Je suis professeur d'histoire-géographie au collège Félix-Djerzinski de Staincy-en-France. Ce métier me rend malade et il fait ma fierté. Avant d'en changer, je dépose ici un modeste témoignage.
Farid, prof de musique, à la cantine :
"... Non mais tu dois t'interrompre une fois, deux fois, cinq fois, dix fois à cause d'une nénette de douze ans qui passe son temps à jacasser ! C'est pas pour ça que j'ai fait des études, merde ! C'est pas pour ça que j'ai choisi ce métier ! Et en plus, quand tu lui dis de se taire, c'est 'Ouais, j'ai rien fait, pourquoi toujours moi', une mauvaise foi dégueulasse qui te donne envie de la baffer. Alors là, je perds mon calme trente secondes et je me mets à crier : 'C'est pas possible de travailler avec de pareilles petites connes ! Sortez une feuille, vous allez gratter !' Ils voient que je suis tellement énervé qu'ils mouftent pas, ils sortent des feuilles, moi je prends mon dico et je leur dicte une définition, puis une autre, puis une autre. Des termes de musique, genre solfège, bécarre, contrepoint. Et même s'ils n'y comprennent rien, je me dis que finalement, c'est peut-être le meilleur cours que j'aie fait. Tu sais que les jeunes de banlieue ont un vocabulaire d'usage de 250 mots ? Ah mais si, attention, c'est des études scientifiques qui ont prouvé ça. Et 250 mots, c'est 100 de moins que ce qu'est capable de mémoriser un bonobo.
Mais bon, tout en dictant mes définitions, je me calme et je me rends compte que je suis peut-être allé un peu loin. Et à la sonnerie, je vais faire des excuses à la petite conne. Eh ben, tu sais quoi ? Elle est montée aussi sec dans le bureau du principal. Et elle a fait une grande scène, avec sanglots et tout, comme quoi monsieur Karimi passait son temps à les insulter, qu'elle avait peur de venir à mon cours, et elle te tartine tout un roman de prof sadique à partir d'un mot qui m'a échappé, putain ! Eh ben, le principal fait ni une ni deux, et il me convoque dans son bureau.
-Quoi ? En présence de la gamine ?
-Non, quand même, faut pas charrier. Mais bon, il m'a quand même passé un bon savon, 'Ouais, ça se fait pas de traiter les élèves de connes, il faut vous reprendre, ça restera dans votre dossier', etc. Merde, il a à peine écouté ma version des faits ! Et nous, le respect, on n'y a pas un peu droit de temps à autre ? On n'a plus de droit de demander que les élèves nous écoutent quand on parle ? Et maintenant on ne peut plus les virer de cours parce qu'il faut un motif grave pour ça et que l'impolitesse ou la bêtise, c'est pas considéré comme des motifs graves. Non mais moi, si c'est ça, je me casse, je prends ma gratte et je vais chanter dans le métro, hein !
Non mais attends, moi j'ai pas grandi dans la soie, hein ? Mais mes parents, ils m'ont bien élevé. J'ai su lire très vite et très bien, tu sais pourquoi ? Parce que ma mère elle me faisait relire mes lignes le soir, et chaque fois que je me gourais, elle me pinçait. Fort, au sang ! Eh ben moi qui, au début de mon année de CP, avait la réputation d'un élève limité, j'étais le premier au mois de juin. Voilà ! Et je la remercie de m'avoir élevé comme ça ! Mon frère cadet, il a eu plus de tendresse et moins de pinçons, eh ben résultat, c'est un branleur. Et je vais te dire aussi un truc dont je me souviens, et qui m'a beaucoup marqué : un jour au lycée, j'ai fait le mur, mais manque de bol, à la boulangerie, on tombe sur un pion. Blah ! Une baffe monumentale. Et il m'a ramené au bahut par la peau des fesses. Le soir, je rentre, je raconte l'histoire à ma mère. Comment tu crois qu'elle a réagi ? Blah !"
Sans suivre Farid sur ce terrain glissant, je l'assure de mon soutien. Chacun des collègues présents autour de la table a, un jour ou l'autre, insulté un de ses élèves.