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  • : Je suis professeur d'histoire-géographie au collège Félix-Djerzinski de Staincy-en-France. Ce métier me rend malade et il fait ma fierté. Avant d'en changer, je dépose ici un modeste témoignage.
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4 août 2008 1 04 /08 /août /2008 23:05

En classant mes papiers de l’année scolaire écoulée, je retrouve beaucoup de feuilles volantes confisquées à Zara, élève de cinquième. Voici un extrait de son cours d’éducation civique :
(qui pourra m'expliquer le sens de la formule "Si un goutte d'eau te dirais je t'aime je t'offrirais le Sahara" ?)

… un passage de son cours de géographie :
(à droite, un autoportrait, un peu fantasmé en ce qui concerne la taille de la poitrine. Au centre, Zoé, voisine et souffre-douleur. A gauche, je ne sais pas.) 

(en réalité, les exercices 1 et 2 page 312 portent sur le peuplement du continent américain.)

… un petit morceau de son cours d'histoire :
(la bite, en bas à droite, a été rajoutée par un vandale anonyme. Peut-être Zoé. Qui cache bien son jeu.)

En début d’année, j’avais de bons rapports avec cette élève. Ceux de mes collègues qui la connaissaient pour l’avoir eue en sixième me recommandaient la plus extrême méfiance, mais je la trouvais sage et plutôt mûre pour une fille de son âge. Je voyais qu’elle faisait des efforts et je l’encourageais autant que j’en étais capable. Elle écrivait bien et montrait de la finesse : ses notes étaient tout à fait correctes. Cet état de grâce a tenu un trimestre. Je pense qu’elle avait épuisé ses réserves de patience ; son naturel a paru avec d’autant plus de force qu’il avait été longtemps confiné. A la fin de l’année, elle était l’exact opposé de ce qu’elle m’avait montré quelques mois plus tôt. Elle dessinait beaucoup, ne paraissait plus intéressée que par son look et sa beauté. Un jour qu’elle était étalée sur deux chaises comme une sultane sur des poufs, je l’ai réprimandée :

« -Mais qu’est-ce que c’est que cette attitude ? Tu te crois où ? En plus tu vas te détruire le dos.

-Ah non meussieu. C’est pas possible.

-Et pourquoi ? Tu as des vertèbres en caoutchouc ?

-Nan mais je peux pas me ruiner le dos. Pasque plus tard, hein, plus tard, bah jsrai top model. »

Nous avons ri tous deux, mais pas exactement de la même façon.

« -Non mais tu dis ça juste pour m’exaspérer ou tu le penses vraiment ?

-Jvous dis que jsrai top model. Et vous serez mon plus grand fan… »

Et de nouveau elle a gloussé. J’éprouvais un malaise. Elle avait pris cette habitude de m’éclater de rire en pleine face chaque fois qu’un conflit s’élevait entre nous. C’était crispant.

Elle s’était mis à dos presque tous les autres élèves et passait son temps en disputes vulgaires, menaces et règlements de compte. Avec certains, ces disputes prenaient l’aspect d’un jeu dont mon cours était l’unique perdant. Avec d’autres, l’inimitié était véritable. Un jour, au cours d’un exposé sur le Vietnam, Jean-Baptiste nous a montré un petit pot de baume du dragon. Zara, qui était assise au premier rang, s’en est aussitôt emparé ; elle était apparemment persuadée qu’il s’agissait d’un produit de beauté. Jean-Baptiste lui a dit que les Vietnamiennes s’en servaient comme gloss et fard à paupières. Elle s’en est badigeonnée sur le champ, et a dû quitter la salle précipitamment pour asperger d’eau son visage en feu.

Isolée dans sa classe, Zara avait au collège une poignée d’admiratrices inconditionnelles, qu’elle appelait sans gentillesse excessive ses clones (et je peux la comprendre, car ces filles avaient tous ses défauts sans avoir son intelligence). Les clones venaient régulièrement stationner devant ma salle, attendant que leur star en sorte pour partager les derniers potins. Parfois leur attente était déçue, soit parce que Zara avait séché mon cours, soit parce qu’elle en était sortie si vite que les autres n’avaient même pas eu le temps de venir assiéger ma porte. Alors nous avions toujours, toujours le même dialogue :

« Eh msieu, elle est où Zara ?

-Quelle question. Je l’ai tuée. Elle est dans des bocaux, là, dans le placard du fond.

-Hi hi hi. Et qu’est-ce que vous allez en faire ?

-Je vais la manger. Je vous garde un bout, si vous voulez. »

Peut-être, au fond, que j’aurais plutôt dû opter pour une carrière d’ogre.

Je me souviens de la dernière fois que je l’ai vue cette année. Les cours étaient, de facto, finis, et les quelques élèves venus au collège s’ébattaient çà et là : certains jouaient au foot, d’autres regardaient des films en salle vidéo, d’autres encore jouaient sur leurs consoles ou écoutaient de la musique. Dans ma classe vidée, je faisais du rangement. En regardant par la fenêtre, j’ai vu Zara, assise toute seule sur les marches de l’escalier d’incendie. Cahier sur les genoux, loin des autres, elle dessinait avec une application parfaite. 

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