Je suis professeur d'histoire-géographie au collège Félix-Djerzinski de Staincy-en-France. Ce métier me rend malade et il fait ma fierté. Avant d'en changer, je dépose ici un modeste témoignage.
Cours de sixième : le Néolithique. Les élèves sont intéressés et attentifs ; la principale difficulté est de canaliser leur enthousiasme. Beaucoup ont déjà lu des livres, vu des films sur le sujet. Une visite au musée d'archéologie de Saint-Germain, quelques exposés, et le tour sera joué.
Tout à coup, Hind demande la parole. Je m'approche d'elle. Je n'aime pas cette élève grosse et sotte, aux petits yeux gais et sournois. Avec son éternel sourire, elle me demande -ou plutôt affirme :
"Mais Monsieur, les hommes préhistoriques, ça n'existe pas."
Je suis décontenancé. J'hésite avant de lui répondre :
"Bien sûr que ça n'existe plus aujourd'hui, ah ah. Mais autrefois, il y a très longtemps, il y a plus de 5000 ans, a eu lieu une période que l'on appelle la Préhistoire. Et les hommes qui ont vécu à cette époque, nous les appelons les hommes préhistoriques.
-Et c'est nos ancêtres.
-Exactement Djalil, mais j'aimerais bien que tu lèves la main pour demander la parole.
-Excusez-moi msieu.
-Mais (reprend Hind sans se départir de son sourire finaud), nous, on n'est pas des hommes préhistoriques."
Je la regarde, de nouveau stupéfait. Je ne crois même pas qu'elle cherche à m'agacer. L'hypothèse la plus probable est qu'elle n'a pas la notion de l'avant et de l'après. Que quelque chose ait pu avoir lieu il y a longtemps, quelque chose qui n'a rien à voir avec ce qui se produit aujourd'hui, c'est pour elle à peine concevable : autrefois est impossible. Elle a sans doute déjà entendu parler de Cro-Magnon et compagnie mais elle a dû se dire que c'était comme le père Noël, un bobard pour les gamines. Et je suis son professeur d'histoire.
Une bouffée de rage monte. Je cherche le beau visage confiant de Fatoumata ; je le trouve, comme toujours attentif. Je me calme instantanément. Je reprends mon cours, en me détournant ostensiblement de Hind, qui sourit toujours. Elle doit se dire qu'elle m'a bien coincé.