Je suis professeur d'histoire-géographie au collège Félix-Djerzinski de Staincy-en-France. Ce métier me rend malade et il fait ma fierté. Avant d'en changer, je dépose ici un modeste témoignage.
Jeudi, ma journée s’est bien passée. Un tel énoncé paraît banal, mais en réalité il tient presque du prodige. Au cours de mes cinq premières heures de cours, je n’ai pas le souvenir d’avoir dû punir qui que ce soit. Pas une seule fois je n’ai eu besoin de hurler pour imposer ma voix. Les élèves ont travaillé, exécutant avec une rapidité inhabituelle les consignes que je leur donnais. Les connaissances semblaient passer avec une fluidité étonnante de mon cerveau aux leurs. Parfois, l’un d’eux levait gentiment la main pour me poser une question, et celle-ci était intéressante. J’avais l’impression que mon cours n’était pas assez ambitieux, que je ne parviendrais pas à étancher leur curiosité. Durant l’heure de vie de classe avec la quatrième dont je suis professeur principal, les élèves s’écoutaient les uns les autres, argumentaient leurs opinions, tentaient de comprendre mon point de vue et, dans certains cas, paraissaient même disposés à entamer un sincère examen de conscience. Ils se montraient tous respectueux à mon égard, beaucoup me donnaient même des signes certains de sympathie. Au début j’étais surpris et je restais méfiant ; mais au milieu de l’après-midi, j’avais des frissons et je me sentais simplement heureux d’être là. En quittant mon cours, Agit s’est même arrêté pour me dire : « Monsieur, vous êtes drôlement souriant, comme prof. » Je me demandais si la poudre blanche que j’avais mise dans mon café du matin était bien du sucre. A la récréation de 15 h 30, n’en pouvant plus, j’ai gravi quatre à quatre les escaliers du bâtiment 1 et, agrippant par la manche une collègue dont je ne connais même pas le prénom, je lui ai dit : « Tu sais, mes cours se passent bien aujourd’hui.
-Ah oui ? me répondit-elle d’un air incrédule et las. Pour moi, c’est tout le contraire. Je ne sais pas à quoi ça tient, mais je les trouve complètement surexcités. »
Bien entendu, la dernière heure de cours, où je me réjouissais de retrouver ma classe préférée, s’est très mal passée et a complètement dissipé mon euphorie. Bavardage endémique, mauvaise volonté, multiplication ad nauseam de petits incidents exaspérants : la routine. Mais cette douche froide, si elle m’a calmé, ne m’a pas fait oublier ce dont je m’étais ressouvenu dans le choc de ma surprise heureuse. Ce métier peut être beau ; il a quelque chose à voir avec notre idéal de fraternité. Et je veux aider ceux qui veulent de mon aide.