. Vous avez déjà entendu ce nom ? Oui, c'est vrai, c'est celui d'une école de Staincy. Et je trouve que c'est un beau nom pour une école. Victor Hugo était un très grand écrivain. Il a écrit des romans, des poèmes, des pièces de théâtre. Et sur quoi écrivait-il ? Eh bien il ouvrait les yeux, et il écrivait sur tout ce qu'il voyait dans le monde. Il vivait au XIXe siècle. Et l'une des choses qu'il voyait, c'était la façon dont on traitait les enfants, les enfants qui n'allaient pas à l'école. Il a écrit ce poème à propos d'eux. Ça s'appelle Melancholia."
Et je leur lis, en essayant de mettre le ton.

Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?
Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit ?
Ces filles de huit ans qu'on voit cheminer seules ?
Ils s'en vont travailler quinze heures sous des meules ;
Ils vont, de l'aube au soir, faire éternellement
Dans la même prison le même mouvement.
Accroupis sous les dents d'une machine sombre,
Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l'ombre,
Innocents dans un bagne, anges dans un enfer,
Ils travaillent. Tout est d'airain, tout est de fer.
Jamais on ne s'arrête et jamais on ne joue.
Aussi quelle pâleur ! la cendre est sur leur joue.
Il fait à peine jour, ils sont déjà bien las.
Ils ne comprennent rien à leur destin, hélas !


Silence total. Je me suis ému en lisant. Je mets un certain temps à relever le nez de ma feuille. Le silence se prolonge. En les regardant, je crois qu'ils ont compris.
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13 novembre 2007 2 13 /11 /novembre /2007 18:42
Tyrannosaure.jpg5 h 15. Je me lève.
5 h 20. Le chroniqueur boursier de France-Info est heureux de la fermeté du CAC. Le Président serait apparu simultanément à Paris, Washington, Le Guilvinec, N'Djamena, Lourdes et Fatima. Le baril va atteindre la barre symbolique des 100 $, et je me réjouis de ne pas avoir de voiture. Une énorme grève est à prévoir à partir du 14 novembre, et je regrette de ne pas avoir de voiture.  
6 h 20. Shiver de Coldplay. C'est beau. Brume sur la banlieue.
7 h 25. J'envisage la journée avec sérénité et optimisme.
7 h 30. Je rencontre deux collègues en sortant du métro. Ils ont tous deux passé les vacances chez leurs parents, à Châteaurenard, Bouches-du-Rhône. Ils sont souriants, hâlés et détendus. Ma bonne humeur se voile d'un léger agacement. Mes parents vivent dans le Pas-de-Calais.
7 h 35. Dans la salle des photocopieuses, une demie-douzaine d'enseignants sont penchés comme des chirurgiens incompétents sur le ventre grand ouvert de la machine. Ma bonne humeur décède.
"Comment, comment, mais comment ai-je pu être ssssssssssstupide au point de croire que cette saloperie allait marcher ! Ah ! ça vaut le coup de se lever une demie-heure plus tôt !"
Tel un ange envoyé par la Providence céleste, mon collègue Albert arrive alors, et par une suite d'effleurements de ses blanches et souples mains, tire la machine du coma. Clameurs, hourras. La photocopieuse repart.
Puis s'arrête.
Plus de papier.
L'intendance est fermée à clé.
Il reste sept minutes avant la sonnerie.



8 h 15. La note obtenue (06/20) ne satisfait pas Youssef.
"Jamais vous mettez des bonnes notes, vous ! L'an dernier, avec M. Ibarra, j'avais 13 de moyenne !
-Youssef, c'est très bien que tu sois mécontent de ta note, parce que ça montre que tu as envie de progresser. Tu veux savoir pourquoi tu as de moins bonnes notes que l'an dernier ? Parce que c'est plus dur, voilà tout. Ce serait insultant qu'on vous donne les mêmes exercices tous les ans, tu ne trouves pas ? Alors voilà, le but du jeu, c'est pas d'avoir des bonnes notes tout de suite, c'est de s'améliorer. Et je suis sûr que tu en es capable."
Contre toute attente, Youssef, flatté par ce discours, hoche la tête et se met à lire mes annotations sur sa copie. Petite victoire.
8 h 25. Au cours du devoir d'éducation civique, j'avais posé, à partir d'un cas concret, une question du genre : "Peut-on justifier des insultes racistes par le principe de la liberté d'expression ?" Je reconnais que la question était un peu compliquée, mais j'avais donné la réponse la veille. "Il y a des limites à la liberté ; c'est la loi qui fixe ces limites ; de façon générale, on n'a pas le droit de faire ce qui nuit à autrui." La plupart, et même à vrai dire la totalité des élèves, ont pourtant donné une réponse du type : "Les insultes racistes, ça se fait pas." Je leur avais expliqué qu'il valait mieux se fier à la loi qu'à la morale, parce que la loi est écrite et qu'elle est la même pour tout le monde. Ils avaient hoché la tête, apparemment convaincus. Et ce matin encore, ils acquiescent. Mais si je leur reposais la question demain, je suis persuadé qu'ils continueraient de suivre leur intuition morale plutôt que mon raisonnement légaliste. Tant pis ? Tant mieux ?
8 h 40. Je ramasse les devoirs à la maison. Comme c'était prévisible, Camélia n'a pas fait le sien.
"Ben non msieu, jsuis pas rentrée chez moi, hein. Comment vous voulez que je fasse vot' travail."
On m'a dit avant les vacances qu'elle avait manqué un ou deux jours de classe à cause de la mort de sa grand mère. Et je crois avoir deviné que sa vie familiale n'est pas des plus faciles en ce moment. Mais rien n'a changé dans son comportement : elle bavarde, ricane et paresse insolemment. Peut-être est-elle malheureuse sans le montrer. Peut-être est-elle si bien habituée à une vie rude que le deuil d'un proche n'apporte qu'une nuance à son marasme. Ou peut-être est-elle trop bête pour connaître la tristesse.
Je choisis la facilité en la dispensant a posteriori de ce travail.  
8 h 55. A la sonnerie, je sors dans le couloir. Une voix m'interpelle : "Eh l'blond ! Eh poils de carotte ! Eh l'sale blond !" Je me retourne et l'insulteur détale avant que je puisse voir son visage. Peut-on justifier, etc.



10 h 10. C'est au tour de Dilan de se montrer mécontente de sa note (et il y a de quoi, puisqu'elle a 02,5/20). Je me justifie : "Si je t'ai donné cette note, c'est parce que je pense que tu la mérites. C'est tout. Ne va pas croire que tu es ma tête de Turc."
Horreur ! J'ai oublié une fraction de seconde que Dilan est kurde, comme le rappelle pourtant le petit poignard qu'elle porte en pendentif. Elle fronce les sourcils, qu'elle a épais. Mes explications ne la convainquent pas.



11 h. Marius arrive à mon cours en pleurant.
11 h 50. Les 4° F s'appliquent sur leur contrôle d'éducation civique. En ce jour de rentrée, tous les élèves essaient de faire un effort. Je savoure ces instants de silence et de relative tranquillité. Je vois bien, cependant, que la correction sera un moment difficile. Seuls 6 élèves sur 22 ont su répondre à la question suivante : "La Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen a été proclamée en 1789. D'après tes connaissances, que s'est-il passé d'important cette année-là ?"
12 h. Marius vient spontanément m'expliquer la raison de ses larmes. "Mdame Mondésy jbjbsjqjhcoheon trop injuste avec moi jj likh moijùoj rien fait lkdjhhhjkjvll i hjh puni heipofkj skn udngùj pas ma faute hzdilu ghihop snif." Je lui dis que je verrai avec ma collègue. Il ne s'aperçoit pas, heureusement, que je n'ai rien compris à son histoire.



12 h 15. Je mange avec un lance-pierre. La conversation de mes collègues est pauvre, et la mienne est au diapason.
12 h 40. Cindy-Lou est accompagnée par sa mère. Avant les vacances de la Toussaint, elle a piqué à quelques jours d'intervalle trois crises d'hystérie parce que des professeurs lui avaient fait des remarques déplaisantes. La dernière fois, elle a renversé tables et chaises dans la salle de classe et hurlé comme une possédée. Confrontée au CPE, à son professeur principal (moi) et à l'une des victimes de sa fureur, elle se défend crânement. "Quand j'ai tort, j'ai tort. Quand j'ai raison, j'ai raison. J'ai pas voulu m'excuser parce que j'avais pas tort. J'aime pas qu'on soit injuste avec moi." La maman est une maîtresse femme ; elle  regrette sans doute le scandale causé par sa fille, mais il est certain que c'est elle qui lui a enseigné la fierté.
L'entretien menace de dégénérer en conflit frontal et je décide de tenter une autre stratégie. "Cindy-Lou, je crois que tu es une personne très orgueilleuse, et ce n'est pas moi qui te le reprocherai. C'est très bien, d'avoir de l'amour-propre. Mais il y a une grosse différence entre l'amour-propre et la bêtise. Et ce que tu as fait avec trois de tes professeurs, excuse-moi, mais c'est de la bêtise pure et simple. Si tu continues comme ça, ta voie est toute tracée : c'est le conseil de discipline avant la fin de l'année. Et je détesterai qu'on en vienne là, parce que tu es tout sauf une fille méchante."
Elle s'attendait sans doute à une engueulade en bonne et due forme et le fait que je lui tende la main la fait craquer. Elle se met à pleurer. Ses dernières résistances cèdent et elle finit par nous avouer qu'elle est sur les nerfs parce qu'un autre élève de la classe la harcèle (il s'agit de Naoufel, dont il a déjà été question ici). Il la "plante", c'est à dire qu'à la première occasion il la pique avec des mines de crayon et d'autres objets pointus. On promet de mener l'enquête. Elle se mouche. Apparemment, le soulagement d'avoir parlé est supérieur à la crainte de passer pour une balance. L'entretien a été fructueux.
A-t-elle dit la vérité ? C'est une autre histoire.
13 h 10. La photocopieuse fonctionne. Je me signe discrètement en terminant ma dernière série d'A4 recto-verso.
13 h 15. Une pétition est scotchée au tableau de la salle des profs. Le principal se serait comporté en brute vis-à-vis d'une de nos collègues. Il lui aurait interdit au dernier moment d'accompagner une sortie scolaire prévue de longue date, l'aurait rabaissée devant ses élèves et, comble de mesquinerie, lui aurait reproché ses nombreuses absences, alors qu'elles sont dues au fait qu'elle soigne un cancer. L'accusé a collé en addendum un petit billet où il regrette qu'il se trouve des naïfs pour signer ce genre de texte unilatéral. Qui dit la vérité ? Décidément, aujourd'hui, il n'y a aucune certitude possible.
13 h 20. Dans mon casier, invitation à visiter, au musée de l'Histoire vivante de Montreuil, l'exposition "Hô Chi Minh à Paris". Et un rapport (le professeur principal reçoit toujours un double des rapports rédigés au sujet de la classe qu'il gère).



13 h 30. C'est, de nouveau, la 4° F. Je décide de battre le fer tant qu'il est chaud.
"Mes amis, voici ce que j'ai trouvé à l'instant dans mon casier. C'est de votre professeur de français. (Clameur : encore lui !) Je vous lis :
Encore une fois un cours très pénible.
Agit et Naoufel arrivent en retard. Naoufel et Agit n'ont pas fait le travail demandé pendant les vacances. Agit, pendant toute l'heure, ne cessera de poser des questions à tort et à travers, faisant des réflexions à voix haute quand je l'ignore et refuse de lui répondre. Se montre insolent et très perturbateur.
Naoufel n'a ni cahier, ni feuille et refuse de prendre le cours en note. Lui aussi très perturbateur.
Le reste de la classe agité : Gloire, Samira, Ionut.
Je ne réponds plus de rien concernant ma résistance à Agit
."
Ils n'ont rien fait. Ils me disent que le cours de M. Bonhomme est "l'un de ceux où ils sont le plus calme." Agit avoue qu'il n'a pas fait ses devoirs, mais il pense avoir essayé de participer au cours comme un bon élève. D'après eux, le fond du problème est que M. Bonhomme ne les aime pas.
Révolté d'être cité dans le rapport, Ionut pleure.
14 h 10. "Moi. -Bon, allez, j'en ai marre de votre bonne conscience inébranlable. Levez-vous, on va faire la photo de classe.
Agit. -Oh, msieu, jvous en supplie, laissez-moi passer aux toilettes me remettre du gel.
Moi. -Ah non Agit, je suis d'accord avec ta mère, y'en a marre de cette crête ridicule."
En arrivant à la salle où la photo doit être prise, je m'aperçois qu'un gros flacon de gel circule de main en main. Je confisque, mais le mal est fait : les crêtes sont de retour.
C'est tout de même avec un vrai plaisir et même, pourquoi ne pas le dire, avec une certaine fierté que je pose au milieu d'eux. Après tout, est-ce qu'ils ne sont pas aussi un peu mes enfants ? Non, bien sûr que non.



14 h 35. Au tout début du cours, je fais noter aux élèves de sixième le message suivant, destiné à leurs parents :
Madame, Monsieur,
En raison de la grève dans les transports en commun, la sortie prévue au Louvre le jeudi 15 novembre est annulée. J'en suis désolé.

Pleins d'espoir, ils me demandent : "Et vous, Monsieur, vous serez là ?"
14 h 55. Au premier rang de la classe, Ganeshkumar aide Mamoutou à faire ses exercices. Le second vient de l'UPI, il est débile léger ; le premier est l'un des meilleurs élèves que j'aie jamais eu. En jouant le rôle de professeur auxiliaire, Ganeshkumar évite de trop s'ennuyer pendant mes cours, qui sont pour lui d'une facilité lamentable. Il faudra tout de même que je lui parle pour le dissuader de s'orienter vers les métiers de l'enseignement.



15 h 40. Cinquième. Je voudrais bien éviter d'exclure Alberto de mon cours, pour une fois. Ça ne va pas être évident : il est entré dans la classe en dansant la tecktonik. Pendant que les autres planchent sur l'histoire de Mahomet, je m'assois à son côté. Il est de toute évidence heureux que je ne m'occupe que de lui. Il essaie de répondre aux questions. Sa bonne volonté est touchante. Mais je ne me suis pas éloigné de lui depuis dix minutes, qu'il recommence son numéro.
16 h 05. "Où se trouve la première résidence du calife ?
-A Adams" répond Chafika.
16 h 15. Fasciné par mes nouvelles chaussures, Jude a perdu le fil du cours depuis dix bonnes minutes. Je le rappelle à la réalité. Sa réponse : "Mme Galy, elle a les mêmes, mais avec un bout pointu."



16 h 35. Fin de mon dernier cours.
17 h 10. En ayant fini avec la paperasse, les coups de téléphone, etc, je quitte enfin l'établissement.
17 h 15. Garbage : The trick is to keep breathing.
18 h 25. Je suis de retour chez moi. Mon fils me saute dessus. "Papa, papa, eh papa, on fait une bataille de dinosaures ?
-Je peux avoir un bisou d'abord ?
-Eh, regarde, le tyrannosaure il arrache un énorme morceau de chair du stégosaure avec ses grandes dents pointues, rrrrrrh.
-C'est tout à fait ce que je ressens."
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10 novembre 2007 6 10 /11 /novembre /2007 18:37
J'ai lu cet article sur le blog Everybody's weird. Il m'a fait monter les larmes aux yeux. Avec la permission de son auteur, je le cite en totalité.



Ma grand-mère paternelle venait du Béarn, cette province où les villages sont des pays et où le soleil rasant de fin d'après-midi accroche la lumière des contreforts pyrénéens comme dans un de ces tableaux inépuisables de la Renaissance Flamande.

Elle était institutrice ; mon grand-père l'aurait courtisée sur les routes de l'exode de 1940. Après la guerre, on lui assignait une école primaire dans cette Normandie étrange de plaines fertiles. Elle y enseigna de longues années, avant de revenir terminer sa carrière chez elle, dans ce hameau où son mari la suivit, construisit de ses propres mains la maison où bien plus tard elle mourut, et eut l'étonnant courage (...) de changer complètement de métier pour devenir le premier et le seul artisan taxi/ambulancier à trente kilomètres à la ronde. Son "affaire" existe encore aujourd'hui.

Cette lettre de 1952, adressée à ma grand-mère, est restée encadrée et accrochée en évidence dans le salon durant les dix ou quinze dernières années. J'ignore si elle a tout le temps été là, ou si on l'a retrouvée au sein de quelque dossier d'archives après son décès. Malgré sa pomposité maladroite et datée, c'est un texte qui me paraît touchant, le reflet fidèle d'une certaine image (perdue ?) de la France et de l'école publique. Surtout, elle me paraît belle, de cette beauté inégalable qu'ont les sentiments humains profonds.

(Ici, il y avait une superbe photo de la lettre en question, prise dans son cadre de bois à la lumière du couchant. Elle s'est curieusement effacée au fil du temps : d'abord visible en grand format, elle s'est ensuite affichée par intermittence, avant de disparaître d'ici, et de son site originel. Je n'ai pas compris pourquoi. Le texte, lui, est heureusement resté.)

R**, le 13-0[?]-[19]52

Chère Madame,

Je viens vous remercier pour le dévouement que vous avez eu à mon égard les années où j'ai fréquenté votre classe. Je sais que je vous ai fait bien souvent la tâche difficile car je ne suis une enfant (sic) et je n'ai pas toujours répondu au désir que vous aviez de me voir travailler de façon appliquée et soutenue. Je vous demande de bien vouloir oublier tout cela pour ne plus penser comme moi, qu'au couronnement de vos efforts.

J'ai subi avec succès les épreuves du concours et je tiens à vous dire merci de tout coeur à vous qui avez été l'artisan de cette réussite. Merci de ma part et merci de la part de mes parents qui vous avaient confié tous leurs espoirs. Je serais très heureuse si vous acceptiez ce cadeau en souvenir de [moi?]. Je souhaite que d'autres élèves viennent à leur tour chaque année vous apporter ce même gage de leur reconnaissance afin que votre carrière se continue aussi brillante.

Pour terminer cet aimable entretien permettez, Madame, que je vous embrasse de tout coeur en vous [réitérant ?] mes remerciements et mes sentiments les plus respectueux.

Votre élève, X.
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28 octobre 2007 7 28 /10 /octobre /2007 23:38
Battle-of-crecy-froissart.jpgMadame Benabdelmoumni, mère de Smaïn et Marwan :
"Mais pourquoi vous leur donnez pas plus de devoirs ? Des fois, Marwan rentre à la maison le soir, je lui dis 'Montre-moi ton agenda', et il n'y a rien de noté dedans. C'est pas normal, ça, monsieur.
-Madame, je ne peux pas parler pour tous mes collègues, mais je pense que ça tient à deux choses. Primo, ça ne sert pas à grand chose qu'on donne des devoirs, vu que la majorité des élèves ne les font pas.
-Ah mais moi je vérifie !
-...et secundo, Marwan, comme beaucoup d'autres élèves, ne note pas ses devoirs. Voilà, c'est la fin de l'heure, on leur dit 'faites tel et tel exercice pour lundi', on les marque même au tableau, mais la plupart des élèves rangent leurs affaires comme si de rien n'était.
-Mais il faut les forcer ! Il faut venir à côté d'eux, leur demander 'Tu as noté tes devoirs ? tu as noté ?'
-Oui, vous avez parfaitement raison. C'est ce qu'il faudrait faire. On le fait, d'ailleurs, au début de l'année. Mais à la longue, vous savez, la mauvaise volonté systématique, ça fatigue. En plus, certains élèves n'ont pas d'agenda, d'autres ont perdu le manuel où figurent les exercices qu'ils sont censés faire. Et puis, essayez de vous mettre à notre place : vous avez vingt-cinq zigotos qui traînassent dans votre salle de classe, et vingt-cinq autres zigotos qui chahutent dans le couloir en attendant que vous les fassiez rentrer, ça crie, ça s'agite de partout. C'est pas toujours facile dans ces conditions d'aller voir Tartempion pour lui demander, 't'as bien noté tes devoirs pour lundi prochain ?' Parce que pendant que vous faites ça, il y en a trois autres qui sont en train de vous chaparder vos craies pour se les jeter dessus lors du cours suivant.
-Mais c'est important, monsieur, de donner des devoirs. Quand j'étais élève, les professeurs donnaient des leçons entières à apprendre, et on les apprenait, ils donnaient des pages et des pages d'exercices, et on les faisait. Et ça marchait bien, on apprenait des choses. Pourquoi vous ne faites plus comme ça ? Et les punitions, pourquoi vous ne donnez pas plus de punitions ?"

*     *     *     *     *

J'ai fait mon service militaire en coopération. On m'a nommé professeur dans une école française à l'étranger. Le collège y était minuscule, les quatre classes ne totalisaient pas quarante élèves. C'est pourquoi on m'a demandé, en plus de mon service en histoire-géographie, d'enseigner le français en classe de cinquième. J'étais très inquiet car je ne savais pas comment m'y prendre ; et je n'avais pas vraiment le temps de me plonger dans les ouvrages de didactique, car je n'avais été prévenu que quatre jours à l'avance. Du coup, j'ai répété ce que mes propres professeurs avaient fait naguère : de la grammaire, du Bled, des dictées, des définitions à copier dans le dictionnaire, la récitation de poèmes classiques appris par coeur. C'est ainsi qu'en quelques semaines, j'ai conquis le respect d'une communauté de parents pourtant réputée pour son insatisfaction chronique.
Ai-je servi mes élèves ? J'avais la réputation d'un prof sévère et un peu ennuyeux. Mais je crois que beaucoup me savaient gré d'avoir posé des repères précis et dont je garantissais la solidité ; leur gratitude, d'ailleurs, était d'autant plus forte que la plupart d'entre eux naviguaient entre deux ou trois langues -celle du pays, celle(s) de leurs parents, celle de l'école- et que certains n'en maîtrisaient vraiment aucune. Le français un peu suranné que je leur apprenais était une valeur sûre, un ancrage.

*     *     *     *     *

Conversation à la cantine avec Dimitri, professeur d'anglais, et Catherine, professeure d'arts plastiques.
-Ah non, me dit Dimitri d'un air un peu gêné, on ne donne plus la liste des verbes irréguliers à apprendre.
-Ah bon ? To be, I was, been, ça n'existe plus ?
-Non, plus vraiment, non.
-Mais moi, quand j'étais gamin, j'aimais bien apprendre.
-Tu dis ça parce que tu étais un bon élève.
-Mais on m'a donné les moyens de le devenir, aussi. Et alors, si tu ne leur fais plus potasser ce genre de point de grammaire, comment tu fais ?
-Écoute, il faut être pragmatique, et regarder qui sont les élèves qu'on a en face de nous, hein. Et nos élèves, ils ne travaillent pour ainsi dire pas du tout à la maison. Donc on fait beaucoup de conversation pendant les cours, et on leur fournit du vocabulaire et des règles quand ils en ont besoin.
-Ah bon ? Mais y'a des points de langue que vous ne devez jamais aborder dans ces conditions.
-Ben si, on essaie de les diriger, quand même.
-Non, je te dis ça parce que nos élèves parlent une langue très très pauvre. Alors si tu leur donnes juste les outils nécessaires pour la traduire en anglais, tu ne vas pas très loin, à mon avis.
-Et le moyen de faire autrement ? Comment tu veux que je leur fasse employer en anglais un vocabulaire et un niveau de langage dont ils ne soupçonnent même pas l'existence dans leur langue maternelle ? Et puis, bon, tu sais, moi, je suis bête et discipliné. C'est ce que la hiérarchie veut qu'on fasse : "les élèves doivent construire leurs savoirs", etc.
-Ah oui mais excuse-moi, c'est de la foutaise totale ces histoires de constructivisme pédagogique. Quand tu regardes les programmes du collège en arts plastiques, tu es frappé par une chose très simple. En sixième, cinquième et quatrième, ils te disent "l'élève doit découvrir ceci et cela et celi et ceça." Très bien, on tâtonne, on expérimente, on s'amuse. Et puis en troisième, le ton change complètement, on va passer le brevet des collèges, et là ce que te disent les programmes, c'est : "L'élève doit savoir telle et telle chose." Bon, mais comment il les a apprises ? Si on l'a laissé construire ses savoirs, je peux te garantir qu'il ne sait que dalle.

*     *     *     *     *

Je me souviens que, quand j'étais collégien, j'aimais beaucoup l'exercice qui consistait à retenir des choses par coeur -que ce soit des poésies, des théorèmes mathématiques ou toute autre chose. A la fin de ma scolarité secondaire, j'avais une telle mémoire qu'à la deuxième lecture, je pouvais réciter sans erreur ou presque un texte d'une page. Ce qui avait ma préférence était les langues. Notre professeur d'espagnol était de l'ancienne école et la base pour lui, c'était de mémoriser le plus vite possible l'ensemble du Claro, un petit livre à la couverture rouge qui résumait l'ensemble des règles... et des irrégularités de la langue (et Dieu sait qu'il y en a). Évidemment, cette méthode avait deux points faibles, qui faisaient en même temps sa noblesse. La première était que ceux qui ne travaillaient pas étaient rapidement largués ; on ne pouvait pas apprendre par imprégnation, de façon indolore, et seuls ceux qui faisaient leurs devoirs progressaient. La seconde était que nous étions mieux préparés, de la sorte, à la lecture des bons livres qu'aux échanges de la vie quotidienne -je m'en suis bien rendu compte lors de mon premier séjour linguistique, à Valence, chez la brave famille Saez Saez.
Plus tard, j'ai passionnément aimé le latin. Cette langue morte depuis 1500 ans, qu'écrivaient encore quelques moines du Vatican, ressemblait à un code secret dont la clé se trouvait dans d'interminables tableaux de déclinaisons. Hic, haec, hoc. Hunc, hanc, hoc. Hujus, hujus, hujus. Huic huic huic. Hoc hac hoc. Beauté raide et hoquetante de ces incantations magiques. En m'échinant sur les périodes de Cicéron ou de Salluste, je n'éprouvais aucun sentiment d'inutilité ; il me semblait au contraire que mes efforts finiraient par me faire accéder à un sens que ne bornait ni la langue latine ni l'histoire romaine, mais qui portait au-delà, dans une métaphysique.
Plus tard encore, après le bac, j'ai perdu cette rigueur, j'ai négligé d'entretenir ma mémoire, et je le regrette. Mais je crois que tout ce que ces efforts de jeunesse ont laissé en moi est bon.

*     *     *     *     *

Discussion de machine à café avec mon collègue Didier.
Moi. -...non, ils ne sont pas bêtes. Et dans la plupart des cas, leur indiscipline est gérable. Mais ce qui rend ce métier impossible, c'est leur paresse.
Didier. -Oh là, je t'arrête tout de suite. Moi, un enfant paresseux, je sais pas ce que c'est.
Moi. -Didier, il faut que tu viennes faire un tour sur ma planète, tu sais.
Didier. -Non, non, je t'assure. Il n'y a pas d'enfant paresseux. Par contre, il y a des enfants qui s'ennuient, ça oui, c'est vrai. Parce qu'il y a longtemps qu'ils ne voient plus ce qu'ils font à l'école. Ya des gamins, en grande section de maternelle, ils n'y arrivent déjà plus, et alors ils sont ostracisés par la maîtresse -pas méchamment hein, mais bon, ils se retrouvent un peu hors circuit... Et ça devient pire en CP, pire en CE1, etc... Alors nous, quand on les récupère en sixième, oui, on a l'impression qu'ils sont mous, mais la vérité, c'est qu'ils sont démotivés et malheureux d'avoir raté leur scolarité, malheureux de l'avoir raté dès le départ.
Moi, ironiquement. -Et personne, personne ne s'est jamais intéressé à leur cas, malgré les milliers de dispositifs de lutte contre l'échec scolaire. Et nous, profs du secondaire, nous devons leur redonner confiance en nous rapprochant de leurs centres d'intérêt, n'est-ce pas ?
Didier. -Pas forcément, mais il ne faut pas les accabler davantage en les accusant d'être paresseux. Il y a toujours quelque chose qui les motive, même si c'est en dehors de l'école. Moi, j'ai un élève que tu trouverais sans doute feignant au possible ; mais ce gamin, quand tu le mets en face d'un ordinateur, il est infatigable. Et il en sait plus que toi et moi réunis.
Moi. - Et on fait quoi quand les centres d'intérêt de l'élève en question, c'est 1) la Playstation 2) le foot 3) sa coiffure ? Parce qu'excuse-moi, mais c'est tout de même le cas de 90 % de nos cancres.
Didier. -"Cancre", c'est encore un mot que j'éviterais. Tu sais que ça a la même origine étymologique que "cancer" ou "chancre".
Moi. -Et alors ?
Didier. -Quand tu les qualifies de cancres, tu dis en fait qu'ils sont, primo, nuisibles, secundo et par voie de conséquence, à éliminer.
Moi (après une petite hésitation). -C'est ce que je pense.
Didier. -Arrête ! Tu penses pas vraiment ça !
Moi. -Tu te doutes que je ne veux pas les tuer...
Didier. -Encore heureux.
Moi. -...mais il faut voir que la scolarité d'un élève en ZEP, c'est 8.000 euros par an. Et moi, je ne suis pas seulement un prof, je suis aussi un citoyen et un contribuable. Alors quand l'un de nos agnelets arrive en quatrième et que, malgré les efforts et le dévouement de dix enseignants successifs, il sait à peine lire, il faut arrêter de s'acharner. Il faut reconnaître que le temps et l'argent qu'on pourrait encore lui consacrer seraient perdus, et le mettre à la porte. D'ailleurs, c'est bien souvent ce qu'il veut.
Didier. -Mais c'est affreux ce que tu dis ! Qu'est-ce qu'il va faire de sa vie, le gamin illettré qui se retrouve à la porte de l'école à quatorze, ou même à treize ans ?
Moi. -C'est son problème. La société lui a donné sa chance, il ne l'a pas saisie, tant pis pour lui.
Didier. -Alors là, je ne peux vraiment pas te suivre. Je trouve ton raisonnement limite facho. L'élimination des moins aptes, ça ne te rappelle rien ?
Moi. -Didier, garde ton laïus pour la prochaine réunion du MRAP. Moi, ce que je ne peux plus supporter, c'est ce discours compassionnel, tu m'excuseras, ce discours compassionnel à la con. Dans mes classes, les bons élèves ne peuvent plus m'écouter parce qu'une poignée d'analphabètes fout le dawa à chaque cours. Il est pas là, le fascisme ?

Et nous nous sommes quittés fâchés.
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23 octobre 2007 2 23 /10 /octobre /2007 22:51
aube-tropicale.jpgJe me lève à cinq heures et demie du matin. Je me sens mal. Je n'ai pas assez dormi, et mon rhume a dégénéré : j'ai le nez pris, la gorge enflammée, les yeux chassieux. J'ai peut-être un peu de fièvre. Ni le petit déjeuner, ni la douche ne parviennent à chasser ce malaise physique. Je me sens lent, lourd et mou. Mais je ne veux pas perdre une deuxième journée de salaire. Je vais y aller. Ça va passer. Nurofen, Betaselen, Pertudoron, Amen.

Au moment où je vais sortir, mon fils se lève à tâtons : il a perdu sa tétine. J'en profite pour l'embrasser. Je n'aime pas ces journées où je ne le retrouve qu'au soir.

Sitôt dans la rue, je passe mes écouteurs, mais pour une fois, la merveilleuse vitamine que constitue la musique brésilienne ne me donne aucune énergie. Au contraire, en écoutant Fio maravilha, je me mets à rêver d'une carrière de footballeur professionnel.
E novamente ele chegou com inspiraçao
Com muito amor, com emoçao,
com explosao e gol !
Je regarde la laideur de ma ville endormie et froide, qui devient presque irréelle avec cette bande son tropicale où il est question de samba, de joie de vivre et d'amour.

Une fraction du personnel ferroviaire continue une grève privée, et le RER B roule mal. Renonçant à égrener les mauvaises nouvelles, le panneau d'affichage se met prudemment hors-service. Les voyageurs coincés sur le quai attendent dans un silence terrifiant. On sent, presque matériels, la fatigue, l'ennui et la résignation. De gros escargots se sont collés au plafond blanc du quai ouvert et attendent là que la prochaine pluie les réveille. Il fait froid.

Une rame finit par arriver. Durant le trajet qui m'emmène à Châtelet, je me bats pour ne pas fermer les yeux. J'avais prévu de corriger quelques copies d'élèves mais j'en suis tout bonnement incapable. Le fait d'aller prendre un stylo rouge dans mon sac à dos, puis d'en sortir la liasse de copies me paraît un effort surhumain. La médiocrité du travail de mes élèves me pèse tout à coup comme si elle était la mienne, et j'ai le cafard -en plus de tout le reste. Pour me changer les idées, j'essaie d'imaginer la vie des autres voyageurs. Elle, c'est Aïchata, elle vient de terminer le nettoyage nocturne des locaux d'une grande société implantée dans la banlieue sud, et elle va vers d'autres sols, d'autres corbeilles à papier, en pensant à ses enfants qu'elle a dû laisser sous la responsabilité de l'aîné. Lui, c'est Ahmed, vu sa carrure il doit être vigile, ou quelque chose comme ça. (Merde, qu'est-ce que je fais au milieu de ces pauvres ? Je devrais être en train de terminer ma nuit dans la plus grande chambre d'un confortable appartement, avant d'enfiler un costume anthracite pour ma journée de cadre moyen-supérieur). Plusieurs personnes lisent la Bible ou le Coran. Et lui, là, qui me fait penser à mon élève Alberto avec sa brosse rousse, c'est José, qui a passé une nuit bien remplie de serial killer et rentre chez lui pour savourer le souvenir de ses crimes. Horribles.

Le train se traîne et met près de vingt minutes pour aller de Port-Royal à Saint-Michel. C'est à peu près le temps que j'aurais mis à pied. Le conducteur nous adresse de temps en temps, d'une voix bourrue, des invitations à la patience. Comme nous sommes bloqués dans un tunnel, portes verrouillées, je ne voix pas ce que nous pourrions faire d'autre.

A Châtelet, foule considérable pour une heure aussi matinale. Beaucoup d'étrangers, qui comptaient sur le RER B pour aller à l'aéroport de Roissy, constatent avec panique que ça ne va pas être possible. Je les aiderais volontiers, mais je suis déjà très en retard. Et les escalators en panne ne vont pas me faire rattraper le temps perdu.

A Saint-Lazare, de nouveau, des gens, des gens, des gens -trop, pour tout dire. Une telle profusion d'humanité est-elle bien nécessaire ? D'autant que ces gens ont des enfants. Copulation and mirrors are abominable.

Sur le quai de la ligne 14, il est là. Voilà trois ans que je le retrouve, assis toujours au même endroit, à sept heures du matin. Tête rougeaude de vicelard, avec un nez pointu et des lunettes assez épaisses. Il lit Union, le magazine international des rapports humains, avec une application extraordinaire. Il ne bave pas, on pourrait presque dire au contraire qu'il étudie posément les photos et les récits pornographiques. Qui sait, c'est peut-être un universitaire en plein travail ("Je me cache même plus : une observation participante de la misère sexuelle en milieu ferroviaire").

Ligne 13. A la station Liège, des céramiques lugubres évoquent les paysages des Ardennes belges. A Guy Môquet, de grandes photos du martyr, 4 mètres sur 3 ; cet immense visage reproduit à l'identique sur toute la longueur du quai a quelque chose d'inquiétant. J'ai peur que toutes ses bouches ne commencent à me réciter la lettre. "Ma petite maman chérie, mon tout petit frère adoré, mon petit papa aimé, je vais mourir !" Pitié, ô conscience géante ! -A Saint-Denis Basilique, les images du sanctuaire royal pâlissent au fil du temps. 
Ma gorge me fait de plus en plus mal. Je n'en ai pas sorti un son depuis mon réveil, il y a deux heures.

Terminus. Les passagers se ruent vers l'extérieur, piétinant les journaux gratuits qui jonchent le sol. J'ai l'impression que ces 90 minutes de trajet ont déjà épuisé toute mon énergie de la journée. Staincy est encore plongée dans l'obscurité. Je vois quelques immeubles, une grue, un arbre qui a gardé une poignée de feuilles sous la lumière du lampadaire. Des fantômes. Des fantômes moches et trop réels. 
Au moment où je vais traverser la rue, un bus manque de m'écraser. Ironiquement, c'est à ce moment que commence sur mon baladeur le sublime Manha de carnaval, de Luiz Bonfa.
Manhã tão bonita manhã
De um dia feliz que chegou
O sol no céu surgiu
Em cada cor brilhou
Voltou o sonho então ao coração
("Matin, si beau matin / D'un jour heureux qui arrive / Le soleil dans le ciel a surgi / Et brille dans chaque couleur / Le rêve est de retour dans mon coeur").

Je me précipite vers le collège, où les élèves ont commencé de rentrer. J'ai très envie de pisser et je dois faire des photocopies pour le premier cours de la matinée. Va-t-il falloir choisir entre les deux ? Dans l'escalier, je croise quelques collègues et je leur demande en haletant "La photocopieuse marche ?
-Laisse tomber, y a un bourrage que personne n'a réussi à réparer. Et en plus, on n'a plus d'A4. Ça va, t'as pas l'air bien ?" Sans répondre, je me rue vers les toilettes.

Je suis très en retard. La cour est sombre comme un trou. Je vois des formes humaines qui stagnent çà et là. Mes élèves m'attendent tout au fond. Quand j'apparais, je suis accueilli par une exclamation déçue : "Ouah, il est là !" Eh oui, ne croyez pas que ça me fasse plaisir, mais je suis là.
En entrant en classe, je me rends compte que je suis trempé de sueur ; je tremble un peu. Les élèves rentrent un à un. Certains mettent près de cinq minutes pour parcourir les 150 mètres qui séparent la cour de notre salle. Ils se traînent, lesté par un repas qui a essentiellement consisté, pour bon nombre d'entre eux, en bonbons. Ils mondanisent, échangent des bises et des commentaires sur les évènements sportifs du week-end. Je sens mal mon cours sur les libertés fondamentales.
La porte s'est refermée depuis deux minutes environ. Les élèves sortent sans bonne volonté excessive leurs affaires de leur cartable. Et puis le voilà. Naoufel. Sa face d'ahuri m'énerve instantanément. Il ne dit ni bonjour, ni excusez-moi, ni quoi que ce soit. Il entre juste comme il entrerait à la supérette du coin.
"Bonjour, Naoufel. On peut connaître le motif de ton retard ?
-mmmf mmmf mmmmmmmmmmmmmf.
-Pardon ?
-Jsuis allé dans la cour, yavait personne, suis monté ici, j'ai vu personne, alors bon, pis j'avais oublié la salle.
-Non mais tu te moques de moi. On a toujours cours dans la même salle enfin, depuis le début de l'année ! T'as déjà passé une trentaine d'heures de ta vie en 41 H, c'est pas suffisant pour que tu t'en souviennes ? Tu te rappelles pas qu'il y a quatre jours, tu as signé un contrat où tu t'engageais notamment à arriver à l'heure aux cours ? Naoufel ?"
Il m'a ostensiblement tourné le dos, et se dandine sur place. Les autres le regardent en rigolant. Je crois qu'il danse. Je me mets à hurler, je bafouille ; une goutte de sueur coule en travers de mon visage. Les spectateurs n'osent plus rire.
"Bon, puisque c'est comme ça, je te vire. A la porte.
-Ouah, me parlez pas comme ça, d'abord."
Il s'en va. Et je suis obligé de le rattraper dans le couloir, parce qu'il faut, avant qu'il ne s'en aille, que je remplisse pour la bonne forme un formulaire d'exclusion. Une vraie scène d'opérette. Je sens au fond de ma gorge ma voix brisée par les cris.

Une aube d'une beauté magique enflamme peu à peu le ciel pollué de Staincy, entre deux barres de HLM que l'on voit par la fenêtre. Il est huit heures dix.
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18 octobre 2007 4 18 /10 /octobre /2007 16:14

Aujourd'hui, je ne suis pas allé travailler. Mais je tiens à préciser que je ne suis pas gréviste. Je l'ai bien dit au secrétariat : "Pour l'amour du Ciel, ne me comptez surtout pas parmi ces gens-là !" 
En temps normal, il y a environ une heure un quart par les transports en commun entre mon domicile et Staincy-en-France. Aujourd'hui, la ligne B est morte, et sur la ligne 13 on annonce un train sur sept. Je n'ai pas mon permis. Il me faudrait environ quatre heures à pied, deux heures en vélo (en traversant Paris du Sud au Nord, de la porte d'Orléans à la porte de Saint-Denis). Il est par ailleurs impossible que je déplace mes cours, car l'emploi du temps des classes que j'aurais dû avoir aujourd'hui est plein comme un oeuf. Je vais donc perdre une journée de salaire à cause d'un mouvement social lancé sur des mots d'ordre que je réprouve totalement. 
Personnellement, je ne souhaite pas que mes impôts servent à abonder les caisses déficitaires des régimes spéciaux. Chaque interview de cheminot, à la radio, ajoute à ma rancoeur. "Oui mais c'est normal qu'on parte plus tôt à la retraite, on soulève des objets lourds." Bon sang, si c'est des verres d'anisette que vous voulez parler, vous n'avez qu'à diminuer les doses ! Je peux encore comprendre ce discours quand il s'agit des ouvriers qui sont chargés de poser les rails, ou de nettoyer le ballast, mais quid des guichetiers, du personnel travaillant en gare, des contrôleurs qui doivent tout de même représenter 90 % des effectifs ? Où est la pénibilité particulière de ces professions, par rapport à celles d'infirmière, d'enseignant, de maçon ou d'agriculteur ? (Je rappelle que ces derniers peuvent prétendre à une retraite à taux plein à l'âge de 60 ans, c'est à dire qu'en l'état actuel des choses ils doivent travailler 10 ans de plus qu'un conducteur de TGV, qui bénéficie par ailleurs de vacances et de longues plages de récupération).

Mais je m'égare (Saint-Lazare). Un mouvement de grève a également été lancé par le SNES dans l'Éducation nationale. J'ai un de leurs tracts sous les yeux. L'auteur récite ses gammes : "mouvement social" contre "réformes libérales" (cet adjectif est si mal connoté en France qu'il n'est même plus nécessaire de l'affubler du préfixe "ultra-" pour faire sentir toutes ses potentialités sinistres) ; nécessité de la "lutte" pour envoyer des "messages forts" et faire à terme "reculer Sarkozy" ; refus de céder quoi que ce soit, par crainte de mettre le doigt dans un engrenage fatal ; absence totale de toute espèce de contre-proposition un tant soit peu crédible. Un passage me paraît particulièrement significatif, et je le reproduis : 

"C'est le démantèlement de tout un modèle social, fondé sur la solidarité issu des idéaux de la Résistance et même de l'héritage gaulliste, qui est organisé. Tout cela sous couvert de pragmatisme et de modernisation mais en réalité au nom de la plus pure idéologie libérale : individualisation, mérite, concurrence, remise en cause du rôle de l'État et des services publics..."

A la lumière de cette dernière énumération, je me découvre violemment libéral. 

1) Je n'ai pas envie d'être traité par l'institution à laquelle j'appartiens comme simple élément d'un ensemble ; je préférerais être considéré comme un individu. Et je souhaiterais pouvoir, comme professeur, sortir de l'enseignement de masse pour donner plus de temps et d'attention à ceux qui me montrent qu'ils sont prêts à en tirer profit -quitte à laisser les saboteurs et les invertébrés à leur triste sort. 

2) Je suis pour la reconnaissance du mérite -le mien, si j'en ai, comme celui de mes élèves les plus volontaires. Et j'irai même plus loin : je suis également favorable à la reconnaissance de l'absence de mérite. 
Petite anecdote. En cours d'année scolaire, le principal de chaque collège de France est invité par son rectorat à donner une note administrative à ses enseignants ; exercice purement mécanique, puisque la coutume est d'augmenter la note des jeunes professeurs de 0,5 point, et celle des plus âgés de 0,1 point. Mais il se trouve que notre principal avait, l'année dernière, décidé de rompre avec cette tradition absurde. En ouvrant les yeux, il a constaté que certains enseignants avaient initié des projets, emmenaient régulièrement leurs élèves en sortie, donnaient de leur temps sans compter ; tandis que d'autres manquaient jusqu'à deux mois de cours par an ou se bornaient strictement à l'accomplissement de leur service statutaire. Il a donc proposé, pour les premiers, des notes en forte augmentation, pour les autres, le statu quo. 
Que croyez-vous qu'il arriva ? Le rectorat fit droit aux réclamations de tous ceux qui, s'estimant lésés, avaient protesté, et réclama des explications pour les augmentations de notes anormales. Vive l'égalitarisme ! Il donne aux travailleurs l'assurance que leurs efforts ne seront jamais récompensés autrement que par l'immatérielle satisfaction d'avoir fait leur devoir. 

3) Je ne suis même pas hostile à la concurrence. J'ai de l'estime pour les ambitieux, pour ceux qui cherchent à devenir les meilleurs. Certains de mes élèves sont déçus quand ils ont 17 de moyenne mais qu'ils ne sont que deuxième de leur classe. J'ai, je dois le reconnaître, une immense sympathie pour eux -en tous cas beaucoup plus que pour les moules qui ne veulent rien apprendre et qui accueillent les zéros avec un haussement d'épaule. 
Mais le problème est que ce point de vue est loin d'être celui de tous mes collègues ; et j'ai parfois l'impression que certains détestent franchement les élèves méritants. Un méritocrate en effet, un gamin qui, issu d'une famille pauvre, réussit à l'école, qu'est-ce que c'est ? C'est un jeune individu conformiste et individualiste. Il ne conteste pas l'ordre des choses, mais se propose de tirer parti du système existant ; et il travaille à sa propre réussite. Autant de traits de caractère franchement haïssables pour les enseignants syndiqués au SNES et plus généralement, pour tous ceux qui sympathisent avec l'idéologie d'extrême gauche. Mieux vaut s'intéresser aux cancres, dont le profil de victimes absolues est tout de même autrement présentable.

Il y a quelques syndicalistes chez nous, et je dois dire que je ne les aime pas, mais alors pas du tout. Ils préfèrent s'investir dans toutes les instances où il est possible de mettre des bâtons dans les roues de la hiérarchie, plutôt que dans les projets pédagogiques. Ils sont méfiants envers ceux qui ne partagent pas leur credo, comme s'ils voyaient en eux l'ennemi politique plutôt que le collègue. Et, à cause de cette méfiance générale ou pour une autre raison, leur comportement quotidien est souvent aux antipodes des valeurs qu'ils prêchent (l'une de mes collègues d'histoire-géo, militante SNES, va jusqu'à chaparder les fournitures communes pour les mettre sous clef dans sa classe). Ils se ressemblent tous, maigres, petits yeux, mal fagotés. Beurk. 

Enfin, il faut voir le bon côté des choses. Ce matin, je me suis levé tard, et j'ai savouré mon café en écoutant le programme de jazz qui a remplacé les émissions habituelles sur France Culture. Puis je suis allé au marché. Dans la file d'attente de la boucherie chevaline, les clients parlaient du divorce du couple Sarkozy. Puis l'un d'eux a évoqué la grève dans les transports et a conclu son analyse (sommaire) par un prévisible "J'espère que Sarko va bien les niquer." J'ai failli acquiescer.

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13 octobre 2007 6 13 /10 /octobre /2007 00:32

Jeudi, ma journée s’est bien passée. Un tel énoncé paraît banal, mais en réalité il tient presque du prodige. Au cours de mes cinq premières heures de cours, je n’ai pas le souvenir d’avoir dû punir qui que ce soit. Pas une seule fois je n’ai eu besoin de hurler pour imposer ma voix. Les élèves ont travaillé, exécutant avec une rapidité inhabituelle les consignes que je leur donnais. Les connaissances semblaient passer avec une fluidité étonnante de mon cerveau aux leurs. Parfois, l’un d’eux levait gentiment la main pour me poser une question, et celle-ci était intéressante. J’avais l’impression que mon cours n’était pas assez ambitieux, que je ne parviendrais pas à étancher leur curiosité. Durant l’heure de vie de classe avec la quatrième dont je suis professeur principal, les élèves s’écoutaient les uns les autres, argumentaient leurs opinions, tentaient de comprendre mon point de vue et, dans certains cas, paraissaient même disposés à entamer un sincère examen de conscience. Ils se montraient tous respectueux à mon égard, beaucoup me donnaient même des signes certains de sympathie. Au début j’étais surpris et je restais méfiant ; mais au milieu de l’après-midi, j’avais des frissons et je me sentais simplement heureux d’être là. En quittant mon cours, Agit s’est même arrêté pour me dire : « Monsieur, vous êtes drôlement souriant, comme prof. » Je me demandais si la poudre blanche que j’avais mise dans mon café du matin était bien du sucre. A la récréation de 15 h 30, n’en pouvant plus, j’ai gravi quatre à quatre les escaliers du bâtiment 1 et, agrippant par la manche une collègue dont je ne connais même pas le prénom, je lui ai dit : « Tu sais, mes cours se passent bien aujourd’hui.

-Ah oui ? me répondit-elle d’un air incrédule et las. Pour moi, c’est tout le contraire. Je ne sais pas à quoi ça tient, mais je les trouve complètement surexcités. »

Bien entendu, la dernière heure de cours, où je me réjouissais de retrouver ma classe préférée, s’est très mal passée et a complètement dissipé mon euphorie. Bavardage endémique, mauvaise volonté, multiplication ad nauseam de petits incidents exaspérants : la routine. Mais cette douche froide, si elle m’a calmé, ne m’a pas fait oublier ce dont je m’étais ressouvenu dans le choc de ma surprise heureuse. Ce métier peut être beau ; il a quelque chose à voir avec notre idéal de fraternité. Et je veux aider ceux qui veulent de mon aide.

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