Je suis professeur d'histoire-géographie au collège Félix-Djerzinski de Staincy-en-France. Ce métier me rend malade et il fait ma fierté. Avant d'en changer, je dépose ici un modeste témoignage.
Jeudi, soit dix jours après la rentrée, un échalas à l'expression morne entre pour la première fois dans ma classe avec les élèves de cinquième. Il était inscrit sur la liste des élèves et je savais qu'il arriverait tôt ou tard, mais je me serais vraiment bien passé de lui.
"Bonjour Omar ! On peut savoir à quoi est dû ton retard ?"
Sans me regarder (ni me saluer), il répond :
"Mon père il a pas trouvé de place sur le bateau, alors on a reporté d'une semaine."
Je souhaiterais ardemment placer cette chiffe sur un bateau effectuant le trajet inverse. Mais je n'en ai pas la possibilité, et je le laisse s'asseoir. Il n'a aucune des fournitures qui lui ont été demandées au mois de juin. Son sac à dos absolument vide pendouille lamentablement à ses côtés. Il se vautre sur sa chaise comme un fromage fondu sur son toast et attend la fin du cours avec une passivité absolue. Ainsi se poursuivra son année, sa scolarité, sa vie peut-être. Seules quelques bouffées d'agressivité interrompront sa somnolence. Et il n'est même pas bête ! Je le sais car il était déjà mon élève l'an dernier ; l'Education nationale, dans sa folle prodigalité, lui avait fait redoubler sa sixième.
Des conversations avec mes collègues, il ressort qu'une petite dizaine de nos élèves ne sont pas encore rentrés de leurs vacances au pays. Par le plus grand des hasards, ce sont tous des cancres. Ceux-là ne reviennent jamais vraiment du bled.