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  • : Je suis professeur d'histoire-géographie au collège Félix-Djerzinski de Staincy-en-France. Ce métier me rend malade et il fait ma fierté. Avant d'en changer, je dépose ici un modeste témoignage.
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15 septembre 2007 6 15 /09 /septembre /2007 15:12
La classe de quatrième dont je suis professeur principal me paraissait assez tranquille, mais dix jours après la rentrée je commence à déchanter. Plusieurs collègues se plaignent d'eux ; les petits salauds ont naturellement réservé un traitement de choc au professeur de maths, dont c'est la première année d'enseignement. Mes propres cours commencent déjà à dégénérer et le dernier, jeudi après-midi, s'est terminé dans le chaos. 
Une des élèves s'était fait voler son agenda durant le cours et faisait du scandale pour qu'on le lui rende. Comme le coupable refusait de se dénoncer, il a fallu appeler les CPE et procéder à la fouille de tous les sacs. L'objet est demeuré introuvable, soit parce que le voleur l'avait caché plus habilement, soit -hypothèse qui me mettait très mal à l'aise- parce que la victime avait en fait inventé toute l'histoire pour justifier son agitation et éviter que je ne la punisse. Dans le doute, les CPE ont opté pour la sévérité et ont collé l'ensemble de la classe un vendredi après-midi ; puis ils sont repartis, me laissant gérer au mieux les dix minutes qui nous séparaient encore de la sonnerie. La plupart des élèves ne m'accordaient évidemment plus le moindre intérêt et s'invectivaient à travers la classe -mon rôle se limitant à empêcher tout recours à la violence physique. Il va être délicat de les ramener à l'étude de l'économie européenne au XVIIe siècle.

Evidemment, les punitions collectives sont un procédé détestable (et extrêmement inefficace, car seuls les bons élèves les prennent à coeur). Mais que faire dans cette situation ? Désigner des otages ? 
Et ce dilemme se représente cent fois dans l'année -il faut choisir en un instant : excès de faiblesse ou excès de sévérité ; être méprisé ou traîner une encombrante réputation d'injustice. La plupart de mes collègues ont opté à contrecoeur pour l'ancienne maxime "Oderint dum metuant". Mais c'est très dur car, quand on est jeune enseignant, on ne se rend pas toujours compte que "faire preuve d'autorité" signifie bien souvent " chercher à se faire craindre". On n'imagine pas que la méchanceté puisse constituer une qualité pédagogique.
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15 septembre 2007 6 15 /09 /septembre /2007 15:04

En salle des profs, une collègue enseignante de physique-chimie raconte ceci : 

Je vois un élève qui sautille sur sa chaise depuis le début du cours. Je lui demande ce qui se passe. "Rien rien, madame". Les autres commencent à ricaner et je me dis : "toi mon gaillard, je t'ai à l'oeil." Au bout de cinq minutes, je vois qu'il continue son petit numéro d'épileptique, et je lui colle une punition. Alors il m'appelle près de lui, et en désignant discrètement son voisin, il me dit : "Madame, Jordan me touche le sexe".

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15 septembre 2007 6 15 /09 /septembre /2007 00:02

DSCN0701.JPGC'est la deuxième année que je suis le professeur d'histoire-géographie d'Alberto. C'est un drôle de petit bonhomme, trapu, roux, prognathe, et sous des sourcils très épais, des yeux pleins de malice ou de folie, selon les moments. Son cheveu sur la langue fait un peu oublier la gouaille vulgaire de sa voix. Une gargouille qui cracherait des mots sales. 
Contrairement à beaucoup de ses camarades, il n'a absolument pas changé pendant les vacances. Avec mes collègues, en salle des professeurs, on se disait : "Tiens, toi aussi t'as Gomes cette année ? Qu'est-ce qu'on va faire avec lui ?" Et on échafaudait des plans pour s'en débarrasser au plus vite -la solution la plus expéditive consistant à l'exclure du cours dès son premier écart, appliquant en cela, d'ailleurs, une philosophie disciplinaire très en vogue. 
De façon générale, j'ai souvent observé qu'une bonne partie des conversations entre professeurs tournait autour de ce sujet : comment mettre hors-jeu les emmerdeurs ? Le plus souvent, on se contente de rêver de prompts déménagements ; mais parfois, on élabore à plusieurs de vraies stratégies pour gagner une semaine, un mois ou un trimestre de tranquillité. C'est beaucoup d'énergie dépensée en vain, ou presque, car les emmerdeurs reviennent, ou quand ils partent définitivement, ils sont rapidement remplacés. Il est puissant, le système qui parvient à obliger des individus qui se haïssent à se rencontrer trois ou quatre fois par semaine. Il est puissant, mais je ne sais pas s'il est bon.

Je vais récupérer la classe d'Alberto Gomes dans la cour de récréation pour l'accompagner jusqu'à la salle 41 H. Alberto est dans un état de grande excitation. Il fixe quelques filles, les invective et promet de les frapper. Sur la petite centaine de mètres de trajet, je ne le lâche pas d'une semelle, comme si j'étais un maton surveillant un détenu particulièrement sournois ; ni mes rappels à l'ordre, ni mes menaces n'ont le moindre effet sur lui : il continue de piaffer en attendant que l'occasion se présente d'un mauvais coup. 
Comme il est beaucoup trop gringalet pour se risquer à de vraies bagarres, Alberto a développé une espèce de génie pervers de l'insulte. Là où les autres se contente d'un "Va te faire enculer" ou d'un "Fils de pute" sommaire, il observe, repère le point faible de sa victime et cherche les mots les plus blessants. L'an dernier, il s'était acharné pendant des heures sur Vera, une gamine d'origine yougoslave et orpheline de mère, en lui répétant : "Moi, j'ai niqué ta mère, elle était trop bonne, dfaçon c'était une pute, tout le monde sait ça ! En plus ton pays il existe pas, il est même pas sur la carte ! T'as rien ! T'as rien !" Vera avait fini, à la fin de l'un de mes cours, par piquer une authentique crise de nerfs. C'est impressionnant, d'entendre une gamine de onze ans qui jure entre deux sanglots de se suicider... Convoqué par le CPE, Alberto n'avait manifesté aucune espèce de honte pour ces insultes répugnantes et s'était contenté, passé le "c'est elle qui a commencé" de principe, de prendre son air buté : menton dans la poitrine, bras croisés. Je crois qu'il ne voyait même pas le problème. Il jouait, et il estimait sans doute avoir bien joué.

A son entrée en cours, Alberto se jette au sol et s'y roule en criant. C'est une chose qu'il fait souvent. L'an dernier, alors que j'accompagnais sa classe au Museum d'histoire naturelle, il n'avait pas résisté à la tentation d'un petit plongeon dans le gravier des allées du Jardin des plantes. Il était arrivé à la visite blanc comme un meunier, surexcité et hilare. 
Cette fois-ci, je décide de prendre sur moi et de ne pas l'exclure du cours : c'est manifestement ce qu'il souhaite et, par pur esprit de contradiction, je vais le retenir. Il est totalement isolé dans un coin de la classe, comme un bagnard à l'île du Diable. Il n'en essaie pas moins d'interpeller les élèves les plus proches pour les provoquer. Je ne peux le faire taire qu'en lui aboyant dessus pendant cinq bonnes minutes et en lui annonçant que, si ça continue comme ça, on va l'envoyer à l'asile. Je ne le quitte pratiquement pas une seconde des yeux, même quand je commente des documents, même quand je réponds aux questions d'un autre élève. Du coup, il me fixe à son tour en grimaçant, en me tirant la langue. Il est gêné mais il relève mon défi et il cherche à me faire sortir de mes gonds. J'essaie de rester concentré mais j'ai envie d'éclater de rire en voyant les pitreries de cette petite grenouille ; et en même temps, de lui fracasser le crâne sur le carrelage de la salle.

Le cours porte sur la naissance de la religion chrétienne. Je marche sur des oeufs. Le sujet intéresse beaucoup les enfants qui posent de nombreuses questions. La classe compte un gros tiers d'élèves musulmans, mais plusieurs autres viennent de familles chrétiennes pratiquantes. L'ambiance est très respectueuse. Le christianisme leur semble bien étrange, en particulier l'éloge de la pauvreté et le pardon des offenses ; mais Jésus leur est sympathique, et ils sont très sensibles au merveilleux dont cette religion est pleine. 
Seul Alberto rompt bruyamment le consensus. Il va au catéchisme, il est déjà allé à Lisieux et à Fatima ; cette pratique lui confère un sentiment de supériorité absolue sur les autres. "Moi je suis baptisé, pas vous. Vous allez aller en enfer, tous. Non, toi t'es pas chrétienne, c'est pas vrai, tu vas aller en enfer quand même. Jésus y vous aime pas. Y nique vos races. En enfer vous allez. Direct." Ce gamin plein de vice se rêve en saint Pierre.

Le père d'Alberto est un ouvrier portugais, un homme très faible qui boit et ne sait pas échanger autre chose, avec son fils, que des coups. Quand on l'appelait, l'an dernier, il nous insultait invariablement et se plaignait de tous ces gens de couleur qui remplissent nos classes de leurs enfants et dévergondent les petits blancs.

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10 septembre 2007 1 10 /09 /septembre /2007 22:38

La rentrée se passe bien. L'équipe administrative de l'an dernier est restée en place ; après quelques tâtonnements, ils semblent être au point. Désigné chef des enseignants d'histoire (en l'absence d'autres candidats), j'ai réussi à obtenir de l'intendant la commande de deux rétroprojecteurs -ce qui est constitue un succès sans précédent. Mes classes ont l'air gérables, voire mieux : avec la sixième et la cinquième, je pense pouvoir faire mon métier. Quant à mon emploi du temps, il est parfait, même si le principal m'a clairement laissé entendre qu'il attendait qu'en contrepartie j'assume quelques corvées parascolaires. J'ai même le privilège assez rare d'avoir une salle à moi, alors que l'an dernier, je cavalais entre cinq locaux plus minuscules et plus déprimants les uns que les autres. Même la réunion de rentrée du SNES ne semble pas avoir donné lieu à l'enthousiasme escompté. On devrait pouvoir travailler.

J'ai retrouvé avec beaucoup de plaisir certains de mes élèves de l'an dernier -j'avais même envie d'en prendre quelques-uns dans mes bras. Je crois d'ailleurs que l'affection est réciproque car ils m'ont salué à grands cris dès le jour de la rentrée. C'est l'un des bénéfices de ce métier que de se sentir -parfois- -un peu- aimé. Pendant les vacances, les enfants ont grandi, leurs peaux ont foncé au soleil du bled. Quelques voix muent. Pour eux en revanche, je dois être absolument immuable, à l'exception d'infinitésimales variations dans ma coupe de cheveux. Il n'y a que moi pour sentir que je vieillis.

Voilà trois ans que je travaille ici : je commence à être une figure locale. Quand je traverse la cité qui se trouve entre l'établissement et la plus proche station de métro, il arrive que des gamins que je ne connais pas m'interpellent : "Ouah, msieu Devine !" Ils m'ont croisé dans les couloirs du collège, ou bien ils ont entendu parler de moi par un cousin qui a subi mes cours. Je fais partie de leur panorama (alors qu'à mon arrivée, il est probable qu'il me percevait au mieux comme un personnage fictif, n'ayant pas beaucoup plus de substance que ceux que l'on voit traverser le poste de télévision, au pire comme un intrus). A mon arrivée à Félix-Djerzinski, j'avais eu une très intéressante conversation avec une collègue qui terminait là sa longue carrière passionnée. Elle m'avait dit en substance : "Pour la plupart de tes élèves, tu es l'étranger : tu n'as certainement pas choisi de te trouver ici, tu vis ailleurs, tes origines sont différentes, tu ne parles pas comme eux, tu leur parles de choses qui n'existent absolument pas dans leur quotidien. Ton but, comme professeur, c'est de les inviter à traverser la frontière." Je ne sais pas si j'ai réussi à être ce passeur, mais il semble que les élèves m'aient adopté dans une certaine mesure : à moi, ils m'ont fait passer la ligne.

 

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5 septembre 2007 3 05 /09 /septembre /2007 09:02
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Nom d'une rue de Staincy-en-France proche de notre collège.
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4 septembre 2007 2 04 /09 /septembre /2007 23:37

Rentrée des enseignants ce lundi. Il ne s'agit que d'aller discuter le bout de gras avec quelques collègues, mais j'ai des crampes dans les cuisses, l'estomac en boule, les mains moites et les doigts glacés. De façon très opportune, Libération de ce jour consacre sa dernière page au portrait d'un Néerlandais, coach en suicide.

Ce que j'avais oublié : la longueur de l'heure passée dans les transports en commun- j'arrive à destination fatigué, sans avoir pourtant rien fait ; la tête résignée des gens que l'on croise, travailleurs matinaux qui paraissent tous se trouver là contre leur gré ; l'exubérante laideur du paysage de Seine-Saint-Denis, à ma descente du métro. Tout ou presque paraît gris et pauvre.
Un détail que j'oublie toujours pendant les vacances : le collège se trouve juste en dessous des couloirs aériens empruntés par les avions qui atterrissent à Roissy. Du coup, une quinzaine de fois dans l'heure, des avions de toutes tailles passent en vrombissant à notre verticale. La distance entre eux et nous est difficile à évaluer, mais elle me paraît parfois inférieure à 100 mètres. Il faut souvent interrompre les cours pour laisser passer le vacarme de leurs moteurs. Que de fois j'ai rêvé à un crash magnifique sur nos classes bondées.

victor-dupa-vacanta-031-copie-1.jpg
Le charme discret du bâtiment central


Plaisir sincère de revoir les collègues. On se fait la bise, on se serre la main. Quelques mots échangés sur les vacances, la famille. Puis on ne sait plus quoi se dire : en temps normal, la quasi-totalité de nos conversations porte sur les élèves ("Quel con, ce machin", "Comment tu gères Untel ?", etc). Heureusement, la foule qui se presse aujourd'hui en salle des profs permet de reproduire ces échanges superficiels ad libitum.
Des nouveaux. Je remarque un collègue germaniste qui arrive ici après avoir enseigné quelques années à la Sorbonne, sans doute en travaillant à sa thèse. La contrariété de se trouver là contracte légèrement sa tête lisse de bête à concours en une expression déçue et irritée. Je le comprends. Je suis passé par le même état. Mais tu verras, camarade, quelques mois dans ces lieux t'indigéniseront. L'empreinte des cris se superposera à celle de toutes tes lectures savantes. Ne t'inquiète pas.

A 9 heures 24, je perds mes clés pour la première fois de l'année. Je me souviens avoir rencontré un très vif succès l'an dernier auprès de ma classe de cinquième en expliquant la signification de l'expression "Acte manqué" à partir de ce fait :
"...Moi, par exemple, il m'arrive très souvent d'oublier mon trousseau de clés du collège. Pourquoi, à votre avis ?
-Parce que vous êtes mal réveillé ?
-Parce que vous ne savez pas ranger vos affaires ?
-Parce que vous les confondez avec un autre jeu de clés ?
-Mais non ! C'est tout simplement parce que je n'ai pas envie de venir au collège ! Je préfèrerais rester chez moi avec ma femme et mon petit garçon !
-Aaaaaah ouais !"
Ce jour-là, j'ai connu une authentique réussite pédagogique -même s'il n'est pas sûr que cet excursus ait contribué à grandir mon image dans l'esprit des élèves.

La pluie paraissait nécessaire et, vers dix heures, elle se met à tomber, assez drue, par intermittence. Le ciel se pend aux panneaux de basket de la cour. 
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J'essaie de me secouer et j'échange quelques mots cordiaux avec le jardinier. Il m'apprend qu'il a participé cet été, dans la région de Saint-Gaudens, à un camp biblique. Il voulait "entendre la parole de Dieu". Il a été très marqué par un baptême pratiqué comme à l'époque du Christ, dans une rivière. L'heureux récipiendaire était un Américain, un GI de deux mètres deux qui voulait sans doute retourner au combat en limitant les risques de damnation éternelle.

Après nous avoir offert viennoiserie et café, le principal tient absolument à présenter les uns aux autres les cent et quelques membres de la Communauté Éducative. Chacun se lève et montre sa bobine à l'appel de son nom. Cet exercice puéril et inutile est reconduit tous les ans à titre rituel, sans doute pour marquer symboliquement notre unité. Mais l'énumération interminable finit par lasser la politesse de l'assemblée qui se met à papoter. Nous nous comportons comme des élèves indisciplinés avec un professeur maladroit. Moi-même, j'attends que mon tour soit passé et je pars prendre quelques photos du bâti.

A midi, je vais chercher quelques paperasses à la mairie. En partant du collège, je dois emprunter l'avenue Lénine. Avenue Lénine. Quand même ! (Dans ce blog, je changerai systématiquement le nom des personnes ; j'appellerai la commune Staincy-en-France, même si les lecteurs perspicaces pourront sans grandes difficultés lui rendre son vrai nom ; quant à mon collège, je le rebaptise Félix-Djerzinski). -Je prends quelques clichés supplémentaires du paysage urbain. Passant devant le "Foyer Lénine", je jette un coup d'oeil par le portail entrebâillé. Du mobilier entreposé pêle-mêle dans la cour ; un marché privé sur quelques tables en formica ; une impression de misère et de saleté. Je tente de prendre une photo à la dérobée, mais un grand bonhomme en boubou m'a vu. "Eh ! Vous ne pouvez pas faire ça !" Comme je ne veux pas l'offenser, j'efface la prise sous ses yeux. Il se radoucit et on discute un peu. Il m'apprend que les bâtiments tristes abritent un foyer Sonacotra.
"Vous êtes nombreux là-dedans ?
-On est environ 200, mais bon, ça va ça vient. Quand tu as un frère qui arrive du pays, tu ne peux pas le mettre à la porte.
-Vous êtes tous africains ?
-Oh oui. Que des Africains (soupir).
-Et comment c'est à l'intérieur ?
-Pas bien. On est trois quatre par chambre. Tout est à refaire : l'eau, l'électricité... l'électricité, surtout. Ya des fils qui dépassent, des courts-jus... Un jour, on va tous flamber là-dedans.
-Et vous êtes ici depuis longtemps ?
-Ça fera trente ans en 2008.
-Et vous avez de la famille au pays ?
-Oui.
-Des enfants ?
-Oui."
Le chagrin qu'il éprouve en répondant à ces questions abrège notre conversation. Il tient à la main une carte téléphonique à sept euros cinquante. Je lui souhaite bonne chance et poursuit mon chemin. Pendant tout notre dialogue, un autre Africain nous a écouté attentivement, mais sans dire un mot. Il devait se tenir prêt à intervenir dans le cas où je me serais révélé un policier en civil. -Je comprends pourquoi le monsieur en boubou ne voulait pas que je photographie le foyer : il avait simplement honte de vivre là.


Mais on trouve aussi, Dieu merci, ce genre d'habitat.

Dans l'après-midi, différentes réunions s'enlisent dans l'ennui. Les enjeux, pourtant, ne sont pas minces : notre métier change. 1800 heures supplémentaires ont été débloquées au bénéfice de notre établissement, pour y organiser des études dirigées et des activités culturelles ou sportives à la fin des cours. Le corps enseignant diminue par non-remplacement de ceux qui partent en retraite ; mais à ceux qui restent, on propose de "travailler plus pour gagner plus." On passe à un autre modèle. Pourquoi pas, après tout ?
Mais cette transformation est menée en dépit du bon sens. Les mesures d'accompagnement nécessaires semblent n'avoir donné lieu à aucune réflexion. On veut bien fermer les locaux deux heures plus tard, mais cela donnera du travail supplémentaire aux agents d'entretien, aux surveillants chargés de filtrer les entrées, à la concierge ; comment gérer cela, et avec quels moyens ? L'enveloppe qui nous est tendue est exclusivement destinée à rémunérer le travail des enseignants. En outre, c'est lundi à 11 heures que nous apprenons l'existence de ces moyens énormes ; et le rectorat exige que nous décidions avant jeudi midi si nous acceptons d'effectuer des heures supplémentaires et, dans l'affirmative, quel usage nous comptons en faire. C'est d'autant plus remarquable que nous ignorons encore absolument l'emploi du temps de nos classes et que nous ne savons donc pas à quelle heure pourraient commencer les fameuses études dirigées. 
Dans ces conditions, les rares candidatures qui apparaissent sont celles de jeunes collègues mal payés et dont la disponibilité est quasi-illimitée. Le grand élan de générosité gouvernemental risque de ne donner lieu, faute d'un timing mieux pensé, qu'à des retombées très limitées ; l'annonce impressionnante ne coûtera pas grand chose ; et en plus, on pourra produire dans un an de très jolies statistiques démontrant de façon irréfutable que les heures généreusement mises à la disposition du corps enseignant pour porter assistance à leurs élèves les plus fragiles n'ont pas été consommées. Feignasses de privilégiés accrochés à leurs dix-huit heures par semaine !
L'absurdité ne s'arrête pas là. Ces 1800 heures ont un coût théorique qui doit approcher les 100.000 euros. Et d'autres fonds nous tombent du ciel : sans doute pour ne pas se laisser distancer par le Ministère, le Conseil général (ou la municipalité) nous offre 5000 euros pour financer les projets pédagogiques destinés à meubler la pause déjeuner ; et 8780 euros "pour la gratuité", sans que personne -pas même le principal- ne comprenne très bien ce que notre bienfaiteur entend par là ; et encore 400 euros pour améliorer les rapports de l'école avec son quartier ; etc. Toutes ces sommes nous ont été accordées sans que nous les ayons sollicitées, en fonction de priorité qui ne sont pas les nôtres, mais celles du mécène ; la manne risque donc, encore une fois, de rester inemployée. Trois heures après avoir entendu la douce musique de l'argent public qui ruisselle, je me vois refuser avec douceur mais fermeté, par notre gestionnaire, l'achat d'une carte murale à 69 euros : les enseignants d'histoire ont dépensé tout leur pécule en acquérant deux rétroprojecteurs et ils devront se serrer la ceinture jusqu'en janvier 2008.

En rentrant chez moi, je suis si épuisé que je bois l'eau destinée à l'arrosage des plantes -eau que j'ai agrémentée d'engrais "Or brun" aux bio-stimulants actifs.

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2 septembre 2007 7 02 /09 /septembre /2007 21:53
Le premier contact de Raphaël avec l'école, tel que raconté par sa maman. Cela fait six mois qu'on lui en parle. Le jour de la rentrée, très ému, il se lève une heure plus tôt que d'habitude pour choisir avec soin les vêtements qu'il portera. Il se passe un peu de gel dans les cheveux. Sur le chemin de l'établissement, il ne dit pas un mot. C'est seulement quand il arrive dans la salle de classe qu'il s'exclame, en repérant l'institutrice : "Alors c'est toi, ma maîtresse !" Et celle-ci lui répond : "Tu peux m'appeler Pascale. Va jouer avec les autres."  
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2 septembre 2007 7 02 /09 /septembre /2007 15:44

V--lo-012.jpgCe matin, mon petit garçon est allé pour la première fois à l'école. Bien que presque tout le monde, dans sa famille, appartienne d'une façon ou d'une autre au monde de l'enseignement, cette nouveauté ne lui a pas plu. Les autres enfants n'ont pas pu ou pas voulu jouer avec lui ; la plupart le déçoivent parce qu'ils ne parlent pas encore ; seul un garçon plus âgé, dans la cour de récréation, l'a traité de "petit morveux". La dureté de cette expérience tranchait trop avec le confort amoureux de sa famille. Son anxiété, au moment où nous nous sommes séparés, et les larmes qu'il a ensuite versées parce que je tardais trop à passer le reprendre, m'ont beaucoup touché. 

Déprimé par la perspective de ma propre rentrée, je finis par me demander dans une bouffée de nihilisme à quoi sert tout ce bazar. Je sais que la maternelle est un peu l'enfant chéri de l'école française, son motif de fierté le plus communément invoqué ; et on ne peut pas nier qu'elle a au moins cet avantage de rendre assez tôt leur liberté de mouvement aux parents. Les petits écoliers apprennent en général quelque chose, mais beaucoup de ceux qui progressent à l'école auraient sans doute accompli ces progrès dans tout autre contexte, et pour ceux qui échouent à ce stade, une longue histoire d'humiliation commence. On dit aussi que la maternelle socialise les enfants ; ma mère, une institutrice, m'a souvent dit le respect que lui inspirait le travail de collègues qui, en trois mois, domestiquaient les petits animaux, et transformaient une marmaille indisciplinée et bruyante en une gentille classe qui récitait en choeur les comptines apprises. C'est vrai ; et cependant, ce travail est aussi une violence faite aux individus. Se lever tôt, se plier à des règles intangibles, accepter la promiscuité de personnes antipathiques, encaisser les méchancetés : grandir. 

Il faut beaucoup de conformisme pour accepter sans un peu de chagrin que les enfants s'engagent dans cet entraînement de longue haleine aux aspects les plus déplaisants de la vie adulte, dans ce chantier de conformation. Parfois, je suis assez raisonnable pour me dire que ce système est l'un des moins mauvais que l'on puisse concevoir. Mais pas toujours. Qu'en sera-t-il lundi, quand je reprendrai le chemin de mon collège de Saint-Denis, pour y retrouver mes collègues et préparer la rentrée imminente ?

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