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Je suis professeur d'histoire-géographie au collège Félix-Djerzinski de Staincy-en-France. Ce métier me rend malade et il fait ma fierté. Avant d'en changer, je dépose ici un modeste témoignage.

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Mallaury au coeur brisé

-Et ces exposés, vous devrez les faire par groupe de deux.
-Oh nooooooooooon monsieur !
-Eh si."
Pourquoi est-ce que je leur impose cette règle ? Quand j'avais leur âge, moi aussi je préférais travailler seul. Les professeurs ne m'en laissaient pratiquement jamais la possibilité et le collaborateur que l'on m'imposait était, au mieux un franc parasite, au pire un boulet bien intentionné. Maintenant que je suis passé de l'autre côté, je vois les choses différemment : obliger les élèves à travailler en binôme diminue par deux le travail de correction et le désordre prévisible au moment de la présentation des exposés ; et puis c'est un moyen commode de remonter la moyenne des cancres.

Cependant, à la récréation, Mallaury vient tenter de m'attendrir.
"Monsieur, jsuis vraiment obligée de travailler avec quelqu'un d'autre ?
-Oui, Mallaury. La règle est la même pour tout le monde."
Comme je la vois désemparée, je lui demande :
"Tu n'as plus aucune copine depuis le départ de Jennifer ?"
Jennifer était la grande copine de Mallaury l'an dernier. Elle a déménagé durant l'été. Son père avait trouvé du travail ailleurs. Et puis il battait sa fille et nous nous en étions aperçu. Cela a peut-être accéléré son départ.
Mallaury dodeline de la tête et part se rasseoir. Quelques instants plus tard, une voix stridente me signale (avec une pointe d'excitation malsaine) :
"Eh msieu ! Mallaury elle pleure !"
Effectivement, comme une madeleine. Je m'approche doucement d'elle, en écartant l'essaim de consolateurs plus ou moins sincères qui se presse autour d'elle.
"Qu'est-ce qu'il y a, Mallaury ? Qu'est-ce qui ne va pas ?
-Je veux que Jennifer elle revienne.
-Tu peux peut-être essayer de te faire de nouveaux amis.
-Nan.
-Vous ne vous voyez plus ?
-Nan. Elle est partie dans le Nord.
-Ah bon ? Elle vit dans un igloo maintenant ?
-Mais non, je voulais dire dans le 95.
-Vous vous écrivez parfois -par MSN, je veux dire ? Vous vous téléphonez ?
-Hon hon.
-Bon ben tu vois, tout n'est pas perdu.
-Hon hon."
Mais elle continue de pleurer sur son ami partie.

Mallaury et Jennifer formaient un drôle de tandem. Mallaury est petite, grassouillette, craintive, elle a de l'acné et elle louche. Quand j'ai exposé ses difficultés scolaires à sa maman, celle-ci m'a répété une dizaine de fois, en présence de sa fille, "Ah bah c'est sûr, on n'a pô fait un génie, hein". Jennifer en revanche était jolie, fine, un peu écervelée mais gaie et vive. Mallaury est la cadette de 12 ou 13 enfants, Jennifer venait d'une famille archirecomposée où les rôles ne semblaient pas très clairs et où il fallait parfois se faire une place à coups de poings. Mallaury m'a expliqué un jour, pendant le long voyage en bus qui nous ramenait d'une sortie au musée, que son plus grand rêve était de pouvoir se marier un jour, à l'église, en blanc ; Jennifer se moquait de tout cela, d'autant qu'elle avait déjà eu -à onze ans- plusieurs petits amis beaucoup plus âgés qu'elle.
Pourtant les deux filles étaient inséparables.

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