Je suis professeur d'histoire-géographie au collège Félix-Djerzinski de Staincy-en-France. Ce métier me rend malade et il fait ma fierté. Avant d'en changer, je dépose ici un modeste témoignage.
Ce matin, mon petit garçon est allé pour la première fois à l'école. Bien que presque tout le monde, dans sa famille, appartienne d'une façon ou d'une autre au monde de l'enseignement, cette nouveauté ne lui a pas plu. Les autres enfants n'ont pas pu ou pas voulu jouer avec lui ; la plupart le déçoivent parce qu'ils ne parlent pas encore ; seul un garçon plus âgé, dans la cour de récréation, l'a traité de "petit morveux". La dureté de cette expérience tranchait trop avec le confort amoureux de sa famille. Son anxiété, au moment où nous nous sommes séparés, et les larmes qu'il a ensuite versées parce que je tardais trop à passer le reprendre, m'ont beaucoup touché.
Déprimé par la perspective de ma propre rentrée, je finis par me demander dans une bouffée de nihilisme à quoi sert tout ce bazar. Je sais que la maternelle est un peu l'enfant chéri de l'école française, son motif de fierté le plus communément invoqué ; et on ne peut pas nier qu'elle a au moins cet avantage de rendre assez tôt leur liberté de mouvement aux parents. Les petits écoliers apprennent en général quelque chose, mais beaucoup de ceux qui progressent à l'école auraient sans doute accompli ces progrès dans tout autre contexte, et pour ceux qui échouent à ce stade, une longue histoire d'humiliation commence. On dit aussi que la maternelle socialise les enfants ; ma mère, une institutrice, m'a souvent dit le respect que lui inspirait le travail de collègues qui, en trois mois, domestiquaient les petits animaux, et transformaient une marmaille indisciplinée et bruyante en une gentille classe qui récitait en choeur les comptines apprises. C'est vrai ; et cependant, ce travail est aussi une violence faite aux individus. Se lever tôt, se plier à des règles intangibles, accepter la promiscuité de personnes antipathiques, encaisser les méchancetés : grandir.
Il faut beaucoup de conformisme pour accepter sans un peu de chagrin que les enfants s'engagent dans cet entraînement de longue haleine aux aspects les plus déplaisants de la vie adulte, dans ce chantier de conformation. Parfois, je suis assez raisonnable pour me dire que ce système est l'un des moins mauvais que l'on puisse concevoir. Mais pas toujours. Qu'en sera-t-il lundi, quand je reprendrai le chemin de mon collège de Saint-Denis, pour y retrouver mes collègues et préparer la rentrée imminente ?