Je suis professeur d'histoire-géographie au collège Félix-Djerzinski de Staincy-en-France. Ce métier me rend malade et il fait ma fierté. Avant d'en changer, je dépose ici un modeste témoignage.
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Pièce 1 (Imprimé sur une feuille de couleur jaune).
A Staincy-en-France, le mercredi 27 septembre 2006.
Objet : nouvel élève en 5° G [classe dont j'étais le professeur principal].
Monsieur DEVINE,
Un nouvel élève provenant du collège Leonid-Brejnev (Ranceville) intègrera les cours de la 5° G à compter du jeudi 28 septembre à 7 h 55. Il s'appelle Mohamed S.
Merci de bien vouloir l'accueillir dans les meilleures dispositions. Il est issu d'un conseil de discipline qui a eu lieu en avril 2006 et n'a pas été scolarisé depuis. La situation familiale est complexe : il est délaissé par la maman. Sa tante par contre s'occupe bien de lui.
Pour de plus amples informations, n'hésitez pas à venir me voir dans mon bureau.
Bon courage et merci de votre collaboration et de votre compréhension.
Le Principal Adjoint.
Pièce 2. Rapport d'incident rédigé par la professeure de français.
Nom de l'élève : Mohamed S., 5° G.
Date de l'incident : mardi 3 octobre, 9 h.
Description de l'incident :
Après un deuxième rappel à l'ordre oral, j'ai demandé à l'élève de se taire : il a commencé à se montrer insolent et se moquer ouvertement de moi. J'ai alors voulu le déplacer, pour qu'il soit à côté d'une des rares élèves calmes -cette classe étant par ailleurs indisciplinée au possible ; il a refusé tout net ("non, je m'en fous", "je fais ce que je veux"). De la même manière, il a refusé de sortir ses affaires (au moins une trousse !), d'ôter sa casquette, de cesser de parler (à voix haute, évidemment) et de me donner son carnet. J'ai voulu alors l'exclure de cours : il a refusé de sortir, et a commencé à tout commenter, mes décisions, mon autorité, de manière extrêmement désobligeante. C'est uniquement lorsque j'ai envoyé un élève chercher la CPE qu'il a accepté de me donner son carnet... Après l'intervention de la CPE, je lui ai donné une retenue pour son comportement. Il a répliqué "De toute façon, je m'en fous". Il n'a cessé de répondre avec grossièreté et insolence, et de me défier. Exemple : je distribue les feuilles d'exercices à faire pour le lendemain, il les déchire délibérément, sous mes yeux, à deux reprises ! Je refuse de l'accepter en cours dans ces conditions ! A cause de lui (les autres en profitant, bien évidemment) 1 heure = 1 exercice corrigé ! Je demande une sanction à la hauteur des évènements inhérents à ce cours, en prenant compte de la rupture du contrat de réinsertion scolaire de cet élève.
Pièce 3. Rapport d'incident rédigé par la professeure d'arts plastiques.
Nom de l'élève : Mohamed S. 5° G.
Date de l'incident : 5 octobre.
Description de l'incident :
Mohamed S. est arrivé en retard casquette sur la tête. Il a déambulé tout doucement dans la salle le caleçon bien visible puisque son jean était bien en dessous de ses fesses. Je lui ai fait remarquer et il est devenu tout de suite agressif et insolent : "Quoi ?! Qu'est-ce qui a ? J'men fous ! J'fais ce que je veux ! etc..." Je lui ai dit qu'il était exclu. Il a répondu "J'men fous, c'est ça ouais c'est ça..." Il a bien sûr remis sa casquette en me regardant insolemment. J'ai demandé à un élève de l'emmener à la vie scolaire. Comme il faisait mine de partir sans le mot d'exclusion, je me suis mise devant lui. IL M'A ALORS SAISI TRES VIVEMENT LE POIGNET QU'IL A SERRE POUR ME REPOUSSER DE SON CHEMIN. Il est revenu à la fin de l'heure me narguer, casquette sur la tête et caleçon à l'air.
Pièce 4. Convocation datée du 6 octobre.
Monsieur,
J'ai l'honneur de vous informer que conformément à l'article 6 du décret n° 85-1348 du 18 décembre 1985, j'ai décidé de saisir le conseil de discipline de l'établissement,
Lundi 23 octobre 2006 A 18 HEURES.
Ce dernier sera amené à se prononcer sur la situation de l'élève : S. Mohamed, 5° G.
Les faits qui motivent sa comparution devant cette instance sont les suivants :
- manque de respect envers une enseignante (3/10)
-manque de respect et geste violent envers une enseignante (5/10).
Vous pouvez dès à présent consulter le dossier de l'élève, auprès de mon secrétariat.
Je vous prie de croire, Monsieur, à l'assurance de mes sentiments les meilleurs.
Le principal.
Pièce 5. Rapport informatif rédigé par la professeure de SVT.
Nom de l'élève : Mohamed S., 5° G.
Date des faits : 16 octobre, 16 h 30.
Lundi dernier (le 9 octobre), l'élève Mohamed S. est venu devant ma salle, afin d'assister au cours de SVT alors qu'il est en mesure conservatoire. Je lui en ai fait la remarque et il a fait mine de ne pas me comprendre et m'a dit : "Je veux les devoirs !" J'ai interpellé un surveillant pour qu'il le fasse sortir de l'établissement.
Hier, il était de nouveau devant ma salle à 14 h 30. J'ai alors fait appeler un CPE par une élève car il ne voulait pas partir. Quand il a vu ça, il s'est enfui.
Le 23 octobre, Mohamed fut bien évidemment exclu de son nouveau collège ; entre son arrivée et son exclusion des cours, huit jours exactement s'étaient écoulés. Il fut extrêmement maladroit lors du conseil de discipline : les seuls mots qu'il bredouilla ne servirent qu'à nous rappeler des fautes que nous n'avions pas eu le temps d'évoquer. Ceux qui l'ignoraient encore apprirent ainsi qu'il avait pénétré à de très nombreuses reprises dans un établissement qui lui était pourtant interdit depuis le 6 octobre, qu'il était venu défier plusieurs de ses anciennes enseignantes, qu'il avait menacé de mort l'un des CPE, qu'il avait battu et racketté des élèves de sixième -en utilisant des complicités qu'il avait su nouer pendant son très bref séjour entre nos murs.
Devant les membres du conseil, Mohamed était seul : ni sa mère, ni sa tante ne se présentèrent à ses côtés. Il donnait l'impression d'avoir été abandonné par sa famille.
Il était physiquement très impressionnant, sans rien de commun avec les enfants qui peuplaient sa classe. On ne pouvait croire que ce visage de boxeur appartînt vraiment à un gamin de 13 ou 14 ans. Il s'était rasé le milieu d'un sourcil, comme 50 Cent. Je me souviens que pendant un de mes cours, où Mohamed somnolait paisiblement au premier rang, mon collègue Bastien Rochon était passé et repassé devant la porte restée ouverte. A la sonnerie, il m'avait avoué que c'était pour voir la tête du phénomène...
Personnellement, je n'ai pas eu de problèmes avec Mohamed. A son arrivée, je l'ai pris à part, et j'ai essayé de lui tenir un discours équilibré : j'espère que ce qui t'est arrivé t'a servi de leçon ; maintenant, sache qu'ici, tu peux repartir sur de nouvelles bases ; n'hésite pas à me demander de l'aide si tu en as besoin. Il avait hoché la tête sans dire un mot. Je ne sais pas s'il a pensé, ne serait-ce qu'une fraction de seconde, que oui, peut-être, il pouvait bifurquer là, ne pas poursuivre son itinéraire de petite racaille. Mon discours de bienvenue était de toute façon un peu en décalage par rapport à la réalité : le principal adjoint avait évalué son "espérance de vie" chez nous à un mois, et nous avait invités à lui signaler la moindre incartade du lascar.
Par la suite, Mohamed est venu une fois à mon cours, puis l'a séché, puis a été exclu dans l'attente de son conseil de discipline. Le numéro de téléphone où j'aurais pu joindre un membre quelconque de sa famille, je ne l'ai jamais connu.
Je crois qu'il m'aimait bien. Il vivait très loin du collège et je lui avais promis que j'aiderais sa famille à compléter la paperasse qui lui permettrait d'obtenir la prise en charge du transport et la demi-pension pour un prix symbolique. Il avait dû être touché par cette manifestation de bienveillance.
La veille de son conseil de discipline, il est venu me serrer la main sur le parvis du collège. Je ne me suis pas dérobé, mais je lui ai fait remarquer qu'il n'avait pas le droit d'être là ; il a fait semblant de ne pas comprendre. J'ai essayé de lui faire parler de ses projets et il m'a dit qu'il souhaitait travailler dans la vente. Je me suis bien gardé de lui faire préciser quel type de produits il souhaitait vendre, et je lui ai souhaité bonne chance.
Je n'étais convoqué au conseil qu'en tant que témoin ; n'ayant pas le droit de me prononcer sur la sanction, je suis sorti dans le couloir, le temps de la délibération, et j'ai de nouveau échangé quelques mots avec lui.
"A votre avis, qu'est-ce qu'ils vont décider ?
-Mohamed, je ne voudrais pas être pessimiste, mais ça m'étonnerait beaucoup que tu échappes à une exclusion définitive.
-Quoi ?! Ils vont m'exclure pour ça ?
-Ben oui. Si tu essaie d'y réfléchir, tu verras que tu ne nous laisses pas vraiment le choix.
-Ouaah... Et qu'est-ce qui va se passer, ensuite ?
-La même chose que la dernière fois : le rectorat devra te trouver un nouvel établissement d'accueil, mais ça risque de prendre du temps."
Il semblait partagé entre la joie de se retrouver en vacances et un certain embarras. Il aimait bien Félix-Djerzinski -c'est du moins ainsi que j'interprétais ses intrusions. Son précédent bahut était dix fois plus dur que le nôtre, et il se serait bien vu dans le rôle du caïd local, entouré de petits moutons tout prêts à être tondus. Et puis, faute d'une autre maison...