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  • : Je suis professeur d'histoire-géographie au collège Félix-Djerzinski de Staincy-en-France. Ce métier me rend malade et il fait ma fierté. Avant d'en changer, je dépose ici un modeste témoignage.
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6 août 2008 3 06 /08 /août /2008 12:09

Idriss. Au bled

La vérité, comment je me fais iéch… Rien, y’a rien à faire ici… Ma parole d’honneur, quand j’ai un taf, jviens plus ici. Si les cousins y veulent me voir, y zauront qu’à venir à Staincy. Putain, pis jcomprends rien à c’qu’y disent. Comment y faut leur dire que jparle pas l’arabe ! Et pépé qui veut que jfasse mes cinq prières par jour en plus, non mais y croit qujai rien d’autre à foutre ou quoi ? Y met trop la pression, c’est carrément la hagra mon frère. Non mais lui depuis qu’il est hadj, y s’y croit trop, y veut qumaman elle mette le voile même là bas, eh mais y croit qu’on vit chez Ben Laden ou quoi ? Heureusement qu’on a les chaînes françaises avec la parabole, sinon jsais vraiment pas cque jferais. Plus que trois jours avant Rennes-Marseille. Je mdemande si Cissé y va quitter l’OM. Tiens si je demandais à Mustafa de me faire la coiffure à Cissé, ça serait marrant, pis jpourrais la montrer aux autres en rvenant à la cité. Et jlui demanderais si y peut pas avoir le nouveau maillot de Marseille, y déchire trop, là, avec les losanges ou jsais pas quoi. ‘Vingt euros’, jlui dirais comme ça, et lui y m’dira ‘Oh cousin, pour vingt euros jpeux aussi t’avoir ses tatouages, à Cissé…’ Putain, pis cette chaleur, y fait au moins 80 degrés à l’ombre, c’est pas possible, y l’ont mis trop près du soleil, le bled… Sérieux, Ismaïl y faisait style il était trop triste de pas venir cette année, mais y sait pas la chance qu’il a, cbâtard. Tiens jvais leur demander ttal’heure s’y veulent bien me descendre en ville, j’irai au taxiphone, y zont MSN, et Ismaïl il est toujours connecté le soir à cause qu’y va sur des sites de cul, lfils de pute, si sa mère elle savait ça y sferait démonter, sur le Coran, pis jlui enverrai un message ‘wesh comen c tro bi1 ici lol !!!!! algerie en force !!!! comen tu va ds ta 6T bolosse ??? bi1 ou quoi ????’ Et jlui mettrai un lien vers un site gay. Enfin c’est un peu chaud si les autres me voient, jme frais marave mais bien. Putain on peut rien faire ici. 



Msieu Malzieu. En Auvergne
-Alors, t’as vu comme c’est beau le plateau de Millevaches ?
-Ah ouais, c’est trop trop beau, mais là il faut qu’on arrête un peu, je suis morte. Y’a encore un peu d’eau, dans ta gourde ?
-Oui, oui, je l’ai remplie à la petite rivière, tout à l’heure.

-Eh mais qu’est-ce qui te dit qu’elle est potable ?

-Ben moi j’en ai bu, je suis pas mort.

-Ouais ben si j’étais toi je chanterais pas victoire, les infections bactériennes ça met un certain temps à se déclarer, c’est super chiant et dans certains cas c’est même fatal.

-Ecoute, regarde cette nature, cette pureté…

-Mais qui te dit qu’en amont les mille vaches ne sont pas en train de pisser au bord du ruisseau ? Hein ?

-Bon, de toutes façons j’ai rien d’autre à boire. T’en veux, oui ou non ?

-Ecoute, je vais te donner une preuve d’amour supplémentaire en mouillant mes lèvres avec ton poison. Comme ça, on souffrira côte à côte dans le même hôpital, on mourra ensemble, et tous nos amis pleureront. Ché bello !

-Oh, regarde ce papillon ! C’est… c’est un Tabac d’Espagne, je crois. Ça devient de plus en plus rare !

-Marveilleux. Dis, on a encore combien de marche avant d’être revenu à la voiture ?

-Ben je sais pas, je dirais… deux heures et demie, trois heures. Pourquoi, tu t’embêtes ?

-Euh, non non, c’est juste que je commence à avoir un peu mal aux pieds.

-Ah bah ça, évidemment, je t’avais bien dit que les Converse c’est pas adapté à la rando. Mais bon, c’est pas grave, demain on ira t’acheter une paire de vraies bonnes chaussures.

-Euh, en fait demain je peux pas, je… je dois me préparer psychologiquement au prime de Secret story.

-Ah. On fera ça une autre fois alors. –Tu sais, je me demande souvent comment mes élèves réagiraient au milieu d’un paysage comme celui-là.

-Mais c’est pas possible. Ils t’ont fait chier de septembre à juin, tu peux pas les oublier pendant deux mois ?

-Non je dis ça parce que je me suis souvent dit que s’ils étaient tellement agressifs, tellement durs, ça tenait beaucoup au contexte. Sors-les de leurs cités, fais-leur respirer le bon air, montre-leur de belles choses comme celles-ci, et je crois que tu obtiens des êtres humains complètement différents.

-Bah, si tu les emmenais ici ils se plaindraient sans doute que tu les obliges à marcher, qu’ils s’ennuient, que ça pue la bouse, etc. Il s’en trouverait sûrement un pour choper ton papillon et lui arracher les ailes. Et les deux ou trois bizarroïdes qui aimeraient vraiment ce paysage n’oseraient sans doute pas le dire, parce qu’ils auraient peur de passer pour des bouffons. Je crois que tu les idéalises un peu. Sauf si tu rêves de les prendre au berceau et de faire leur éducation à la place de leurs parents, mais là je te préviens, ça sera sans moi. Et on a déjà eu cette conversation vingt-six mille fois, mais je te le répète : change de métier !

-Mais pourquoi ? J’aime bien être prof, moi. Et je dirais même que j’en suis fier.

-T’es fier que des morveux t’envoient des boulettes de papier sur la tronche ?

-Non, je suis fier d’être devenu prof de maths alors que ma mère fait des ménages et que j’ai pas connu mon père. Ça t’échappe complètement, ce genre de choses, mais pour moi ça veut dire beaucoup.

 -Il jouait du piano debout / C’est peut-être un détail pour vous / Mais pour moi ça veut dire beaucoup…

-Allez vas-y, fous-toi de ma gueule. Bourgeoise.

-Ecoute ! Excuse-moi si je t’ai blessé, mais parce que je t’aime, je veux te dire que tu vaux mieux que ça. Tu perds ton temps, Adrien ! D’ailleurs tu es le premier à le dire quand tu me racontes tes journées de travail au téléphone ! Si t’étais prof, je dirais rien, mais là c’est pas du professorat ce que tu fais, c’est… je vais pas dire le mot auquel je pense pour pas te vexer, mais bon. Eh puis franchement, arriver jusqu’à bac + 4, travailler dans des conditions aussi pourries, et gagner 1450 euros par mois, franchement je trouve que c’est du foutage de gueule complet.

-Ouah, y’a que l’argent qui compte, pour toi.

-Non, y’a pas que l’argent qui compte, mais ça compte, et pas qu’un peu ! Je te rappelle que j’ai encore trois années d’études au minimum. Comment tu veux qu’on vive d’ici à ma première paie ? Avec l’argent de mes parents que tu peux pas blairer ? Parce que sinon, je vois pas trop.

-Et alors, d’après toi, si je change de boulot, qu’est-ce que je peux faire d’autre ? A part aider ma mère, je veux dire.

-Va bosser avec mon frère. 

-Arrête de me charrier.

-Je ne te charrie pas du tout. J’en ai parlé avec lui hier et il est tout à fait partant pour t’engager.

-Mais j’y connais rien, moi, à son business.

-Il est aussi d’accord pour te former. Tu t’es toujours démerdé sans aucune aide, tu as décroché ton CAPES à 21 ans et tu viens de survivre deux ans aux collégiens du neuf cube. Ça lui inspire du respect. Il a confiance en toi.

-Je sais pas. Je sais pas. T’as bien choisi ton moment pour me le dire, dis donc.

-Et puis si ça se passe bien, et y’a pas de raisons que ça se passe autrement, tu peux me croire, t’auras pas du tout le même salaire. On pourra s’installer ensemble dans un appart’ confortable, au lieu de crécher toi dans un studio tout pourri et moi dans une chambre d’étudiante. On pourra partir en vacances au Brésil plutôt qu’à Vacheland. On se mariera et je te ferai des enfants ! D’ailleurs on pourrait s’y mettre tout de suite, qu’est-ce que t’en dis ?

-Mais qu’est-ce que tu racontes ? C’est le manque d’oxygène ou quoi ?

-Mais non, regarde, y’a personne à l’horizon et la mousse est toute douce. Allez, viens !




Ganeshkumaar. A la mer

Grâce à la mairie nous sommes allés à Pénestin, en Bretagne, à l’ouest de la France, dans le département du Morbihan. Mon père m’a dit en français : ‘Profites-en bien, on ne pourra pas te le payer tous les ans.’ A Pénestin il y a un village, un port et de jolies plages. Les autres enfants sont plutôt gentils, il y a quelques élèves de mon collège. Mais j’ai un peu de mal à parler avec eux parce qu’ils jouent beaucoup avec leurs Nintendo ou leurs portables ; comme je n’ai ni l’un ni l’autre, on n’a pas trop de sujets de conversation. Le dernier jour, on a visité la ville de Nantes, avec le château d’Anne de Bretagne, on n’était que deux à écouter le guide –moi et Mélissa, une fille de l’autre collège de Staincy. C’était mieux quand on est allé à la mer, là tout le monde s’amusait, on s’est baigné, on a joué au bitche soqueure et à la fin on a fait un château de sable géant, moi j’ai voulu faire des créneaux comme sur celui d’Anne de Bretagne mais ils m’ont dit ‘Vas-y, laisse tomber’. Mais je me suis rattrapé après quand j’ai proposé de mettre des coquillages pour faire comme des blasons, et je leur ai même expliqué ce que c’était des blasons, mais le mono m’a dit ‘Ganesh, on est pas à l’école là, tu peux te détendre’, mais je n’ai pas très bien compris parce que moi en fait j’étais détendu. Et ensuite je suis allé dans les rochers avec Mélissa, on a regardé les petits crabes, les anémones de mer. Je lui ai expliqué que les anémones c’est des animaux, pas des plantes, et elle m’a demandé comment je pouvais savoir autant de choses et si je voulais sortir avec elle ; je lui ai dit que j’avais lu un livre sur les littoraux et que j’allais réfléchir. Ensuite on est remonté de la plage et avant le dîner les moniteurs nous ont dit qu’on avait quartier libre pendant une heure. On ne savait pas trop quoi faire mais Donovan et Mounia nous ont dit ‘Venez avec nous, on a trouvé un endroit génial’. En fait c’était un bunker de la deuxième guerre mondiale très bien conservé, sauf qu’à l’intérieur il y avait des tags et plein de saletés par terre. J’ai commencé à leur expliquer ce que c’était, un bunker, et Donovan voulait qu’on joue à tirer sur les Américains qui débarquaient (les filles voulaient sortir parce qu’elles avaient vu un vieux préservatif par terre). Mais là il y a deux jeunes qui sont arrivés, je crois que c’était des habitants de Pénestin et ils nous ont crié dessus : ‘Cassez-vous un peu, les négros, ici vous êtes pas dans votre cité, vous êtes chez nous.’ Alors on est rentrés au gîte. 




Une future collègue. Chez ses parents.

Putain, faut pas que j’y pense. Faut pas que j’y pense. Faut pas que j’y pense. Je suis en vacances là, autant essayer d’en profiter à fond, pour être en forme à la rentrée. Je vais sortir. Ça sert à rien de rester ici à psychoter. Je vais proposer à maman d’aller au cinéma, elle va me dire qu’elle a pas envie, on va se disputer, ça va faire passer le temps. Oh lo lo, qu’est-ce qui m’a pris de venir passer juillet ici ? J’aurais mieux fait de rester à Bordeaux avec Fabienne. Mais qu’est-ce que je flippe ! C’est pas possible ! Allez, Clara, ma grande, pète un coup et calme-toi. Tu vas tout de même pas mourir. Y’a d’autres profs qui ont été affectés avant toi en Seine-Saint-Denis, bon, eh ben ils en sont revenus intacts. Y’en a même qui sont contents d’enseigner là, paraît-il. Mais moi, honnêtement, je sais pas comment je vais faire quand je serai en face d’une classe de racailles. Je pense pas qu’ils lèveront la main sur moi, ça doit tout de même rester assez rare, par contre les insultes, ça risque de tomber dru. Jeune, fille, blanche, petite, prof de musique, faut dire que je cherche un peu les emmerdes. Je pourrais quitter la classe, foutre le camp du bahut et ne plus revenir, avec un peu de bol on m’arrêtera pour dépression et le tour sera joué. En même temps, si c’était aussi simple que ça, ça se saurait, je pense. Imagine un peu une classe avec que des Noirs et des Arabes, des grands en plus, à quinze ans y’en a qui sont gaulés comme Hulk, et ils se balancent les chaises, et ils crient, et quand tu leur fais une remarque ils te répondent ‘Viens me sucer, salope’. Si en plus ils devinent que je suis gouine, ça va être la fosse aux lions. Enfin bon, c’est pas écrit sur ma figure, non plus. Si je me pacsais avec Fabienne, ça me donnerait des points, ou alors je pourrais demander le rapprochement de conjoints. Tant pis si on va au clash avec mes parents. Les siens sont plus cools, enfin c’est difficile d’être moins cool que les miens. Putain, mais pourquoi j’ai pas pu être nommée dans l’académie de Bordeaux ? Et mon père qui me dit, ‘En fait, ça sera ton service militaire, tu vas faire un truc inutile et pénible au service de la nation ; tu vas beaucoup apprendre et quand t’auras fini, TU SERAS UN HOMME, MA FILLE !’ Non mais lui c’est clair qu’il a été réformé P4. 



 

Camélia. Dans sa cité.

-Camy, baby, t’es ma number one, tu sais ?

-Ouais, sérieux, ça me fait trop plaisir, que tu dises ça.

-Dis-moi, c’est pas une voleuse, ta mère ?

-Eh mais d’où tu parles de ma mère ?

-Elle a volé des étoiles et elle les a mises dans tes yeux.

-Ah ouais, ‘xcuse-moi, j’avais pas compris.

-Jte kiffe vraiment trop. Tu veux pas qu’on le fasse ? Jte promets, j’essaierai pas de filmer, cette fois.

-Jte crois pas.

-Tiens, jte file mon portable stuveux, j’en ai rien à foutre. Mais j’ai trop envie de te niquer. Rgarde, j’ai même amené une capote, alors que quand je sortais avec Ashley j’en mettais même pas. C’est pas une preuve d’amour, ça, sérieux ?

-C’est surtout une preuve qu’Ashley c’est une grosse pute, ouais ! Jpeux pas la sentir, cette meuf ! Toute la cité elle l’a niquée, et toi tu vas mettre ta teub là-dedans, et après tu viens ici pour mdire que tu m’aimes !

-C’est vrai –que jt’aime, jveux dire. T’as qu’à demander à Idriss, j’ai écrit ton nom sur la table de la classe, pendant le cours à Devine, il a rien vu c’connard. Des lettres grandes comme ça. Tiens si tu me rends mon portable, jpeux te montrer, j’ai fait une tof.

-Ouah ! T’es trop ouf ! Pourquoi tu m’as pas montré ça plus tôt ?

-J’voulais te faire la surprise. C’est mon cadeau, baby. Pour toi.

-Tu sais que jcommence carrément à avoir envie ? Y fait chaud, là ! Mais promets-moi un truc, avant.

-Tout ce que tu veux, ma douce.

-Jvoudrais que tu fasses la même chose sur la porte de chez Ashley. T’écris avec des lettres pareilles « Ashley da Silva = grosse pute ».

-Si tu veux, j’demanderai même à mes potes dvenir me donner un coup de main. Vu qu’y l’ont presque tous baisée.

-Ouais génial. –Non, mets pas ta main là.

-Quoi ? T’as déjà changé d’avis ?

-En fait jpeux pas. J’ai mes trucs de fille.

-Ouah putain, c’était déjà comme ça la dernière fois ! Sérieux, tu saignes combien de temps ? Faut arrêter, là, y va plus t’en rester, à force.

-Mais ferme un peu ta gueule ! Tu vas m’écouter, ouais ?

-C’est bon.

-Tu m’écoutes ? La Mecque on peut pas le faire. Mais stuveux jpeux te sucer.

-C’est bon, vas-y. (…) Oh ouais, c’est bon, tu fais ça trop bien… MAIS POURQUOI TU T’ARRÊTES, PUTAIN ?

-Eh mais promets-moi que tu prendras des photos de la porte de cette pute d’Ashley.

-Ouais, jvais le faire ! Mais continue.

-Parce que si j’y vais, elle va deviner que c’est moi.

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4 août 2008 1 04 /08 /août /2008 23:05

En classant mes papiers de l’année scolaire écoulée, je retrouve beaucoup de feuilles volantes confisquées à Zara, élève de cinquième. Voici un extrait de son cours d’éducation civique :
(qui pourra m'expliquer le sens de la formule "Si un goutte d'eau te dirais je t'aime je t'offrirais le Sahara" ?)

… un passage de son cours de géographie :
(à droite, un autoportrait, un peu fantasmé en ce qui concerne la taille de la poitrine. Au centre, Zoé, voisine et souffre-douleur. A gauche, je ne sais pas.) 

(en réalité, les exercices 1 et 2 page 312 portent sur le peuplement du continent américain.)

… un petit morceau de son cours d'histoire :
(la bite, en bas à droite, a été rajoutée par un vandale anonyme. Peut-être Zoé. Qui cache bien son jeu.)

En début d’année, j’avais de bons rapports avec cette élève. Ceux de mes collègues qui la connaissaient pour l’avoir eue en sixième me recommandaient la plus extrême méfiance, mais je la trouvais sage et plutôt mûre pour une fille de son âge. Je voyais qu’elle faisait des efforts et je l’encourageais autant que j’en étais capable. Elle écrivait bien et montrait de la finesse : ses notes étaient tout à fait correctes. Cet état de grâce a tenu un trimestre. Je pense qu’elle avait épuisé ses réserves de patience ; son naturel a paru avec d’autant plus de force qu’il avait été longtemps confiné. A la fin de l’année, elle était l’exact opposé de ce qu’elle m’avait montré quelques mois plus tôt. Elle dessinait beaucoup, ne paraissait plus intéressée que par son look et sa beauté. Un jour qu’elle était étalée sur deux chaises comme une sultane sur des poufs, je l’ai réprimandée :

« -Mais qu’est-ce que c’est que cette attitude ? Tu te crois où ? En plus tu vas te détruire le dos.

-Ah non meussieu. C’est pas possible.

-Et pourquoi ? Tu as des vertèbres en caoutchouc ?

-Nan mais je peux pas me ruiner le dos. Pasque plus tard, hein, plus tard, bah jsrai top model. »

Nous avons ri tous deux, mais pas exactement de la même façon.

« -Non mais tu dis ça juste pour m’exaspérer ou tu le penses vraiment ?

-Jvous dis que jsrai top model. Et vous serez mon plus grand fan… »

Et de nouveau elle a gloussé. J’éprouvais un malaise. Elle avait pris cette habitude de m’éclater de rire en pleine face chaque fois qu’un conflit s’élevait entre nous. C’était crispant.

Elle s’était mis à dos presque tous les autres élèves et passait son temps en disputes vulgaires, menaces et règlements de compte. Avec certains, ces disputes prenaient l’aspect d’un jeu dont mon cours était l’unique perdant. Avec d’autres, l’inimitié était véritable. Un jour, au cours d’un exposé sur le Vietnam, Jean-Baptiste nous a montré un petit pot de baume du dragon. Zara, qui était assise au premier rang, s’en est aussitôt emparé ; elle était apparemment persuadée qu’il s’agissait d’un produit de beauté. Jean-Baptiste lui a dit que les Vietnamiennes s’en servaient comme gloss et fard à paupières. Elle s’en est badigeonnée sur le champ, et a dû quitter la salle précipitamment pour asperger d’eau son visage en feu.

Isolée dans sa classe, Zara avait au collège une poignée d’admiratrices inconditionnelles, qu’elle appelait sans gentillesse excessive ses clones (et je peux la comprendre, car ces filles avaient tous ses défauts sans avoir son intelligence). Les clones venaient régulièrement stationner devant ma salle, attendant que leur star en sorte pour partager les derniers potins. Parfois leur attente était déçue, soit parce que Zara avait séché mon cours, soit parce qu’elle en était sortie si vite que les autres n’avaient même pas eu le temps de venir assiéger ma porte. Alors nous avions toujours, toujours le même dialogue :

« Eh msieu, elle est où Zara ?

-Quelle question. Je l’ai tuée. Elle est dans des bocaux, là, dans le placard du fond.

-Hi hi hi. Et qu’est-ce que vous allez en faire ?

-Je vais la manger. Je vous garde un bout, si vous voulez. »

Peut-être, au fond, que j’aurais plutôt dû opter pour une carrière d’ogre.

Je me souviens de la dernière fois que je l’ai vue cette année. Les cours étaient, de facto, finis, et les quelques élèves venus au collège s’ébattaient çà et là : certains jouaient au foot, d’autres regardaient des films en salle vidéo, d’autres encore jouaient sur leurs consoles ou écoutaient de la musique. Dans ma classe vidée, je faisais du rangement. En regardant par la fenêtre, j’ai vu Zara, assise toute seule sur les marches de l’escalier d’incendie. Cahier sur les genoux, loin des autres, elle dessinait avec une application parfaite. 

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25 juin 2008 3 25 /06 /juin /2008 20:18


Mon petit Patrick,

 

Lors du conseil de classe des 4° G, tu as créé un moment particulièrement pénible. Tu étais là en qualité de délégué des autres élèves ; on ne peut d’ailleurs que s’interroger sur les motifs pour lesquels ils t’ont choisi, toi si bête, pour les représenter. Fallait-il qu’ils aient une triste image d’eux-mêmes ! Mais enfin le fait est que tu te trouvais là ; et ton indignité ressortait d’autant mieux que l’autre déléguée est, elle, une fille intelligente et bosseuse.

Tu nous as lu, au fur et à mesure que nous évoquions leur cas, les quelques lignes rédigées par tes camarades en défense d’eux-mêmes. Après nous avoir cassé les pieds pendant huit à dix mois, ils nous promettaient qu’ils se mettraient à travailler comme des brutes dès la rentrée de septembre à condition que nous les laissions passer. Et bien souvent, nous leur donnions satisfaction. Leur âge, ou notre peu de désir d’avoir à traîner ces boulets un an de plus, les envoyaient en troisième.

Cependant tu faisais partie des quatre élèves pour qui la présidente de séance avait décidé de demander un redoublement. Elle arguait que tu étais très immature et qu’on ne pouvait pas décemment passer l’éponge sur des notes culminant à 02,4/20 en français, 01,3/20 en mathématiques et 01,2/20 en histoire-géographie. Il est d’ailleurs assez simple de résumer ton année scolaire. Au premier trimestre, tu te foutais ouvertement de notre gueule, et tu étais dans tous les mauvais coups. C’est toi, par exemple, qui à la fin d’un cours a jeté sur mon tableau une demie-orange (j’étais la cible, mais tu ne vises pas bien). Ta mère a été convoquée dans le bureau de la CPE, et ton attitude alors a nettement changé. Tu t’es placé en retrait, tu es devenu passif –ou peut-être simplement plus discret. Depuis six mois, on ne peut plus te reprocher d’agressions ou d’insultes envers les enseignants. Mais pour autant, tu n’es pas devenu un élève modèle. On dirait que tu as juré, au moment même où tu as pris la résolution de te tenir plus calme, de t’isoler de nous en n’apprenant rien, rien de rien. Tu venais au collège sans cahiers, sans livres, parfois sans un simple stylo ; durant les cours, tu te tournais vers les autres élèves, ignorant absolument l’enseignant sur l’estrade, et tu attendais qu’il se passe quelque chose d’amusant. S’il ne se produisait rien, d’ailleurs, tu suscitais les évènements : tu savais exactement qui insulter, et à quel moment, et de quelle façon, pour obtenir de lui la réaction espérée et mettre un peu d’animation dans un cours où, qui sait, le professeur aurait peut-être réussi autrement à faire son métier.
Tu riais presque tout le temps ; et la vision de ta face sotte et hilare, à la fin, m’exaspérait à un point tel que je me demande comment j’ai réussi à ne jamais te frapper. Parfois je t’envoyais dans le couloir et c’était une façon de te protéger de ma détestation croissante ; mais tu ne le comprenais pas et, étranger à tout sentiment de honte, tu te manifestais, passant ton petit mufle d’imbécile par l’encoignure de la porte pour interpeller tes camarades. Ton rire est l’une des choses les plus malsaines qu’il m’est jamais été donné de voir et d’entendre. Il provient en effet de ton ignorance satisfaite, et de la joie que tu éprouves quand tu peux détruire quelque chose. Tu nous as empêché de faire cours, tu as ruiné les efforts de plusieurs de tes camarades qui auraient pu réussir si on les avait laissés travailler tranquillement, tu as craché dans la main inlassablement généreuse que te tendait le système scolaire. Et tout ce gâchis te fait jouir, il excite ton rire de ténèbres. Je sais aussi que tu es l’un de ceux qui se sont efforcés d’introduire à l’intérieur du collège la violence des bagarres entre cités de Staincy. C’était cela qui t’intéressait vraiment ; tu t’y trouvais, je crois, dans ton élément.
J’ai eu quatre-vingt dix élèves environ cette année, et avec beaucoup je me suis accroché durement ; mais pour presque tous j’éprouve sympathie ou indulgence. Mes disputes avec eux étaient suivies de trêves, je parvenais à leur parler, à les comprendre souvent. C’est seulement avec trois d’entre eux que le conflit est demeuré permanent et insoluble. Ces trois-là, je me hasarderai à les qualifier de mauvais -et tu fais évidemment partie du lot. Il me serait difficile de justifier l’usage d’un mot si rude, qui n’est que le reflet du sentiment mauvais que vous avez su me mettre au cœur. Une vive, durable et profonde haine. Un professeur idéal devrait récuser cet affect de toutes ses forces ; mais il y a longtemps que j’ai cessé d’être un professeur idéal : je ne suis qu’un homme, et je te hais.


Tu étais donc là, assis à la table du conseil de classe, et sans aucune gêne, tu défendais ton cas indéfendable, tu te justifiais et tentais de nous convaincre que tu n’avais pas été le sinistre emmerdeur que nous avions tous vu. A l’évidence, tu étais persuadé de subir une injustice, une basse vengeance. Tu nous abreuvais aussi de promesses, bien entendu : elles te coûtaient si peu ! Tu les aurais oubliées en franchissant le seuil de la pièce. Et nous, bêtas que nous étions, nous dépensions notre salive à te prouver le bien-fondé de notre décision, à t’expliquer qu’avec une ignorance aussi profonde tu aurais été incapable de suivre la première minute d’un cours de troisième. Personnellement, je me suis retenu d’intervenir ; je craignais de ternir mon image en me montrant grossier à ton égard. Mais j’aurais voulu dire : « Chers collègues, il est inutile de faire redoubler Patrick. Il a choisi la condition d’imbécile et rien ne laisse à penser qu’il révisera ce choix un jour. Le garder avec nous une année de plus, c’est lui offrir une chance dont il ne fera aucun usage. Poussons-le vers la sortie. Mais d’abord, écoutons-le couiner quelques instants. Savourons ses supplications. »

Tu t’obstinais à plaider, et il a fallu te faire taire ; à la fin du conseil, ton éternel sourire était revenu.

Je ne sais pas pourquoi tu es un être humain d’aussi médiocre qualité. Les gens de ta famille, quand je les ai rencontrés, m’ont paru plutôt humbles et gentils. Il est possible que, à cause précisément de cette gentillesse, ils n’aient pas su t’élever. On m’a dit qu’à la fin de chaque trimestre, pour te consoler des propos durs et humiliants des enseignants à ton égard, ils te font un cadeau. La dernière fois, c’était un maillot de football à 70 euros. –Je me refuse en tous cas à invoquer pour toi une quelconque excuse sociale. Je trouverais cela profondément insultant pour les très nombreux élèves qui, nés dans des familles aussi pauvres que la tienne, se comportent avec une tout autre dignité.

Les vacances arrivent à temps, et je vais m’efforcer de t’oublier autant que possible. Je sais pourtant que je ne pourrai pas me débarrasser entièrement de toi. J’espère ne pas t’avoir pour élève l’an prochain ; mais même si cette épreuve m’est épargnée, je te croiserai encore dans les couloirs, j’entendrai encore parler de toi, en salle des profs, de la bouche de collègues aux nerfs usés. Et à supposer même qu’un déménagement opportun ou le miracle d’un placement en pensionnat t’éloigne vraiment de nous, d’autres, semblables à toi, te remplaceront à coup sûr. Tu es mon compatriote, et il nous reste sauf évènement imprévu un demi-siècle à vivre dans le même pays. Cette perspective m’est profondément désagréable. Tu vas grandir et je te vois comme une menace pour moi-même, pour les miens et pour ce qui m’est cher ; je crois aussi que tu seras une source d’ennuis jamais asséchée pour tes camarades de classe, tes voisins et tes proches. Le temps ne mettra au mieux qu’un vernis de civilité sur ton caractère vicieux ; peut-être aussi la crainte d’être puni se développera-t-elle dans ton esprit. Mais il me paraît malheureusement assez probable que tu seras un délinquant ; je te crois capable, non seulement de délits, mais de crimes. Certains trouveront choquant, obscène, absurde de faire cette prédiction à propos d’un enfant de quatorze ans, qui n’est à l’heure actuelle qu’un cancre un peu agité. Je le sais et je passe outre. Tu es de ceux qui n’expriment jamais aucun repentir pour les fautes qu’ils commettent, et qu’ils ne reconnaissent d’ailleurs pas comme telles. Tu es, au sens le plus précis de ce terme, un innocent.

Tu es là. Tu es là.


Mon petit Patrick, va au diable.



Ali Devine

 

 

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23 mai 2008 5 23 /05 /mai /2008 15:35

Dans le métro, à sept heures et quart du matin, les passagers encore ensommeillés de la ligne 13 jettent des regards inquiets sur un monsieur armé d’un stylo rouge. Il s’en sert pour annoter des copies et répète toutes les vingt secondes, de plus en plus distinctement : « Oh ! non. Oh ! tout de même. Oh ! mais qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu. Mais bordel, ils ne comprennent donc vraiment rien. Ou bien c’est moi ? Oh ! » L’équilibre mental de l’individu semble clairement altéré.

Vincent Lalande est mon élève pour la troisième année consécutive (le pauvre). Assis au fond de la classe, il ne bavarde pas, ne dessine pas, n’envoie pas de SMS, ne feuillette pas de manga. Il est là, se balance parfois sur sa chaise, applique les consignes un peu lentement mais sans rechigner. Il rêvasse et m’écoute par intermittence ; je suis son bruit de fond. Plutôt petit mais bien fait, c’est un sportif dont le bulletin trimestriel ne comporte en général qu’une bonne ligne, celle que remplit le professeur d’EPS. En classe, Vincent se plaint souvent d’avoir mal à la tête ou au ventre. Je ne lui connais aucune pathologie sérieuse, mais je ne crois pas qu’il bluffe quand il dit éprouver un malaise et demande à sortir : c’est son corps qui proteste contre l’immobilité, la position assise, l’enfermement. Il est fait pour l’exercice physique mais on ne lui en concède que trois ou quatre heures par semaine. Il est en revanche astreint à vingt-cinq heures de matières intellectuelles pour lesquelles il n’a aucun goût et très peu de capacités.

Sa copie est l’une de celles que j’annote. En échafaudant péniblement une phrase par ci par là, en ramassant les points qui récompensent les plus soigneux, Vincent arrive à 05/20 environ. Je lui donne les mêmes conseils depuis trois ans : écoute le cours, apprends tes leçons. L’année, avec lui, se déroule toujours de la même façon. En septembre et au lendemain des conseils de classe, il vient me trouver et m’informe qu’il a pris de bonnes résolutions. Sa sincérité est alors incontestable et sa bonne volonté fait plaisir à voir. Je lui réponds que je prends acte de ses promesses et je lui rappelle que, pour accomplir son rêve qui est de devenir pompier professionnel, il doit arriver jusqu’au niveau bac. Mais il est incapable de tenir plus de quelques jours et retombe rapidement dans son indolence habituelle. Il est poli, discret et n’a jamais posé le moindre problème de discipline. C’est assez remarquable chez un élève qui s’ennuie et pour qui l’école est la cause d’une souffrance diffuse. Les notions trop complexes, les raisonnements trop sophistiqués le heurtent, au sens propre du terme ; je vois alors son visage qui grimace comme à l’encaissement d’un coup. Je ne dirai pas qu’il est bête : il a la réaction d’un animal carnivore à qui on présente des brassées de foin pour toute nourriture. C’est un peu triste et je ne sais pas quoi faire. Cette année encore, le conseil de classe du troisième trimestre décidera sans doute d’un passage dans la classe supérieure : Vincent n’a rien fait de mal, et un redoublement ne ferait qu’aggraver son problème. Mais il n’a pratiquement rien appris depuis la sixième au moins.




Huit heures. Les professeurs d’histoire-géographie sont réunis pour rédiger un avis commun sur les nouveaux programmes. Parmi bien d’autres choses, les pédagogues du ministère manifestent leur intention d’atténuer l’européocentrisme du cursus. Cela donne, dans le concret, des changements limités mais frappants. L’Empire napoléonien passe pratiquement à l’as, tandis qu’on consacre trois heures en sixième à l’étude de la Chine ou de l’Inde classique, et autant en cinquième à celle d’un royaume africain. Ces initiatives divisent les enseignants. Profitant toutefois de l’absence pour cause de grève des internationalistes, les méchants chauvins (dont le soussigné) valident la réponse suivante :

« Un très vif attrait pour "la découverte de l'altérité" semble avoir présidé au travail des concepteurs. On nous dit par exemple, dans la présentation du programme de géographie de sixième, que l'une des missions des enseignants est de "donner le goût de l'ailleurs". Qu'il nous soit permis de dire que, dans l'académie de Créteil, il serait souhaitable de donner aux élèves, dans un premier temps, une connaissance minimale de l'ici. Celle-ci est en effet très loin d'être acquise à la fin du primaire, comme on feint de le croire. (…) Si certains collègues saluent l'ouverture du programme d’histoire sur les mondes non-européens, d'autres n'y voient qu'un gadget et un casse-tête pour l'enseignant. Qui sera suffisamment bon pédagogue pour expliquer à des élèves de sixième les ressorts d'une société bouddhiste et confucéenne comme la Chine des Han, le tout en trois heures ? (…) Nous paraît également regrettable la quasi-disparition de l'Empire byzantin, qui ne sera plus abordé que dans le cadre d'une comparaison avec les Empires carolingien et musulman : l'étude de Byzance et de l'orthodoxie était en effet la seule occasion offerte au cours des quatre années du collège de dire quelque mots de l'Europe centrale et orientale. S'il faut vraiment montrer aux élèves que l'histoire du monde ne se réduit pas à celle de l'Occident, ne serait-il pas plus pertinent de leur parler de cela que de l'Inde des Gupta ou du Monomotapa ? On remarque aussi la place très légère consacrée à l'Empire napoléonien, écrasé entre l'étude de la Révolution et celle du bilan que l'on peut en dresser en 1815. » Etc.


 

A la cantine, Maâme Galy est à la fois hilare et consternée.

« Ben comme d’habitude, j’ai mis
Alberto à la porte au bout de cinq minutes. Mais apparemment il a réussi à s’évader et il est allé dans la cour. Et là, il s’est posté sous mes fenêtres et il a commencé à m’appeler. ‘Madame. Madame ! Madaaaaaaaame ! MADAME GALYYYYY ! MADAME GALY JE VOUS AIME !’
-Tépapotib.
-Si si, jvous jure ! Il était deux étages plus bas et il gueulait, alors que j’étais avec les autres élèves de sa classe.
-Ouah, c’est beau au fond. Le balcon, ça fait penser à Roméo et Juliette » dit Catherine, toujours romantique. Nous en convenons bien volontiers : Alberto est un cancre ingérable, mais heureusement qu’il est là.


 

Sur le tee-shirt de Marius, cette inscription : « RÉVEILLEZ-MOI A LA FIN DU COURS. » OK, Marius, mais pas de somnambulisme, d’accord ?


 

Trouvé dans le carnet d’une élève, cette justification d’absence :

Bon d’accord, il s’agissait d’une fausse alerte à la bombe, mais ce petit billet plein de couleur locale me plaît beaucoup. Je crois que je vais le garder. Collector.



Je prends à part Ali, parachuté dans notre collège puis dans la classe dont je suis professeur principal après avoir été exclu de son précédent bahut par un conseil de discipline.

« Non mais franchement tu vois pas le jeu des autres élèves ? Je leur ai demandé de faciliter ton arrivée chez nous en évitant de te provoquer, mais eux ils préféreraient de loin que tu fasses le show. Ils sont tournés vers toi, là, comme des spectateurs, et ils n’attendent qu’une chose, c’est que tu dises ou fasses une imbécillité. Tu es leur bouffon ! Et toi, tu tombes dans le panneau. T’es arrivé ici depuis une semaine et tu commences déjà à faire n’importe quoi. Mais enfin, Ali, t’as pas l’air méchant, t’as pas l’air bête non plus, alors quoi ? Tu veux te manger un deuxième conseil de dis’, c’est ça ? Non mais faut le dire, à nous les profs, comme ça on saurait au moins à quoi s’en tenir. »

J’ai l’impression qu’il comprend ce que je lui dis et m’approuve. Mais une heure plus tard, il pourrit le cours de ma collègue de SVT. Il renoncerait volontiers à son statut, mais ses pairs réclament qu’il l’assume, et il n’a sans doute pas assez de force de caractère pour leur résister. Et ce qui rend la situation impossible, c’est qu’en plus, il plaît aux filles. Il n’est pas spécialement mignon, il a beaucoup d’acné. Mais ses démêlés avec l’institution lui confèrent un certain prestige, il est rigolo, cool, et nouveau. Trois filles au moins dans la classe ont manifestement le béguin pour lui. La sage Lenutsa est allée jusqu’à mettre un string blanc sous son survêt taille basse. Et
Naoufel va bientôt revenir de stage. La fin d’année s’annonce explosive.



Je retrouve en fin de journée la classe d’Alberto. Dans la cour de récréation, je dois payer de ma personne pour le protéger d’autres élèves qu’il a insultés et qui veulent le frapper. Il est en pleine forme depuis le début du printemps et donne sa pleine mesure –une grosse connerie par jour minimum. Je ne peux pas m’empêcher de taquiner l’affreux jojo.

« Alors Alberto, comme ça t’es amoureux de madame Galy ?

-Ouah msieu, qui c’est qui vous a dit ça ?

-Madame Galy elle-même, figure toi.

-Eh mais msieu, c’est même pas vrai.

-SIII ! disent tous les autres élèves. Tu criais comme un ouf ! Madame Galy elle était toute rouge et elle nous a demandé de fermer les volets, mais on continuait quand même de t’entendre.

-Ouah les gros mythos ! Msieu, jvous jure que j’ai rien fait. Si je mens, le diable y vient me prendre ce soir, et y m’emporte direct en enfer.

-Arrête un peu avec le diable, intervient Jude. Tu crois pas qu’il a autre chose à faire ? »



A la fin de la journée, Mme Léostic fait avec les quelques enseignants traînant en salle des profs le bilan des dernières journées. Un violent conflit inter-cités agite Staincy, Sud contre Nord ; il y a eu, depuis mercredi, 34 interpellations (mais on ne sait pas quel est le score). Quelques-uns de nos élèves ont goûté aux joies d’une première nuit en garde à vue ; un autre est à l’hôpital, sous assistance respiratoire. « A l’intérieur du collège, tout va très bien, dit-elle ; il y a une semaine que nous n’avons pas eu le plus petit accrochage. En revanche, de l’autre côté des grilles, c’est le règne de la barbarie. Rouer de coups, à vingt contre un, un enfant de douze ans, ça ne pose aucun problème. » Je lui dis qu’effectivement, j’ai parfois un peu l’impression de travailler dans la zone verte de Bagdad ; monsieur Malzieu, professeur de mathématiques, m’a raconté que mercredi dernier un agent de la BAC lui a interdit d’aller à la boulangerie qui se trouve à 150 mètres de l’entrée du collège.

Nous ne sommes pas visés. Les jeunes voyous sont tellement obnubilés par leur vendetta qu’ils ne nous accordent pas la moindre importance. Mais je ne sais pas combien de temps cette relative sécurité durera. Le dernier jour, plusieurs ados ont essayé d’entrer dans le collège en sautant les grilles. Contrairement à ce que vous pourriez croire, ce n’était pas des transfuges d’un établissement privé à la recherche d’un enseignement plus libéral, mais un corps expéditionnaire venu achever chez nous des règlements de compte commencés ailleurs. Le CPE, M. Paserot, les a refoulés, mais il a été lui-même molesté. Le principal et la principale-adjointe ne ferment plus jamais leur portable. Ils sont prêts en permanence à composer le 17 pour demander l’envoi immédiat d’un détachement de GIs.



Rachida, prof de français, me montre le petit film d’animation réalisé par ses élèves. Il a fallu pour cela leur faire lire le Roman de Renart, leur faire écrire un scénario original inspiré de cet ouvrage, leur faire fabriquer les décors, puis les marionnettes, leur faire mettre en scène chaque moment de l'intrigue, image par image, leur faire dire avec le ton les dialogues écrits par eux-mêmes. Eh bien Rachida, si tu me lis, je te le répète : je t’admire.

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18 mai 2008 7 18 /05 /mai /2008 22:17

27 septembre. Du professeur de mathématiques.

Naoufel : attitude totalement inacceptable. Il lui faut, pour chaque heure de cours avec moi, au moins 20 minutes pour sortir ses affaires. Il passe son temps à s'amuser, se lève pour circuler dans la classe, éternue aussi bruyamment qu’il en est capable pour faire rire les autres, parle avec des élèves situés à l’autre bout de la classe...

Bref, en plus de ne fournir aucun travail, il perturbe gravement le cours !

27 septembre. Du professeur d'EPS
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Elève concerné : Naoufel. Tenue oubliée. Arrive en retard. N'écoute pas les consignes. Sur le trajet vers le stade, traîne ou traverse la route sans autorisation. Répond insolemment aux remarques.

4 octobre. Du professeur de SVT
.

Naoufel à son habitude se déplace beaucoup en cours et essaye par tous les moyens de se faire remarquer. Quand je lui ai pris son carnet de correspondance, il s'est levé et a tenté de m'intimider en parlant fort et en faisant des mouvements de colère pour connaître la raison de mon geste.

24 octobre. Du professeur de mathématiques
.

Naoufel n'a cessé de faire du bruit pendant le contrôle (il se chamaillait avec Agit pour une règle et un crayon). J'ai dû l'exclure.

8 novembre. Du professeur de français
.

Agit et Naoufel arrivent en retard. Ils n'ont pas fait le travail demandé pendant les vacances. Naoufel n'a ni cahier ni feuille et refuse de prendre le cours en note. Très perturbateur.

27 novembre. Du professeur de mathématiques
.

Naoufel répond à la moindre remarque que je lui fais : "ça me fout la rage, ils me foutent tous la rage ici."

Et caetera, et caetera. Plusieurs rapports ultérieurs suggèrent que Naoufel est en train de se déscolariser à l’intérieur même du collège : il est en général présent à la grille à huit heures du matin, mais il ne vient qu’à deux ou trois cours ; le reste du temps, il traîne dans les couloirs, rumine de mauvais coups qu’il n’a pas l’énergie de mettre à exécution, ou s’assoit dans les coins tranquilles, avec quelques collègues en glandouille, pour discutailler en attendant que la journée se termine. Cette situation très étonnante est assez courante chez les mauvais élèves, qui détestent les cours mais voient le collège comme une seconde maison.

Au début du mois de février, Naoufel est exclu huit jours en raison de son attitude durant les cours, mais aussi pour s’être « montré particulièrement insolent et provocateur envers une surveillante. » Je crois me souvenir que celle-ci avait eu l’audace de lui ordonner d’aller en cours.

A partir de cette date, je perds un peu la trace de cet élève, dont je suis pourtant le professeur principal. J’apprends de façon fortuite qu’il est pris en charge par des gens des services municipaux et par DPTS, l’association qui s’est aussi occupé -avec quelle efficacité- de Josué Ndjaga. Il revient de temps en temps en cours, et se tient relativement tranquille. Je ne reçois, à son sujet, qu’un seul rapport :

18 mars. De la professeure d'espagnol
.

Naoufel hurle en cours : "Je doooors".


La collègue a fait le même constat que moi : ce garçon pue le shit dès huit heures du matin. Je demande alors à l'infirmière de le convoquer dans son bureau pour un entretien. Elle ne m'en a rendu aucun compte. J’ignore même si elle a fait droit à ma requête.  

J’avoue ma lâcheté : soulagé de ne plus entendre parler de cet emmerdeur, préoccupé par mille autres choses, je ne pousse pas plus loin mes efforts. Au début de l’année, j’ai rencontré sa mère, je lui ai parlé presque toutes les semaines au téléphone. Résultat : aucun. Naoufel a continué ses conneries. Nous sommes au printemps, encore quelques semaines à tenir et il disparaîtra de mes listes. Certes, j’ai affaire à un adolescent en danger, mon devoir est de tout faire pour l’empêcher de s’autodétruire. Mais, mais, mais. Son faible avenir m’attriste. A cela se limite ma compassion désormais inactive.

Comme je l’ai raconté ici même, le mois d’avril a été, à Félix-Djerzinski, une période extrêmement tendue, émaillée d’actes de violence et d’indiscipline qui paraissaient d’autant plus graves qu’ils étaient insuffisamment réprimés. Tous les professeurs du collège étaient alors à cran et réclamaient une poigne de fer contre les perturbateurs. C’est ce moment que Naoufel a choisi pour se rappeler à notre bon souvenir ; on ne peut qu’admirer son flair. Deux ou trois jours avant les vacances, il a participé à une ridicule tentative de blocage de l’établissement. Une enseignante l’a aperçu qui portait une grille de chantier et la déposait devant l’entrée ; d’autres élèves l’accompagnaient mais sa réputation est telle que lui seul a été immédiatement reconnu. Il n’a d’ailleurs rien fait pour se cacher –quand on me raconte l’histoire, je suis sur le point de m’écrier « mais il aurait tout de même pu tirer sa capuche ! » Lui et ses potes avaient vu à la télévision que des lycéens barricadaient leurs établissements et en interdisaient l’accès ; ils avaient trouvé ça cool et avaient voulu faire la même chose. Et maintenant il nous tire son éternelle tête d’ahuri, et s’enferre dans des explications lamentables : il n’a pas porté la grille, il se serait borné à mettre la main dessus, pas longtemps, juste quelques secondes, pendant que d’autres personnes dont il ne peut nous révéler le nom perpétraient le forfait. (« Assume un peu tes actes, bordel ! De quoi t’es fait, Naoufel ? d’éponge ? »)

Je suis convoqué à son conseil de discipline en ma qualité de professeur principal. Vu son dossier et l’air du temps, je ne mise pas un centime sur ses chances : il sera exclu définitivement, c’est sûr comme la mort. A l’approche de l’heure fatidique, je suis presque guilleret : ça lui fera les pieds, ça servira de leçons aux autres, et ça nous débarrassera d’un fameux boulet. Hop ! Du balai, Naoufel ! J’en rigole avec mes collègues. Je suis un imbécile.

Un quart d’heure avant le début du conseil, je m’aperçois que l’accusé patiente près du secrétariat, avec ses deux parents. Je vais les saluer, par courtoisie et aussi pour déminer le terrain. Je n’aime pas beaucoup les éclats ; autant les préparer à l’inéluctable, ça nous évitera peut-être un coup de sang comme il s’en produit parfois dans ces circonstances.

Elle est mère au foyer ; c’est la mamma méditerranéenne typique, qui a fait ce qu’elle a pu pour nourrir et élever tout son monde. Quand je suggère qu’elle a peut-être trop gâté son fils, elle me répond : « Mais monsieur, nous, on fait avec ce qu’on a. Quand on a de quoi, la table est bien garnie ; sinon, eh ! on mange du riz. » Le père est taxi de nuit. Il paraît sincèrement consterné. Je lui dis que je suis désolé de faire sa connaissance dans ces circonstances ; il dit, avec un sourire las : « Ce sont les aléas de la vie. » Nous discutons un peu du cas de Naoufel, qui est là et paraît encore plus hébété que d’habitude. Son père amorce le geste de lever les bras au ciel. Sa mère le défend d’une façon bien particulière ; on pourrait presque dire qu’elle plaide l’irresponsabilité. Après avoir soutenu pour la forme la version des faits présentée par son fils, elle dit : « Mais vous savez, monsieur, Naoufel il est bête. Il est bête ! Oh, oui, c’est un imbécile. Il est grand et on dirait pas quand on le voit comme ça, mais dans sa tête, c’est juste un tout petit enfant. Cinq ans, il a ! Alors il voit les autres faire une bêtise, et il ne peut pas s’empêcher d’y aller. Les autres l’appellent, parce qu’ils savent que lui il ne peut pas résister. On dit qu’il est dans tous les mauvais coups, d’accord ! Mais c’est pas lui qui commence. De toute façon, il est trop bête. » J’hésite : peut-être est-ce le moment de parler de l’odeur suspecte que dégage souvent leur garçon ?
Mais ils esquivent le sujet, et je n’insiste pas. Le père place la conversation sur un plan plus général. Il est né dans ce quartier il y a une cinquantaine d’années, il a été scolarisé dans ce même établissement ; il est triste de voir à quel point les choses se sont dégradées depuis son époque. Il me dit que son véhicule a été percuté deux jours plus tôt par un jeune qui n’avait pas de permis, ni sans doute de papiers ; comme le jeune en question s’est montré « correct », il a bien voulu qu’on s’arrange, mais en attendant c’est lui qui est dans une merde noire. Il ajoute qu’ils ont déjà pensé à déménager, pour arracher leurs plus jeunes enfants aux mauvaises influences ; mais sa femme et lui ont peur qu’ailleurs, ce ne soit pareil. Le père de Naoufel en veut beaucoup aux rappeurs ; la mère lui dit « oh allez, c’est pas à cause des paroles de leurs chansons que les jeunes tournent mal » mais il lui répond « attends, moi j’ai le temps de les écouter, les paroles, quand je tourne la nuit dans mon taxi. Des fois, ça me fait peur. » Pourquoi est-ce que c’est de pire en pire ? Et d’ailleurs est-ce que c’est vraiment de pire en pire ? Tout prof d’histoire que je sois, je n’ai aucune explication à leur fournir sur le pourquoi de ce grand échec dont leur fils est à la fois l’un des acteurs et l’une des victimes collatérales.

J’ai beaucoup de sympathie pour eux et je commence à regretter de m’être à ce point réjoui de l’éviction probable de leur fils. J’essaie de les préparer au dénouement probable du conseil de discipline : il est rare que le verdict soit autre chose qu’une exclusion définitive ; par ailleurs, les circonstances ne jouent pas vraiment en faveur de Naoufel. Tout à coup affolée, sa mère se penche vers moi : « Mais monsieur, vous allez tout de même pas le virer maintenant ? On est en avril ! Ça veut dire qu’en fait il aura pas classe avant septembre, dans cinq mois ! Vous croyez que ça va résoudre son problème, ça ? Et puis vous, vous le connaissez un peu, vous savez comment lui parler, vous savez où nous trouver, on vit juste à côté. Alors que dans son nouveau collège, y va arriver avec son dossier de mauvais élève, les autres vont tout de suite le regarder de travers ! S’il vous plaît ! » Je lui réponds prudemment que je ne suis pas habilité à prendre part au vote. Heureusement, car la décision m’apparaît tout à coup beaucoup plus difficile.

Au cours du conseil, chacun joue son rôle. Incapable de mentir de façon cohérente, Naoufel finit par avouer que oui, il a bien porté la grille qui barrait l’entrée du collège. M. Navarre, le principal, instruit avec fermeté ; j’observe son crâne bosselé et luisant dans le contrejour, en me disant que ceci est sans doute l’aspect le plus pénible de son métier. La mère est d’abord véhémente puis, ayant épuisé ses cartouches, elle retient dignement ses larmes. Une dame de la mairie, qui a brièvement suivi Naoufel, rend compte de ses vains efforts. Je rappelle en quelques mots le pedigree scolaire du garçon, en insistant sur le fait que bien avant son exploit il était déjà en train de nous échapper.

Pendant que les votants délibèrent, j’échange encore quelques mots avec la famille, puis je vais me dégourdir les jambes. Il fait très beau dehors, les oiseaux chantent. La douceur de l’air me fait penser à ces vieilles cartes postales de Staincy que j’ai vues dans une monographie : il y avait alors des vergers, des étangs pour pêcheurs à la grenouille, des routes pavées allant Dieu sait où, et sur les hauteurs des lieux de plaisir honnête où les Parisiens aimaient passer leurs dimanches d’été. Les choses changent.

Le conseil rend un verdict d’une clémence inattendue : exclusion définitive avec sursis ; au cours des trois prochaines semaines, Naoufel doit trouver un stage ; s’il se passe bien, nous favoriserons son passage dans notre troisième en alternance. Les parents sont très heureux et ne savent même plus à qui adresser leurs remerciements. La principale adjointe feuillette déjà son calepin pour trouver un patron complaisant susceptible d’accueillir notre petit protégé. Je vais féliciter le principal pour cette décision équilibrée. Nous convenons qu’il s’agit d’un pari risqué, mais qu’il faut le faire.

Cependant je suis persuadé que Naoufel ne saisira pas la chance qui lui est donnée.
    

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11 décembre 2007 2 11 /12 /décembre /2007 19:05
Coeur-1.jpg
"Stéphanie -Msieu, jamais on fait vie de classe.
Moi -Tu plaisantes. On en a faite une la semaine dernière.
Stéphanie -Mais on a des choses à dire.
Moi -Vous avez toujours des choses à dire. Si je vous écoutais, on pourrait faire vie de classe tous les jours. Et je sais ce que vous me raconteriez : les profs vous donnent trop de devoirs, ils vous parlent mal et ils vous punissent alors que, sur le Coran, vous n'avez rien fait.
Agit -C'est pire que ça, msieu.
Moi -Pire que ça ? Laissez-moi deviner : ils ont essayé de vous forcer à travailler ? Ça, c'est vraiment méchant de leur part.
Stéphanie -Mais Msieu, arrêtez de vous moquer ! Écoutez-nous un peu !
Cindy-Lou -Ouais, on veut parler de Monsieur Bonhomme.
Moi -Ah, nous y voilà. Je m'y attendais, figurez-vous.
Plusieurs élèves -Et pourquoi ?
Moi -Parce qu'il vient de me remettre un nouveau rapport à propos de vous.
Stéphanie -Ouaaah ! Un rapport ! Il est malade !
Moi -Stéphanie, si tu répètes encore une fois ce genre de choses, je te colle mercredi après-midi, c'est compris ?
Naoufel -Et qu'est-ce qu'y dit dans son rapport ?
Moi -Eh bien la même chose que d'habitude. Votre niveau en français est mauvais, ce qui n'est pas forcément votre faute ; mais vous ne faites aucun effort pour rattraper votre retard. Les cours ne se passent pas bien, parce que vous faites de la résistance : vous n'appliquez pas les consignes, vous essayez de négocier quand il vous donne des devoirs, ce qui est idiot, puisque la plupart d'entre vous ne les font pas de toute façon. Le résultat, et je m'en aperçois bien quand je lis vos copies, c'est que la plupart d'entre vous parlent et écrivent le français comme si c'était une langue étrangère pour eux. Ah oui ! il dit aussi, plus précisément, que certains élèves perturbent les cours en faisant n'importe quoi. Dois-je vraiment préciser (dis-je en regardant fixement Agit, puis Naoufel) qui sont les perturbateurs en question ?
Agit et Naoufel -Qui ? Moi ?
Moi -A votre avis ?
Agit et Naoufel -Ouaaaaah ! Trop dégoûté !
Stéphanie -Eh msieu, y parle pas de moi, msieu Bonhomme, dans son rapport, d'accord ? Bon bah moi, je peux vous dire que Naoufel, pour une fois, il a rien fait. Il était tout calme au premier rang, on croyait qu'il était malade.
Moi -Stéphanie, le faux témoignage est puni par la loi.
Stéphanie -Pourquoi vous dites ça ? Pourquoi vous le croyez lui et pas moi ?
Moi -Stéphanie, tu es une fille intelligente, alors tu dois certainement comprendre pourquoi je crois mes collègues plutôt que mes élèves.

(Deux ans avant mon arrivée au collège, François Bonhomme a été accusé par une de ses élèves de quatrième de l'avoir touchée. Cette plainte était étayée par le témoignage de plusieurs copines, qui avaient tout vu, les gestes déplacés, les larmes de la pauvre victime. L'affaire s'est terminé par la condamnation de la gamine pour dénonciation calomnieuse. C'est une épreuve que je n'aimerais pas vivre.)

Agit -Msieu, je peux vous dire un truc ? Msieu, sur la tête de ma mère j'ai rien fait.

(Chaque fois qu'un élève emploie cette expression, je repense à une scène de Tirez sur le pianiste, de Truffaut. Un truand jure je ne sais quel bobard "sur la tête de sa mère", et on voit, dans une petite incrustation en haut à droite de l'écran, une pauvre vieille dame qui s'effondre dans sa chambre, victime d'une attaque cardiaque fulgurante.)

Agit -... sur la tête de ma mère j'ai rien fait. Jreconnais, j'ai pas fait mes devoirs. Mais de toute façon je vais être puni, puisque j'aurais zéro, d'accord ? Alors après, pendant les cours, sérieux jsuis trop sage, jpose des questions et tout, et vous savez quoi msieu ? Eh ben y mrépond même pas. Y dit "Tais-toi !", alors que je fais que poser des questions. Eh mais pourquoi y me traite comme ça lui ?
Moi -Agit, je crois que je peux comprendre monsieur Bonhomme. Si tu prends la parole à tort et à travers, sans l'avoir demandée, pour lui demander de répéter des consignes qu'il a déjà donnée cinq fois, et que tu n'as pas entendue, parce que tu n'écoutais pas, ben c'est un peu normal qu'il t'envoie bouler, tu ne crois pas ? C'est pas un distributeur automatique de réponses monsieur Bonhomme, c'est un prof. Un être humain. Des fois il est fatigué, énervé, ou malade, et alors il n'a pas forcément envie de te répondre avec gentillesse et humour, comme je suis sûr qu'il fait habituellement. Alors mettez-vous à sa place.
Cindy-Lou -"Gentillesse et humour !" Msieu Bonhomme ! Wouarf.
Agit -Eh mais monsieur, vous dites toujours ça, mettez-vous à notre place, mettez-vous à notre place. Mais vous, essayez un peu de vous mettre à notre place. Vous croyez que c'est facile ?
Moi -Honnêtement oui, je crois que c'est plus facile. Si vous voulez, vous pouvez vous asseoir dans un coin et vous faire tranquillement oublier. Tiens, le dernier jour, j'ai vu Bernadette qui dormait au fond de la classe, ...
Bernadette -Ouah msieu, c'est pas vrai ! (et elle rit, car elle sait bien que si.)
Moi -...eh bien je ne l'ai pas réveillée, je ne lui ai pas demandé de se mettre au travail, parce que j'ai pensé que tant qu'elle dormait elle ne bavardait pas. Voilà. Alors que nous, les profs, on ne peut pas se planquer, voyez-vous. Il faut toujours qu'on soit là, debout, devant vous, à essayer de vous expliquer des choses que vous ne comprenez pas, des choses que bien souvent, vous n'avez aucune envie de comprendre.
Agit -Ouais mais nous aussi on peut être fatigués ou énervés, comme vous dites. Moi je me suis fait voler mon portable hier, ben pourtant je vous ai pas empêché de faire cours.

(De forts soupçons pèsent sur Naoufel. Il a nié, bien entendu, mais je sais aussi qu'il a essayé de consoler Agit en lui disant : "Qu'est-ce tu pleures pour un portable ? Il était tout pourri ! Je t'en vole un mieux, stu veux.")

Moi -Il n'aurait plus manqué que ça. D'abord, pourquoi est-ce que tu amènes ton portable au collège ? Tu vis à 500 mètres !
Stéphanie -Eh mais msieu, c'est autre chose qu'on voulait vous dire sur Monsieur Bonhomme.
Moi -(Soupir) Et qu'est-ce que c'est, cette affreuse révélation ?
Stéphanie- Il nous aime pas.
Moi -Comment ?
Plusieurs voix, dont celles d'Agit et Stéphanie -Il nous aime pas.
Moi -Mais de quoi vous me parlez ? C'est pas son boulot de vous aimer, enfin ! Vous avez des parents pour ça ! Ya pas de module "amour" à l'IUFM, désolé !
Plusieurs voix -C'est quoi l'ihueffème ?
Moi -Laissez tomber. Ce que je veux vous dire, et j'espère que vous le comprendrez, c'est que même si vous avez l'impression que Monsieur Bonhomme ne vous aime pas, même si vous ne l'aimez pas vous-mêmes, vous devez vous rendre compte que la matière qu'il vous enseigne, elle, elle est très importante. Et ce serait complètement idiot que vous n'appreniez rien en français parce que le prof ne vous paraît pas suffisamment sympa, pas suffisamment cool. Alors ne vous focalisez pas sur lui et essayez de prendre tout ce qu'il a à vous donner, OK ?
Bogdan -Ouais mais msieu, on apprend mieux quand on aime bien le prof.
Plusieurs voix, dont la mienne -C'est vrai.
Agit et Stéphanie -Il nous aime pas.



Ma femme et moi emmenions régulièrement notre fils Louis à la PMI quand il était bébé. Nous vivions alors à Moizy-sous-Bois, une commune pauvre du Val-de-Marne. Partout, sur les murs du local où les enfants patientaient avant qu'on les examine, les puéricultrices avaient punaisé des affichettes qui martelaient le même message.

"Mères ! Parlez à vos enfants !"

"Ils ont besoin que vous leur montriez votre amour."

"Câlinez vos tout-petits ; chantez-leur des comptines, racontez-leur des histoires."
.
Pour un grand nombre des mamans qui passaient dans ces lieux, ces messages étaient destinés à rester lettre morte ; d'ailleurs certaines étaient analphabètes. Elles passaient leur temps à parler entre elles à voix très forte. Quand elles étaient seules, elles rêvassaient. Rien ne semblait pouvoir les sortir de leur indifférence torpide, et leurs petits pouvaient faire à peu près tout ce qu'ils voulaient. Elles n'intervenaient qu'en cas de danger imminent, si l'enfant bleuissait ou se rapprochait d'une prise de courant. J'ai souvent éprouvé de la compassion pour ces enfants qui semblaient grandir seuls comme des arbres de la forêt. Mais, perplexe ou un peu lâche, je n'ai jamais rien dit.
Je me suis souvent posé deux questions. La première : pourquoi ces mères se comportent-elles ainsi ? Je ne me permettrais pas de penser qu'elles aiment moins leurs enfants que je n'aime le mien. Louis est mon premier et à ce jour seul enfant, j'étais un jeune père très anxieux, et je me disais parfois, en observant leur placidité, que tout cela était culturel, qu'elles élevaient leurs gamins selon une tradition que je n'avais pas à juger, et que je ferais certainement moins le malin si j'avais huit enfants au lieu d'un seul. D'ailleurs, ces mamans avaient fait l'effort d'emmener leurs bébés à la PMI, ce qui témoignait d'un certain souci de leur bien-être. Mais avec le temps, je suis de moins en moins convaincu par ce travail d'auto-persuasion politiquement correct. Et il faut peut-être reconnaître pour commencer que quand on fait huit enfants, on a de fortes chances d'être une mère négligente.
La deuxième question que je me pose est : que devient l'enfant à qui ses parents ont négligé de parler pendant les trois premières années de sa vie ? J'ai déjà eu quelques éléments de réponse quand, quelques mois plus tard, mon fils a commencé à fréquenter une halte-garderie de la même commune, où il était l'unique rejeton d'une famille des classes moyennes. Louis faisait l'émerveillement du personnel : il souriait, il était gai, il cherchait à communiquer avec les autres ; il savait comment manipuler un livre. Cet enfant normal faisait exception.



-Aaaah, bordel, mais qu'est-ce que c'est que ces gens ? On dirait que la scolarité de leurs gamins m'intéressent plus qu'eux ! Ils pourraient tout de même faire un effort !
-Qu'est-ce qui se passe ? me demande avec placidité un collègue.
-Il y a cinq perturbateurs dans la classe dont je suis prof principal. Je viens d'appeler chez les parents de quatre d'entre eux. Il y en a une qui ne répond jamais aux messages que je laisse sur son répondeur, une qui ne parle pas français, un qui a abrégé au maximum la conversation et une qui m'a dit : "Je vais en parler à son père, il va payer ça."
-Et le cinquième ?
-Ben c'est Agit Aksu, je vais appeler sa mère, là.
-Tu sais, ça m'étonne pas beaucoup. Moi, la dernière mère d'élève que j'ai vue, elle m'a dit : "Moi, j'y arrive plus avec Kévin, mais vous, il vous aime bien. Alors est-ce que vous pourriez vous occuper de lui ?" Texto.
-Pu-taaaain. Et elle te file ses allocs en échange ?
-Non mais attends, moi, j'ai 24 ans, je suis un peu jeune pour adopter un gamin qui en a 13.
-Bon, excuse-moi, faut que je passe mon dernier coup de fil. (...) Bonjour, madame. Vous êtes la mère d'Agit Aksu ?
- (Voix endormie) Oui, c'est moi.
-Je suis M. Devine, son professeur principal. Vous avez cinq minutes à me consacrer ?
-Oui, oui.
-Voilà, je vous téléphone parce que nous avons beaucoup de problèmes avec Agit en ce moment. Il perturbe pratiquement tous les cours. Il n'est pas méchant, hein, ce n'est pas un voyou, là-dessus je peux vous rassurer. Mais les enseignants sont tout de même souvent obligés de l'exclure de leurs cours parce qu'autrement, ils ne peuvent pas faire leur métier. Et comme en plus, Agit ne travaille pas du tout, et que ses notes sont très basses, on a une situation inquiétante. Voilà.
-Ah.
-Vous êtes surprise par mon coup de fil, madame ?
-Non, pas vraiment, j'avais déjà vu en regardant son carnet de liaison qu'il y avait un problème.
-Et heu... excusez-moi de vous poser la question, mais vous avez fait quelque chose ?
-J'ai essayé, mais il ne m'écoute pas. Vous savez, ce n'est pas facile, hein. C'est... Je peux vous parler ?
-Bien sûr, madame. Je ne demande pas mieux.
-Mais vous n'allez pas répéter ce que je vais vous dire, d'accord ?
-Je vous le promets.
-Voilà, vous savez, Agit, c'est un enfant qui a une histoire particulière. Il n'a jamais connu son père, je dois l'élever toute seule. Alors il n'est certainement pas le seul dans ce cas, mais lui, il le vit très mal, surtout maintenant qu'il est un adolescent. Il me fait des reproches sur la façon dont j'ai fait ma vie. Et il essaie de prendre la place de l'homme, dans notre petite famille. C'est vrai que ses grands-parents le lui ont peut-être un peu trop répété, que c'était lui, l'homme, maintenant, qu'il devait me protéger. Qu'est-ce que vous voulez, il a fini par le croire. Donc vous comprenez que quand je lui dis que ça ne va pas, qu'il fait n'importe quoi, il ne m'écoute pas. Il me répond : "Mais toi aussi, t'as fait n'importe quoi."
-Ah.
-Et le seul qui a un peu d'autorité sur lui, c'est son oncle, mais je ne veux pas le déranger à chaque fois qu'il y a un problème avec Agit. D'abord je dois pouvoir régler ça moi-même. Et puis, son oncle, c'est un homme bon, mais de temps en temps ça peut lui arriver aussi d'être un peu violent. Alors moi, vous savez, je suis la mère d'Agit tout de même, je ne veux pas qu'il se fasse frapper.
-Bien sûr.
-Et puis Agit, aussi, comment vous dire ? Il a un immense besoin qu'on s'intéresse à lui. Moi vous savez, j'ai un compagnon en ce moment, et ça se passe très mal, avec Agit. Si je fais un bisou à mon ami et qu'Agit le voit, il va falloir que je lui en fasse dix, sinon c'est la crise totale. C'est pour ça que... je peux pas vous demander d'aimer Agit, bien sûr, mais vous devez savoir que c'est un enfant, il est... comment dire...
-...en manque ?
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-Oui, c'est un peu ça, en fait. Il veut toute l'attention pour lui.
-Et vous pensez que c'est ça qui explique son comportement pendant nos cours ?
-Ah oui, je pense. Vous savez, je sais que ça se passe très mal avec un de vos collègues, monsieur Bonhomme, il s'appelle, je crois.
-C'est le professeur de français.
-Oui, eh bien à chaque fois qu'Agit me parle de lui, il me répète la même chose, comme quoi monsieur Bonhomme ne l'aime pas, qu'il ne veut pas répondre aux questions, qu'il l'ignore, et ainsi de suite.
-Madame, j'ai déjà parlé de ça avec mon collègue, et je peux vous dire qu'il a de très bonnes raisons de se comporter de cette façon.
-Oui, je sais, mais si vous pouviez lui dire d'être un peu plus gentil avec mon fils ? Agit, vous savez, c'est pas un enfant méchant, d'ailleurs vous l'avez dit vous même. Il a juste besoin de sentir un peu d'affection chez l'adulte.
-Madame, je ne peux rien vous promettre. Je ne veux pas minimiser les problèmes de votre fils, mais dans sa classe, il y en a d'autres qui n'ont pas non plus une vie toute rose. Il y a une élève dont la maman a un cancer, une autre dont les parents ont divorcé l'année dernière et qui passent leur temps à se jeter des mauvais sorts par marabouts interposés, enfin c'est pas la petite maison dans la prairie, si vous voyez ce que je veux dire. Et pourtant ces élèves se tiennent bien.
-Oui, mais Agit, c'est un enfant très sensible. Et c'est le mien. Dites-moi que vous essaierez de parler avec les autres professeurs.
-Je veux bien, mais vous, vous allez parler avec votre fils.
-Oui. D'accord.
-Il y a une autre chose dont je voulais vous parler. Le lundi et le mardi, je vois Agit à huit heures, et il a souvent l'air absolument épuisé, comme s'il sortait d'une nuit blanche. Vous avez remarqué la même chose ?
-Ah oui, il a des problèmes d'insomnie. Il rentre dans sa chambre à dix heures et demie, mais il n'arrive pas à s'endormir. Et puis...
-Oui ?
-Et puis c'est vrai que des fois, il y a des copains ou des copines qui l'appellent à des heures... le dernier soir, ça a sonné chez lui à trois heures du matin ! Et il a discuté pendant une heure ! Moi, je ne suis pas entré dans sa chambre, ça n'est plus un bébé et il a le droit d'avoir son jardin secret... mais je marchais dans l'appartement, je faisais du bruit pour qu'il comprenne que je m'étais réveillée et que je me faisais du mauvais sang... vous vous doutez, un appel en pleine nuit, on pense tout de suite aux pires choses...
-Mais finalement, est-ce que c'est vraiment indispensable qu'il ait son propre téléphone ? Il est encore bien jeune, non ?
-Ben au début je le lui avais acheté pour rester en contact avec lui dans la journée. Avec la vie qu'on mène, c'est important, vous savez, de pouvoir localiser vos enfants quand vous êtes bloquée au boulot. Et puis évidemment, ce téléphone, il a fini par s'en servir pour appeler ses copains.



Les deux tiers de mes élèves disposent d'un téléviseur et d'un téléphone portable personnels. Ceux qui n'en ont pas sont soit les plus pauvres, soit la petite minorité issue des classes moyennes. Souvent les parents convoqués au collège à cause des mauvais résultats ou des transgressions de leur enfant se défendent de la façon suivante : "Je ne comprends pas, on fait tout pour lui, il ne manque de rien." Au début de l'année, j'ai explicitement suggéré au papa de l'un des élèves, le lent et mou Marius, que tous ces biens pouvaient être considérés comme des récompenses et non comme des dus, qu'il ne deviendrait pas un père indigne s'il confisquait la Playstation de son fils jusqu'à ce que celui-ci se décide à bosser un minimum. Il a eu l'air surpris. C'est un homme d'origine haïtienne, venu en France pour travailler dur et offrir à sa famille ce qu'il y a de meilleur. L'idée ne lui était apparemment jamais venue qu'il puisse mettre des conditions au confort matériel de son fils. Les plaintes des professeurs, pourtant, l'affectaient sincèrement : la paresse de cet enfant trop gâté était un grain de sable imprévu dans ses rêves de réussite. Je me souviens de ses mains calleuses et de son français incertain ; je me souviens aussi du regard échangé par Marius et son père à la fin de notre entrevue, et de leur embrassade furtive.



J'organise, pour mes élèves de 4° F, un petit jeu de rôle : nous allons mettre en scène leur futur conseil de classe, et chacun d'eux incarnera un professeur. Agit réclame le rôle de M. Bonhomme, que je lui confie bien volontiers. Quand vient son tour, il dit :
"Ouais, ya trop de bavardages dans cette classe. On peut pas travailler, c'est pas bien. Et pis ya un élève qui arrête pas de faire des problèmes, c'est Agit. Tout le temps jdois le reprendre, tout le temps y s'agite, il arrête pas de poser des questions alors que j'ai déjà répondu, moi je crois qu'il est bête. On peut pas travailler avec lui."
Ses camarades sont hilares à l'écoute de cette autocritique convaincante. Je demande :
"Alors, M. Bonhomme, qu'est-ce que vous comptez faire avec cet élève ?"
Il hausse les épaules.
En y réfléchissant, je finis par me demander si Agit n'a pas choisi M. Bonhomme, dans la vie comme dans notre jeu de rôle. Ils s'entendent très mal, mais le conflit est après tout une forme de relation -une relation, même, singulièrement intense dans leur cas. Le discours d'Agit est ambivalent : le plus souvent il se présente comme la victime d'une haine injustifiée ; parfois au contraire, il prend toutes les fautes sur ses frêles épaules.
Mais ce qu'il refuse de toutes ses forces, c'est d'être abandonné au sort des élèves ordinaires.



J'ai eu quatorze ans, moi aussi, et je me souviens de quelques professeurs remarquables. L'un d'eux m'a enseigné les sciences naturelles tout au long de mes quatre années de collège. Il s'appelait M. Pauwels.
Dans le magma de souvenirs brumeux et imprécis que m'ont laissé les pénibles années de l'adolescence, j'ai gardé de lui quelques images très vives. Je me souviens aujourd'hui encore, à plus de 20 ans de distance, du cours où il nous avait expliqué pourquoi les algues n'ont pas toutes la même couleur -et c'est tout de même un bel exploit que d'être parvenu à me tenir en haleine avec un sujet pareil. Je me souviens de l'excursion qu'il avait organisée pour aller chercher des fossiles dans une carrière de calcaire et de ma jalousie envers ceux qui avaient découvert des ammonites et d'autres merveilles, alors que je ne trouvais que d'insignifiantes petites crottes. Je me souviens à l'inverse de ma fierté débordante lorsqu'à l'occasion d'une autre sortie en bord de mer, à Wissant, j'avais déniché une sorte de long ver où il avait reconnu un specimen de Nereis virens ; et je l'avais ramené au collège comme un trophée inestimable, sans me rendre compte que la bestiole était en train de crever dans le sachet plastique percé où je l'avais emprisonnée.
Il n'était pas si aimable. Dès mon deuxième cours avec lui, j'avais eu droit à une engueulade monumentale et à une heure de colle parce que j'avais représenté une feuille d'érable d'une façon qui ne lui convenait pas. Il était dur et redoutable dans ses colères, toujours maîtrisées pourtant. Je ne suis jamais allé discuter avec lui à la fin d'un cours, comme je le faisais avec mes charmantes profs de français. Mais j'aimais passionnément les choses qu'il m'apprenait et la façon dont il me les apprenait. Je n'avais pas d'affection pour lui, mais j'avais du respect et de l'admiration. Il me permettait de comprendre le monde et je lui en savais gré. Je crois encore revoir les phasmes qui s'échappaient de leur vivarium et déambulaient entre nos trousses, provoquant de petits cris effarouchés des filles. Mon coeur battait quand j'entrais dans la salle gardé par un squelette et pleine d'objets étranges, où je me sentais comme dans la maison d'un sorcier.
Ah ! comme les choses étaient différentes alors.



Quelques jours après ma conversation avec sa mère, Agit se présente au collège avec un énorme cocard. Il a l'air épuisé et triste. Il ne veut pas en parler mais les commères de service m'apprennent qu'il a été impliqué la veille dans une bagarre à la sortie du collège. Puis il est rentré chez lui, s'est disputé avec sa mère, et celle-ci l'a mis à la porte. Il était censé passer la nuit chez ses grands-parents, mais je ne serais pas exagérément surpris si on me disait qu'il a en fait dormi dans une cage d'escalier. Je décide de rencontrer la maman pour un échange de vues.
En voyant madame Aksu pour la première fois, je suis surpris. Elle est jeune -une petite trentaine ; elle ne devait pas avoir 20 ans à la naissance d'Agit. Elle est belle et séduisante. Elle s'exprime bien et je finis par oublier sa voix nasillarde et un peu traînante. Son charme physique est sans doute l'une des données à prendre en compte pour comprendre le comportement de son adolescent de fils.
A M. Bonhomme et à moi-même, elle dit qu'elle n'en peut plus, qu'Agit est peut-être trop sensible, que son indiscipline n'est qu'une manifestation de cette sensibilité ; et elle nous réclame de la compréhension voire, si nous nous en sentons capables, un peu d'affection. Mon collègue décline et rappelle avec bon sens que les règles sont les mêmes pour tous.
A la fin de notre entretien, Agit fait son apparition. Avec son oeil au beurre noir et ses vêtements chiffonnés, il est absolument pitoyable. Je dis : "Quand on parle du loup !", mais il a plutôt l'air d'un chien battu. Il n'ose pas s'approcher de sa mère ; leur dispute est encore trop fraîche. M. Bonhomme et moi, nous nous esquivons.

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Pendant ce temps, quelque part à Bobigny ou à Diyarbakir, un homme vieillit en ignorant tout des souffrances de l'enfant qu'il a engendré.
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5 novembre 2007 1 05 /11 /novembre /2007 00:20
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Cette belle image est de Yoann Grange ; vous pouvez voir l'original ici.


Pièce 1 (Imprimé sur une feuille de couleur jaune).

A Staincy-en-France, le mercredi 27 septembre 2006.

Objet : nouvel élève en 5° G [classe dont j'étais le professeur principal].

Monsieur DEVINE,

Un nouvel élève provenant du collège Leonid-Brejnev (Ranceville) intègrera les cours de la 5° G à compter du jeudi 28 septembre à 7 h 55. Il s'appelle Mohamed S.

Merci de bien vouloir l'accueillir dans les meilleures dispositions. Il est issu d'un conseil de discipline qui a eu lieu en avril 2006 et n'a pas été scolarisé depuis. La situation familiale est complexe : il est délaissé par la maman. Sa tante par contre s'occupe bien de lui.
Pour de plus amples informations, n'hésitez pas à venir me voir dans mon bureau.

Bon courage et merci de votre collaboration et de votre compréhension.

Le Principal Adjoint.



Pièce 2. Rapport d'incident rédigé par la professeure de français.

Nom de l'élève : Mohamed S., 5° G.
Date de l'incident : mardi 3 octobre, 9 h.

Description de l'incident :
Après un deuxième rappel à l'ordre oral, j'ai demandé à l'élève de se taire : il a commencé à se montrer insolent et se moquer ouvertement de moi. J'ai alors voulu le déplacer, pour qu'il soit à côté d'une des rares élèves calmes -cette classe étant par ailleurs indisciplinée au possible ; il a refusé tout net ("non, je m'en fous", "je fais ce que je veux"). De la même manière, il a refusé de sortir ses affaires (au moins une trousse !), d'ôter sa casquette, de cesser de parler (à voix haute, évidemment) et de me donner son carnet. J'ai voulu alors l'exclure de cours : il a refusé de sortir, et a commencé à tout commenter, mes décisions, mon autorité, de manière extrêmement désobligeante. C'est uniquement lorsque j'ai envoyé un élève chercher la CPE  qu'il a accepté de me donner son carnet... Après l'intervention de la CPE, je lui ai donné une retenue pour son comportement. Il a répliqué "De toute façon, je m'en fous". Il n'a cessé de répondre avec grossièreté et insolence, et de me défier. Exemple : je distribue les feuilles d'exercices à faire pour le lendemain, il les déchire délibérément, sous mes yeux, à deux reprises ! Je refuse de l'accepter en cours dans ces conditions ! A cause de lui (les autres en profitant, bien évidemment) 1 heure = 1 exercice corrigé ! Je demande une sanction à la hauteur des évènements inhérents à ce cours, en prenant compte de la rupture du contrat de réinsertion scolaire de cet élève.


Pièce 3. Rapport d'incident rédigé par la professeure d'arts plastiques.

Nom de l'élève : Mohamed S. 5° G.
Date de l'incident : 5 octobre.

Description de l'incident :
Mohamed S. est arrivé en retard casquette sur la tête. Il a déambulé tout doucement dans la salle le caleçon bien visible puisque son jean était bien en dessous de ses fesses. Je lui ai fait remarquer et il est devenu tout de suite agressif et insolent : "Quoi ?! Qu'est-ce qui a ? J'men fous ! J'fais ce que je veux ! etc..." Je lui ai dit qu'il était exclu. Il a répondu "J'men fous, c'est ça ouais c'est ça..." Il a bien sûr remis sa casquette en me regardant insolemment. J'ai demandé à un élève de l'emmener à la vie scolaire. Comme il faisait mine de partir sans le mot d'exclusion, je me suis mise devant lui. IL M'A ALORS SAISI TRES VIVEMENT LE POIGNET QU'IL A SERRE POUR ME REPOUSSER DE SON CHEMIN. Il est revenu à la fin de l'heure me narguer, casquette sur la tête et caleçon à l'air.


Pièce 4. Convocation datée du 6 octobre.

Monsieur,

J'ai l'honneur de vous informer que conformément à l'article 6 du décret n° 85-1348 du 18 décembre 1985, j'ai décidé de saisir le conseil de discipline de l'établissement,

Lundi 23 octobre 2006 A 18 HEURES.

Ce dernier sera amené à se prononcer sur la situation de l'élève : S. Mohamed, 5° G.

Les faits qui motivent sa comparution devant cette instance sont les suivants :
- manque de respect envers une enseignante (3/10)
-manque de respect et geste violent envers une enseignante (5/10).

Vous pouvez dès à présent consulter le dossier de l'élève, auprès de mon secrétariat.

Je vous prie de croire, Monsieur, à l'assurance de mes sentiments les meilleurs.

Le principal.



Pièce 5. Rapport informatif rédigé par la professeure de SVT.

Nom de l'élève : Mohamed S., 5° G.
Date des faits : 16 octobre, 16 h 30.

Lundi dernier (le 9 octobre), l'élève Mohamed S. est venu devant ma salle, afin d'assister au cours de SVT alors qu'il est en mesure conservatoire. Je lui en ai fait la remarque et il a fait mine de ne pas me comprendre et m'a dit : "Je veux les devoirs !" J'ai interpellé un surveillant pour qu'il le fasse sortir de l'établissement.
Hier, il était de nouveau devant ma salle à 14 h 30. J'ai alors fait appeler un CPE par une élève car il ne voulait pas partir. Quand il a vu ça, il s'est enfui.



Le 23 octobre, Mohamed fut bien évidemment exclu de son nouveau collège ; entre son arrivée et son exclusion des cours, huit jours exactement s'étaient écoulés. Il fut extrêmement maladroit lors du conseil de discipline : les seuls mots qu'il bredouilla ne servirent qu'à nous rappeler des fautes que nous n'avions pas eu le temps d'évoquer. Ceux qui l'ignoraient encore apprirent ainsi qu'il avait pénétré à de très nombreuses reprises dans un établissement qui lui était pourtant interdit depuis le 6 octobre, qu'il était venu défier plusieurs de ses anciennes enseignantes, qu'il avait menacé de mort l'un des CPE, qu'il avait battu et racketté des élèves de sixième -en utilisant des complicités qu'il avait su nouer pendant son très bref séjour entre nos murs.

Devant les membres du conseil, Mohamed était seul : ni sa mère, ni sa tante ne se présentèrent à ses côtés. Il donnait l'impression d'avoir été abandonné par sa famille.

Il était physiquement très impressionnant, sans rien de commun avec les enfants qui peuplaient sa classe. On ne pouvait croire que ce visage de boxeur appartînt vraiment à un gamin de 13 ou 14 ans. Il s'était rasé le milieu d'un sourcil, comme 50 Cent. Je me souviens que pendant un de mes cours, où Mohamed somnolait paisiblement au premier rang, mon collègue Bastien Rochon était passé et repassé devant la porte restée ouverte. A la sonnerie, il m'avait avoué que c'était pour voir la tête du phénomène...

Personnellement, je n'ai pas eu de problèmes avec Mohamed. A son arrivée, je l'ai pris à part, et j'ai essayé de lui tenir un discours équilibré : j'espère que ce qui t'est arrivé t'a servi de leçon ; maintenant, sache qu'ici, tu peux repartir sur de nouvelles bases ; n'hésite pas à me demander de l'aide si tu en as besoin. Il avait hoché la tête sans dire un mot. Je ne sais pas s'il a pensé, ne serait-ce qu'une fraction de seconde, que oui, peut-être, il pouvait bifurquer là, ne pas poursuivre son itinéraire de petite racaille. Mon discours de bienvenue était de toute façon un peu en décalage par rapport à la réalité : le principal adjoint avait évalué son "espérance de vie" chez nous à un mois, et nous avait invités à lui signaler la moindre incartade du lascar.
Par la suite, Mohamed est venu une fois à mon cours, puis l'a séché, puis a été exclu dans l'attente de son conseil de discipline. Le numéro de téléphone où j'aurais pu joindre un membre quelconque de sa famille, je ne l'ai jamais connu.

Je crois qu'il m'aimait bien. Il vivait très loin du collège et je lui avais promis que j'aiderais sa famille à compléter la paperasse qui lui permettrait d'obtenir la prise en charge du transport et la demi-pension pour un prix symbolique. Il avait dû être touché par cette manifestation de bienveillance.
La veille de son conseil de discipline, il est venu me serrer la main sur le parvis du collège. Je ne me suis pas dérobé, mais je lui ai fait remarquer qu'il n'avait pas le droit d'être là ; il a fait semblant de ne pas comprendre. J'ai essayé de lui faire parler de ses projets et il m'a dit qu'il souhaitait travailler dans la vente. Je me suis bien gardé de lui faire préciser quel type de produits il souhaitait vendre, et je lui ai souhaité bonne chance.

Je n'étais convoqué au conseil qu'en tant que témoin ; n'ayant pas le droit de me prononcer sur la sanction, je suis sorti dans le couloir, le temps de la délibération, et j'ai de nouveau échangé quelques mots avec lui.
"A votre avis, qu'est-ce qu'ils vont décider ?
-Mohamed, je ne voudrais pas être pessimiste, mais ça m'étonnerait beaucoup que tu échappes à une exclusion définitive.
-Quoi ?! Ils vont m'exclure pour ça ?
-Ben oui. Si tu essaie d'y réfléchir, tu verras que tu ne nous laisses pas vraiment le choix.
-Ouaah... Et qu'est-ce qui va se passer, ensuite ?
-La même chose que la dernière fois : le rectorat devra te trouver un nouvel établissement d'accueil, mais ça risque de prendre du temps."
Il semblait partagé entre la joie de se retrouver en vacances et un certain embarras. Il aimait bien Félix-Djerzinski -c'est du moins ainsi que j'interprétais ses intrusions. Son précédent bahut était dix fois plus dur que le nôtre, et il se serait bien vu dans le rôle du caïd local, entouré de petits moutons tout prêts à être tondus. Et puis, faute d'une autre maison...
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19 octobre 2007 5 19 /10 /octobre /2007 11:07
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Je sens que la mère de Naoufel est sur la défensive au début de notre entretien. "C'est les autres qui le provoquent... Vous savez, il est très gamin Naoufel, il ne peut pas s'empêcher de répondre..." Elle est un peu désarçonnée quand elle s'aperçoit que je ne lui fais aucun reproche, que je n'élève pas la voix, que j'ai plutôt envie d'aider son fils à sortir du trou qu'il a creusé de ses propres mains. Elle se radoucit, et en même temps devient de plus en plus amère :
"Vous savez monsieur, on fait tout ce qu'on peut pour ses enfants, tout, et qu'est-ce qu'on a comme résultat ? On a ça (elle désigne son fils). J'ai un aîné, il a dix-huit ans, il n'a jamais rien fait à l'école, et maintenant il passe ses journées à traîner à la maison, il ne fait rien. Et je dis à Naoufel : tu veux devenir comme lui ? C'est ce que tu veux faire de ta vie ? Il rentre le soir, il pose son cartable quelque part, et il ne le rouvre plus jusqu'au jour suivant. Il va voir ses copains, et c'est que des mauvaises fréquentations. Et moi, je ne peux pas être toujours derrière lui, je ne peux pas toujours vérifier qu'il a fait ses devoirs, j'ai du travail, je dois m'occuper de mes autres enfants.
-Bien sûr que non madame, de toute façon, Naoufel est un grand garçon, et vous ne pouvez pas vivre sa vie à sa place.
-Oui, mais vous comprenez, ça fait mal au coeur monsieur, ça fait mal au coeur. On fait tout ce qu'on peut pour eux, et voilà le résultat.
-Bon, on va essayer de lui donner une dernière chance, mais il faut que tu la prennes. Hein Naoufel ? Tu comprends ce que ta mère et moi sommes en train de dire ?"
Blême, les lèvres pâlies, Naoufel courbe la tête et semble incapable de dire un mot. Lui qui, lors du dernier cours de mathématiques, a passé dix minutes à ramper sous les tables, avant que son professeur ne parvienne à l'attraper pour l'exclure de la classe. Lui dont les copains ont ensuite insulté le même professeur de mathématiques à la sortie du collège.

Je détaille les termes du contrat que j'ai préparé pour lui. Il s'engage à entrer dans les classes calmement, à avoir le matériel demandé, à rester assis sur sa chaise pendant les heures de cours, à écouter les enseignants. Eh oui, il faut contractualiser ces choses simples. A la fin, j'insiste sur le fait que l'indiscipline de Naoufel est liée au fait qu'il ne comprend plus les leçons, et qu'il aurait grand besoin de s'inscrire aux cours de soutien gratuits qui sont organisés au sein du collège, même si je ne peux pas l'y obliger : il doit en prendre l'initiative. "Mais monsieur" me dit sa mère, qui ne peut plus s'arrêter, "Naoufel, même en CM1 il ne réussirait pas à suivre." Je lui dis qu'elle exagère, mais au fond elle a raison. C'est plutôt par acquis de conscience que j'ai proposé un rattrapage.
A la fin de notre discussion, la maman me remercie mille fois et, dans ce geste qu'ont les Arabes et que je trouve très beau, elle porte la main à son coeur en signe de gratitude.

Une fois, en son absence, j'ai demandé aux élèves de la classe de Naoufel : "Est-ce qu'il a un projet dans la vie ? Qu'est-ce qu'il veut faire plus tard ?" Éclat de rire général. "Monsieur, laissez tomber. Pour le métier que veut faire Naoufel, l'histoire-géo, ça sert pas à grand chose." 
A la fin du cours, deux ou trois élèves sont restés pour mettre les points sur les i. Ce qui intéresse le jeune homme, c'est de faire comme son grand frère, du bizness. En une fraction de seconde, la vie de ce garçon que je trouvais mou et puéril défile sous mes yeux en une série de clichés : le gué au bas des tours, les barrettes qui circulent, le fric, la belle vie, puis Fleury, les embrouilles, le règlement de compte fatal avec un concurrent de la nouvelle génération. Comment parler de ça à sa mère ?

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3 octobre 2007 3 03 /10 /octobre /2007 10:50

-Et ces exposés, vous devrez les faire par groupe de deux.
-Oh nooooooooooon monsieur !
-Eh si."
Pourquoi est-ce que je leur impose cette règle ? Quand j'avais leur âge, moi aussi je préférais travailler seul. Les professeurs ne m'en laissaient pratiquement jamais la possibilité et le collaborateur que l'on m'imposait était, au mieux un franc parasite, au pire un boulet bien intentionné. Maintenant que je suis passé de l'autre côté, je vois les choses différemment : obliger les élèves à travailler en binôme diminue par deux le travail de correction et le désordre prévisible au moment de la présentation des exposés ; et puis c'est un moyen commode de remonter la moyenne des cancres.

Cependant, à la récréation, Mallaury vient tenter de m'attendrir.
"Monsieur, jsuis vraiment obligée de travailler avec quelqu'un d'autre ?
-Oui, Mallaury. La règle est la même pour tout le monde."
Comme je la vois désemparée, je lui demande :
"Tu n'as plus aucune copine depuis le départ de Jennifer ?"
Jennifer était la grande copine de Mallaury l'an dernier. Elle a déménagé durant l'été. Son père avait trouvé du travail ailleurs. Et puis il battait sa fille et nous nous en étions aperçu. Cela a peut-être accéléré son départ.
Mallaury dodeline de la tête et part se rasseoir. Quelques instants plus tard, une voix stridente me signale (avec une pointe d'excitation malsaine) :
"Eh msieu ! Mallaury elle pleure !"
Effectivement, comme une madeleine. Je m'approche doucement d'elle, en écartant l'essaim de consolateurs plus ou moins sincères qui se presse autour d'elle.
"Qu'est-ce qu'il y a, Mallaury ? Qu'est-ce qui ne va pas ?
-Je veux que Jennifer elle revienne.
-Tu peux peut-être essayer de te faire de nouveaux amis.
-Nan.
-Vous ne vous voyez plus ?
-Nan. Elle est partie dans le Nord.
-Ah bon ? Elle vit dans un igloo maintenant ?
-Mais non, je voulais dire dans le 95.
-Vous vous écrivez parfois -par MSN, je veux dire ? Vous vous téléphonez ?
-Hon hon.
-Bon ben tu vois, tout n'est pas perdu.
-Hon hon."
Mais elle continue de pleurer sur son ami partie.

Mallaury et Jennifer formaient un drôle de tandem. Mallaury est petite, grassouillette, craintive, elle a de l'acné et elle louche. Quand j'ai exposé ses difficultés scolaires à sa maman, celle-ci m'a répété une dizaine de fois, en présence de sa fille, "Ah bah c'est sûr, on n'a pô fait un génie, hein". Jennifer en revanche était jolie, fine, un peu écervelée mais gaie et vive. Mallaury est la cadette de 12 ou 13 enfants, Jennifer venait d'une famille archirecomposée où les rôles ne semblaient pas très clairs et où il fallait parfois se faire une place à coups de poings. Mallaury m'a expliqué un jour, pendant le long voyage en bus qui nous ramenait d'une sortie au musée, que son plus grand rêve était de pouvoir se marier un jour, à l'église, en blanc ; Jennifer se moquait de tout cela, d'autant qu'elle avait déjà eu -à onze ans- plusieurs petits amis beaucoup plus âgés qu'elle.
Pourtant les deux filles étaient inséparables.

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28 septembre 2007 5 28 /09 /septembre /2007 18:17

Ceinture.jpgCatherine, ma collègue préférée et professeur principal d'une classe de sixième :

"J'ai téléphoné à la mère de Kilian, je lui ai raconté tout ce que son fils a fait durant nos derniers cours, les heures de colle qu'il a séchées, etc. Tu sais ce qu'elle m'a répondu ? (En imitant l'accent africain) 'N'ayez pas peur, madame, je l'ai déjà frappé. Fort, avec la ceinture. Pas de problème, madame.' Alors je lui réponds : "Madame, je sais pas si c'est la bonne méthode..." Et elle qui monte tout de suite sur ses grands chevaux : "Oui mais moi je suis monoparentale madame ! Je suis monoparentale !" Dix fois elle me l'a répété. 
Et voilà le travail. Et Kilian n'est pas le seul dans ce cas ! Je suis pratiquement persuadée que Frédéric aussi prend régulièrement des raclées. Du coup, ces gamins, ils sont complètement blindés. Qu'est-ce que tu veux que ça leur fasse, quand on les gronde parce qu'ils n'ont pas fait leurs devoirs ? Ils ont déjà vu tellement pire ! Maintenant, quand je passe un savon à Kilian, je le vois marmonner entre ses dents, et c'est pas la peine d'être diplômé de psychologie pour comprendre ce qu'il dit à ce moment-là : 'Je m'en fous !' Non mais qu'est-ce que tu veux qu'on fasse, nous, quand on hérite de ce genre de bordel ?"

Kilian redouble sa sixième. L'an dernier, il semait la terreur, avec son frère jumeau, dans l'établissement voisin du nôtre. On les a séparés en espérant qu'ils s'amendent. C'est raté. En ce qui me concerne, je n'ai pas eu de problèmes trop graves avec lui, sans doute parce que je lui fais un peu peur. Au début, il interprétait avec beaucoup d'enthousiasme une parodie de bon élève, en m'accablant de questions délibérément stupides ; maintenant, il se désintéresse complètement du cours et, seul au fond de la classe, il se comporte à peu près comme s'il se trouvait chez lui. Par la fenêtre, il regarde les matches de foot qui se déroulent dans la cour de récréation. J'ai déjà dû le reprendre deux fois parce qu'il avait enlevé ses chaussures. Même passif, il a une mauvaise influence sur les autres élèves dont certains, dans les moments de flottement, se tournent vers lui, pleins d'espoir : sera-t-il à la hauteur de sa légende ? Va-t-il assurer le spectacle ?

En mon âme et conscience, je le crois irrécupérable. Il n'est pas bête, mais son rapport avec l'école ne dépassera jamais le stade du conflit frontal. L'obstination bestiale du système nous impose encore, à lui comme à nous, quatre années de scolarité. Pour nous, quatre ans de fatigues inutiles ; pour lui, quatre ans de peau tannée.

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