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  • : Je suis professeur d'histoire-géographie au collège Félix-Djerzinski de Staincy-en-France. Ce métier me rend malade et il fait ma fierté. Avant d'en changer, je dépose ici un modeste témoignage.
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10 avril 2008 4 10 /04 /avril /2008 14:40

Si ce n'est déjà fait, lisez d'abord ceci puis ceci.

 

Le jeudi soir, les enseignants se séparèrent très perplexes. Le lendemain vendredi, beaucoup ne travaillaient pas, ou ne travaillaient qu'une demi-journée. C'est donc le lundi à midi qu'une réunion se tint. L'angoisse et la colère avaient été involontairement ravivées par le principal qui avait affiché en salle des profs un compte-rendu assez détaillé de l'agression de Mme Lunar. La discussion fit ressortir clairement deux points :

    -nous n'avions pas grand chose à attendre de notre direction, qui estimait avoir fait tout son devoir en expulsant Josué de nos locaux, en signalant les faits aux instances académiques et en convoquant un second conseil de discipline. Le principal semblait vouloir minimiser l'incident, pour ne pas affoler les parents, et peut-être aussi pour des raisons moins honorables tenant à sa carrière (la hiérarchie et, de plus en plus, la presse, considèrent qu'un établissement où l'on ne punit pas est un établissement tranquille, donc bien géré).

    -les conditions qui avaient rendu possible l'attaque d'un professeur par un élève dans sa propre salle de cours étant toujours réunies, la répétition d'un pareil épisode nous paraissait non seulement possible, mais assez plausible : parmi les camarades de Josué, certains exaltaient carrément son geste fou, et des versions de plus en plus fantaisistes de l'évènement circulaient dans la cour de récréation. Les imaginations chauffaient et nous avions le sentiment que, une digue ayant sauté, un déferlement de mauvais coups nous arrivait en plein. Il était nécessaire de marquer un coup d'arrêt.

 

A la quasi-unanimité, les professeurs présents décidèrent de cesser le travail le lendemain après-midi, et de consacrer ces quelques heures à un bilan des violences commises récemment -et éventuellement, à la recherche de quelques solutions. L'information fut dictée à nos élèves dès la reprise des cours, à 13 h 30. Mes élèves de cinquième eurent l'intelligence de ne manifester aucune joie en apprenant qu'ils bénéficieraient d'une demi-journée de liberté, parce qu'ils avaient compris les motifs de cette décision.

Dès 15 h 30, mes collègues et moi-même trouvions dans nos casiers un mot du principal nous avisant que notre décision était illégale et que les cours devraient être assurés le lendemain. Les obstinés seraient considérés comme grévistes (et à ce titre, se verraient retirer un jour de salaire). M. Navarre nous proposait tout de même, une quinzaine de jours plus tard, dans la semaine précédant les vacances, une demi-journée banalisée pour réfléchir à la redéfinition de notre projet d'établissement.

Ce mot nous a tous consternés. L'impression était que notre direction cherchait à étouffer l'affaire, qu'elle nous traitait comme une bande de gamins indisciplinés et qu'elle n'avait en fait aucune idée de la réalité des problèmes que nous rencontrions tous les jours. Nous nous retrouvions divisés dans une circonstance où nous aurions au contraire dû manifester une unité sans faille. Et on ne pouvait plus faire autrement que d'aller à l'épreuve de force.

 

Et le lendemain, à 13 h 30, on vit à Félix-Djerzinski une scène vraiment étrange : une soixantaine d'adultes (soit les 3/4 du corps enseignant, auquel était venu se joindre deux des trois CPE, plusieurs surveillants, la concierge, etc), rassemblés dans l'exiguïté de la salle des profs, attendaient que leur chef vienne leur dire quelques mots ou qu'au moins, il montre d'une façon ou d'une autre sa bonne volonté à leur égard. Ce signe ne vint pas. Les pions allèrent à la grille et constatèrent qu'une quinzaine d'élèves seulement, sur 600 externes, s'étaient présentés ; on les renvoya chez eux, on libéra les demi-pensionnaires, et la porte fut refermée. Je pensais à M. Navarre, seul dans son bureau du deuxième étage, tandis qu'au rez-de-chaussée nous étions unanimes à blâmer son attitude. J'étais tenté de le plaindre ; mais, comme dit le proverbe, "qui creuse un trou tombe dedans".

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6 avril 2008 7 06 /04 /avril /2008 22:09

(Si ce n'est déjà fait, lisez le début de cette histoire ici)

Quelques jours plus tard, Josué avait fait le nécessaire pour que son sursis soit révoqué. On prononça contre lui une "mesure conservatoire", ce qui signifie qu'il n'avait plus le droit de mettre les pieds au collège jusqu'à son nouveau conseil de discipline. Je ne sais pas exactement ce qu'il a fait pour en arriver là : j'imagine que c'est l'assortiment habituel d'injures et de violences, sur un fond d'absentéisme perlé et de paresse absolue.

Sans doute scandalisé qu'on puisse se montrer si rigoureux envers lui après avoir été si indulgent, Josué se présenta un beau matin à la grille du collège et il força l'entrée. Puis il se dirigea vers le bâtiment où il aurait dû avoir cours. Il voulait voir Mme Lunar, l'enseignante qu'il rendait responsable de ses malheurs. L'alerte fut immédiatement donnée par la concierge mais il eut le temps de s'introduire dans la salle de classe et commença à molester son ex-prof. Quelques collègues se précipitèrent sur les lieux, suivis par le principal en personne flanqué d'un surveillant. Mais Josué ne s'en laissait pas compter. Je ne l'ai jamais vu mais je pense que, comme beaucoup de nos élèves de troisième dont la scolarité a pris quelques années de retard, c'est un solide gaillard. Je mesure un mètre quatre-vingt sept et certains me rendent une tête. Les quatre ou cinq adultes accourus là parvinrent à grand peine à l'extraire de la classe, sans pouvoir l'empêcher de donner un coup de pied dans le ventre de Mme Lunar ni de détruire un écran plasma. Puis, une fois dans le couloir, il réussit à se libérer et fit mine d'enlever son ceinturon pour s'en servir comme d'un fouet. On le maîtrisa de nouveau péniblement. La police arriva et, constatant sa rébellion, l'embarqua menottes aux poignets.

Le même jour, et sans lien apparent avec l'exploit de Josué, plusieurs incidents éclataient dans le collège. Des bagarres entre cités trouvaient leur prolongement dans les classes ; au stade, un élève était agressé par deux lascars armés de bâtons ; un crétin mettait le feu à une affiche du hall, pour rire. J'ai traversé ces évènements en somnambule : c'était le jour de mon inspection et le monde extérieur n'existait pratiquement pas. Je ne comprenais pas pourquoi le principal, qui était mon voisin à table, paraissait absent et tendu pendant que l'inspecteur pérorait.

Le soir, des professeurs un peu surpris qu'aucune suite ne soit donnée à tout cela allèrent rencontrer M. Navarre, notre principal, dans son bureau. Il justifia son attitude à l'égard de Josué : il avait voulu être gentil en lui laissant une dernière chance ; mais désormais, il aurait la main lourde, l'affreux était en garde à vue, et une plainte au pénal allait évidemment être déposée. Il déconseillait à quiconque de se lancer dans une action d'éclat qui ne ferait qu'alarmer les parents en donnant de notre collège l'image d'un coupe-gorge, mais nous laissait libres, le cas échéant, d'organiser dans la discrétion une manifestation de solidarité envers notre collègue agressée. Celle-ci avait reçu dix jours d'ITT à l'hôpital (où elle s'était rendue sur les conseils des flics, les documents délivrés par les médecins de famille étant de plus en plus souvent soupçonnés par notre hiérarchie d'être des certificats de complaisance). Il était possible et même probable qu'un tel diagnostic se solde, au moment du procès, par une condamnation du voyou à de la prison ferme. A seize ans. Étrange effet de l'indulgence.

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3 avril 2008 4 03 /04 /avril /2008 22:05

A la fin du mois de février, Josué Ndjaga comparaissait devant un conseil de discipline. Cet élève de troisième SEGPA y fut décrit par tous les enseignants présents comme dangereux, pour ses camarades, ses professeurs et sans doute aussi pour lui-même.

Notre collège a noué depuis le début de l'année un partenariat avec une association de Staincy, Des droits pour tous les Staincinois (DPTS). Nous avions fait le constat que le comportement inadmissible de certains élèves est dû à des problèmes extra-scolaires sur lesquels nous n'avons que peu de prise. DPTS devait nous aider à les gérer en les suivant et en les soutenant dans l'intervalle des cours. Le partenariat n'a pas donné, pour l'instant, tous les résultats attendus. Protectrice et inlassablement bienveillante, l'association est désormais perçue par les élèves les plus durs comme un recours contre notre injustice. Et le fait est qu'elle se prête parfois à cette confusion.

Quelques jours avant sa comparution, Josué, bien conseillé, se rendit dans les locaux de l'association. Là, il promit avec l'apparence d'une sincérité parfaite que jamais plus il n'agirait comme il avait agi ; il prit les meilleures résolutions du monde. En une heure, il sut convaincre DPTS de sa rédemption. Les associatifs ne l'avaient jamais vu avant, ne s'étaient pas renseignés auprès de nous. Leur entretien avec le jeune homme avait duré une heure.

Il lui fournirent une sorte d'avocat qui, devant le conseil de discipline, plaida bien et sut atténuer la forte impression qu'avait produite le témoignage de professeurs encore outrés par le souvenir des cours empêchés par cet emmerdeur. Au moment du vote, il y eut égalité. La décision revint au principal. C'était lui qui avait initié le partenariat avec l'association. Il vota pour une exclusion "avec sursis", c'est à dire que c'était bon pour cette fois, mais qu'à la prochaine incartade, attention, hein !

Un autre établissement avait pourtant accepté (non sans un certain courage) d'accueillir le lascar, et la famille, après avoir présenté ses excuses, avait fait savoir qu'elle se plierait au verdict du conseil. On était donc surpris. Les professeurs étaient quant à eux légèrement contrariés à la perspective de retrouver le garçon le lendemain matin à sept heures cinquante-cinq. Josué ressortit de là le sourire aux lèvres et le lendemain, avant les cours, il fit savoir à ses camarades (tous des angelots) qu'ici, "on ne vire pas".

Une des enseignantes qui a eu le privilège d'enseigner à Josué m'a dit qu'elle avait convoqué son père, une fois, le soir. Et ce monsieur avait alors dit à son fils : "Si tu continues tes conneries, je te renvoie au pays et je te mets un fusil entre les mains !" Gestion très habile du problème. Je ne sais pas d'où vient la famille Ndjaga, Sierra Leone, Tchad, République du Congo ; toujours est-il qu'il semble y avoir de l'emploi, là-bas, pour les grands couillons violents.
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2 avril 2008 3 02 /04 /avril /2008 10:52
Moi je pense que quand on trouve sur le ouèbe un site donc chaque billet vous fait pleurer de rire, il faut partager. C'est donc là.
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1 avril 2008 2 01 /04 /avril /2008 22:30

Mon inspection s'est bien passée. Le vidéoprojecteur a fonctionné, l'activité que j'avais prévue aussi ; et surtout, mes élèves de sixième ont été parfaits, alors même que je ne leur avais pas dit qui était ce drôle de monsieur assis au fond. Il n'y a pas eu le plus petit bavardage et une bonne moitié de la classe levait la main pour répondre à chacune de mes questions. Même les cancres, même ceux que j'engueule à chaque cours ou presque se sont mis en quatre pour que tout se passe bien. Je pense en particulier à Dilan, dont la transformation était spectaculaire : pour une heure, une heure seulement, la petite pipelette écervelée est devenue une élève modèle, qui connaissait toutes les bonnes réponses, attendait sagement que je lui donne la parole et s'exprimait avec une clarté parfaite, empreinte d'une modestie délicate et légèrement mélancolique. Je n'arrivais pas à croire que c'était la même enfant que j'avais exclue de mon cours, cinq jours plus tôt, pour une dispute avec sa voisine ponctuée de "Ferme ta gueule" et de "J'm'en bats les couilles".
Magique.

L'inspecteur paraissait content, lui aussi ; il m'a dit qu'il s'était "bien amusé", ce que j'ai choisi d'interpréter avec optimisme. C'est un homme sympathique, indulgent et surtout terriblement bavard ; après m'avoir demandé, un peu pour la forme, de lui parler de moi, il a repris la parole pour ne plus la lâcher. Je n'ai pas essayé d'intervenir -en fait je me reposais, la tête posée sur son monologue comme sur un oreiller moelleux. Mais certains de ses propos m'ont un peu troublé.
D'abord, pour parler de mon cours, il employait constamment l'expression "votre projet" ; j'ai d'ailleurs mis un certain temps à comprendre de quoi il voulait parler. Ce tic verbal m'a d'autant plus frappé que l'inspecteur ne me faisait pas vraiment l'effet d'un pédagogue jargonnant. Mais il y a apparemment des vocables qui s'imposent à tout le monde dans sa sphère.
Ensuite, il m'a reproché d'être trop ambitieux. La leçon portait sur la citoyenneté et j'ai demandé aux élèves, en introduction, de me dire quels types de régimes politiques ils connaissaient ; certains d'entre eux se souvenaient bien du cours sur la Grèce antique et ils ont expliqué très clairement ce qu'étaient la tyrannie, la monarchie, l'oligarchie et la démocratie. J'étais fier de constater que je n'avais pas travaillé pour rien. Mais l'inspecteur pensait apparemment que j'en avais trop fait. "Bon, vous savez, si vous ne bouclez pas le programme, c'est parce que vous vous attardez sur des détails comme ça. C'est très bien que vous ayez réussi à leur inculquer ce genre de connaissances, mais au fond, est-ce si indispensable ? Ça ne figure pas, en tous cas, dans les instructions du ministère. Vous avez un niveau d'exigence élevé, ça se comprend très bien, avec un parcours comme le vôtre, mais enfin ces petits gamins ne sont pas des historiens ni des géographes, n'est-ce pas, monsieur Devine, ils seront tout de même rares à passer le concours de l'agrégation ou celui de l'École normale supérieure : quand ils seront grands ce seront des boulangers ou des plombiers, alors ce n'est pas la peine de charger la barque. Allez à l'essentiel et n'en débordez pas trop ! Sinon vous ferez l'impasse sur les dernières leçons d'histoire, et je ne parle même pas de la géographie."
Il y aurait eu bien des choses à lui répondre ; mais je l'ai dit, on ne pouvait pas l'interrompre, et je ne voulais pas retarder le déjeuner de travail qui nous attendait au réfectoire, sur une nappe blanche, avec du bon vin.

Au cours de ce repas l'inspecteur, en pleine forme, exposa à l'ensemble des professeurs d'histoire-géographie du collège la philosophie des nouveaux programmes -car nous aurons bientôt de nouveaux programmes, alleluia. Premier point : pas de panique, nous serons consultés. Des oreilles haut placées s'ouvrent toutes grandes pour recueillir nos précieuses observations.
D'après ce que j'ai compris, pourtant, tout a déjà été calé de manière précise (on sait par exemple quels sujets disparaîtront et ce par quoi ils seront remplacés), et le calendrier est de toute façon extrêmement serré : le nouveau programme s'appliquera en classe de sixième dès la rentrée 2009, et si l'on veut laisser aux éditeurs un minimum de temps pour mettre au point des manuels adaptés, des décisions fermes devront être arrêtées à l'automne 2008. La consultation du corps enseignant risque donc d'être tassée sur un temps très court et de n'aboutir, dans le meilleur des cas, qu'à la modification de quelques détails. Mais la présence sur le site du Ministère de l'Éducation nationale d'une page dédiée, avec forums thématiques et tout le tralalère, sera là pour prouver a posteriori que l'on n'a pas refusé le débat contradictoire.

Deuxième point : il faut changer de méthode. Présenter l'histoire de façon exclusivement chronologique, c'est monotone et ennuyeux ; le préjugé selon lequel il faut savoir ce qui c'est passé avant pour comprendre ce qui se passe après n'est pas fondé, on le voit bien au lycée où les programmes ont déjà été largement dépoussiérés. Quant à la géographie, il est clair qu'il faut rompre avec l'approche actuelle, qui consiste à présenter l'un après l'autre continents et pays en s'appuyant bien souvent sur des cartes : il ne peut y avoir ni couleur locale, ni vie, ni chair dans des leçons qui se ressemblent toutes un peu. Place, donc, aux regroupements thématiques et aux études de cas : là, on aura du concret, de l'humain, quelque chose qui parle à l'imagination de "ces petits gamins".
Le troisième point sur lequel l'inspecteur a insisté est que le programme actuel est trop lourd, en tous cas il n'est plus adapté ; il faut élaguer ou remplacer certains sujets par d'autres.

Concrètement, qu'est-ce que cela signifie ? Deux exemples. A l'heure actuelle, en histoire, on étudie :
*en sixième, la période allant de l'invention de l'agriculture à la chute de l'Empire romain ;
*en cinquième, le Moyen Âge (des royaumes barbares à la découverte de l'Amérique), agrandi du XVIe siècle.
Une leçon au moins va disparaître : celle qui était consacrée à l'Empire byzantin (ce que je regrette personnellement car ce cours est le seul qui permette, au collège, de parler un peu de l'Europe centrale et orientale). L'Égypte pharaonique a failli, elle aussi, passer à la trappe, et elle sera à l'avenir abordée beaucoup plus brièvement. "Oui, bien sûr" disait l'inspecteur, "c'est une leçon qui passionne les élèves, et les professeurs aussi, apparemment ; mais enfin finalement à quoi ça sert de leur farcir le crâne avec le processus de momification des cadavres, et vas-y que je t'enlève la cervelle par les narines, et que je te roule dans le natron, et caetera, et ensuite de leur expliquer la comparution devant le tribunal d'Osiris comme s'ils étaient eux-mêmes cités à comparaître ? Et pendant que vous vous appesantissez là-dessus, vous prenez un retard qui vous obligera à bâcler la leçon sur le christianisme en fin d'année !" Ramsès II et Toutankhamon ont in extremis sauvé leur peau, mais ils y perdent quelques bandelettes. On fait le ménage.
Par ailleurs, la limite chronologique entre le programme des deux classes sera déplacée : l'Islam, abordé jusqu'à présent au début de l'année de cinquième, sera désormais traité en sixième. On regroupe ainsi les trois monothéismes, ce qui permettra, lors de la première année de collège, la constitution d'un mini-module "histoire des religions".
Je suis extrêmement sceptique face à ce projet de refonte. Plus de 3.000 ans s'écoulent entre les débuts du judaïsme et la prophétie de Mahomet, que l'on étudiera pourtant dans le même élan ; je crains de ne pas être assez bon pédagogue pour faire comprendre à mes élèves le pourquoi de cette distorsion chronologique. Par ailleurs, en regroupant l'étude des trois monothéismes, on se condamne à les détacher de leur contexte historique. Ou on les constitue délibérément en réalités extérieures à l'histoire. S'agissant de l'école laïque, une telle démarche est troublante. Et je ne peux m'empêcher de remarquer qu'elle exauce un voeu clairement exprimé par l'actuel président de la République dans le domaine scolaire.

Ce grand toilettage du programme va apparemment permettre de dégager des marges : on consacrera à l'avenir un chapitre aux grandes civilisations extra-européennes avec, au choix, la Chine des Hans ou l'Inde des Gupta. Cela permettra de corriger l'un des "défauts" de l'ancien cursus, que l'on a jugé trop centré sur la France, l'Europe, l'Occident.
Pour la même raison, il semble que les futurs programmes mettront davantage l'accent sur l'histoire de la traite, de l'esclavage, de la colonisation (ce coup de barre à gauche étant peut-être destiné à compenser le coup de barre à droite dont j'ai parlé un peu plus haut ; on louvoie). L'inspecteur : "Regardons les choses en face, nous avons dans nos établissements des enfants qui viennent de tous les pays du monde. Alors il faut leur parler de choses qui leur parlent, à ces petits gamins ! Il faut leur parler de l'histoire de leurs pays !" Et là, malgré les deux ou trois verres de bordeaux dont je l'avais bercé, mon républicanisme s'est réveillé en sursaut : "Mais monsieur, leur pays, c'est la France, maintenant !" "Certes", m'a répondu l'inspecteur apparemment un peu gêné, comme si je venais de m'exclamer "Vive Le Pen !"

En géographie, la méthode dite de "l'étude de cas" va s'imposer, en particulier en classe de cinquième. On ne verra plus de façon systématique, comme cela se fait encore aujourd'hui, l'emplacement des fleuves et des montagnes sur la carte de l'Afrique. On préférera dorénavant consacrer une leçon au "développement durable" en sympathisant avec Mahamadou, un berger malien qui plante des arbres pour faire reculer le désert ; puis on essaiera d'élargir la perspective, en voyant comment la question écologique se pose à l'échelle de la planète entière. Et si les élèves ne savent pas où se trouve le Mali, et s'ils ignorent quel est ce désert qui avance inexorablement, eh bien ce n'est pas grave, on apprendra au fur et à mesure que les besoins apparaîtront, au coup par coup.

Je l'avoue : je suis un conservateur. Le programme actuel, avec tous ses défauts, me convient assez. Il est trop lourd, mais sa cohérence intellectuelle est indiscutable. Ses biais (par exemple son eurocentrisme manifeste) sont légitimes ou au moins, défendables. Son caractère parfois répétitif et terne peut être interprété comme un obstacle à la transmission des connaissances ; mais outre qu'on ne peut pas toujours faire du ludique et du fun en classe, son organisation offre la possibilité de suivre aux élèves studieux, si limités qu'ils soient par ailleurs. Quoi de plus sûr, quoi de plus compréhensible qu'une présentation chronologique des faits ?
Dans deux ans, tout cela passera à l'as. Nous, professeurs d'histoire-géographie, devrons d'abord avaler la grasse couleuvre d'un programme bourré d'arrière-pensées politiques ; et cette fois, il ne sera plus possible de finasser, comme avec la lettre de Guy Môquet : les manuels renouvelés, l'inspection vigilante, il faudra appliquer les consignes ou changer de métier. Et nous devrons aussi adopter de nouvelles méthodes. Désormais, pour être modernes, il faudra présenter le réel comme une collection kaléidoscopique de cas exemplaires, l'exposé méthodique des connaissances disponibles étant quant à lui rangé au musée des vieilleries pédagogiques (avant sans doute d'en être ressorti en catastrophe quant on aura constaté l'inanité du machin dernier cri).

Et pourquoi tout cela ? Parce que "ces petits gamins" ne peuvent pas apprendre tant de choses que ça ; parce qu'ils sont étrangers et qu'on ne peut plus enseigner la même chose que quand la France était peuplée exclusivement de descendants de Vercingétorix ; parce qu'un futur boulanger n'a pas besoin de trop en savoir sur l'Égypte pharaonique ou la politique de Louis XIV. Mais non, ce n'est pas de la condescendance. C'est juste du pragmatisme.
Bon, moi, j'espère pragmatiquement que je ne serai plus prof en 2009.

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31 mars 2008 1 31 /03 /mars /2008 15:49

L'année se termine. J'ai calculé qu'entre le 9 avril et le 12 mai, je travaillerai très exactement cinq jours (soit 24 heures de cours). Du 9 au 11 avril, je suis en stage. Du 14 au 18, une rareté : semaine normale. Le 19, début des vacances de printemps ; rentrée le 5 mai. Le 8 (un jeudi) est férié, de même que le 12 (un lundi ; joli pont). Il nous restera ensuite un gros mois de cours, puisque la fin du troisième trimestre devrait tomber autour du 20 juin. Au delà de cette date, chaque jour divise par deux les effectifs de nos classes, et ceux qui continuent de venir n'ont aucune envie de travailler : ils nous réclament des films, et si nous ne leur donnons pas satisfaction, ils désertent et vont se réfugier dans la salle d'un collègue plus compréhensif. Il n'y a pratiquement plus aucune possibilité de sanction, sauf cas très grave.

 

Je devrais jubiler à la perspective de ce quasi-quartier libre, mais non. Je n'ai pas terminé mon programme, et le calendrier ne me laisse pas la moindre chance d'en couvrir ne serait-ce que les 3/4. Quand nous retrouverons nos élèves à la mi-mai, ils auront certainement oublié l'essentiel de ce que nous nous sommes échinés à leur apprendre depuis septembre ; dans leurs têtes, ce sera déjà l'été -on sait comme le soleil efface l'encre des cahiers. Enfin, c'est idiot, mais je me sens très mal à l'aise d'être payé pour en faire si peu. Énormément de clichés courent sur les profs, feignasses, planqués ; ce serait bien si on faisait un minimum d'efforts pour éviter de leur donner corps. Bien sûr nous ne sommes pas responsables de cette organisation absurde de notre agenda. Mais on n'entend pas beaucoup de voix non plus, en particulier au niveau syndical, pour protester contre cette fin d'année en queue de poisson, et de façon plus générale contre la mauvaise répartition de notre temps de travail.

A mon avis il faudrait

-qu'aucune période de vacances n'excède dix jours, hormis l'été et à Noël ;

-que la coupure de juillet-août soit raccourcie ;

-que certains jours fériés soient supprimés dans l'Éducation nationale (s'il est absolument impossible de se débarrasser globalement du lundi de Pentecôte, que les écoles au moins restent ouvertes ce jour-là, pour accueillir les enfants de ceux qui ne peuvent pas partir dans leur maison de campagne) ;

-qu'en contrepartie la semaine de travail soit moins lourde ;

-que les stages de formation soient effectués durant nos congés (et je pense aussi qu'il faudrait les rendre obligatoires, sinon personne n'ira).


Monsieur Darcos, si vous voulez que les enseignants soient plus productifs, c'est de ce côté-là qu'il faut chercher des solutions, pas en nous imposant des heures sup' dont nous ne voulons pas surcharger des semaines déjà bien lourdes et bien usantes. Et je crois que beaucoup d'enseignants seraient disposés à accepter des évolutions importantes dans ce domaine.

 

 

 

 

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30 mars 2008 7 30 /03 /mars /2008 01:34

Le 25 février, je suis sur la plage de Batz-sur-Mer. Allongé sur le sable, au pied d'un mur de pierre, je savoure la chaleur insolite en cette saison. Mon fils cherche des crevettes dans les flaques, ma femme est là, à mes côtés, avec un deuxième enfant astucieusement rangé dans son ventre. J'ai très bien mangé chez nos amis. Le cidre était bon. Deux semaines de vacances s'ouvrent devant moi.
J'attrape une insolation.

Et ensuite, je suis patraque pendant deux semaines. Je n'ai rien de grave, mais à la question maintes fois posée "alors, comment vas-tu ?", je ne peux que répondre : "comme une merde." Par quelle malédiction faut-il que je tombe toujours malade pendant mes congés ? J'en ai parlé à mes collègues et beaucoup d'entre eux sont dans le même cas : le stress, la fatigue, les petits bobos refoulés pendant la période scolaire refont surface dans les premiers jours de nos vacances, que l'on passe souvent alité.

Et je suis déprimé par cet énorme, cet inépuisable paquet de copies qui m'arrache des cris de consternation chaque fois que j'en corrige quelques-unes. Je lis des extraits à ma femme et elle me demande :
"Pourquoi fais-tu ce métier ?
-Bah, il faut bien que quelqu'un le fasse...
-Mais pourquoi toi ?
-Bon, les copies sont vraiment affligeantes, enfin pas toutes, mais beaucoup quand même... D'un autre côté, on a une paie acceptable, de longues vacances...
-Ecoute, si tu veux que je te dise le fond de ma pensée, les vacances, ce n'est pas vraiment un argument. Tu tombes malade à tous les coups ou presque et tu ramènes toujours du travail à la maison. Et la paie, elle n'est pas si importante que ça, pour un boulot qui te déprime autant.
-Tu veux que je te fasse le couplet habituel sur l'expérience humaine, le sentiment d'être vraiment utile à quelque chose, les bons élèves qui-nous-paient-de-toutes-nos-fatigues ?
-Non, ce n'est pas la peine, non.
-Eh ben écoute, je sais pas alors. Je crois qu'en fait, c'est juste que je ne sais rien faire d'autre.
-Mais bien sûr que si ! Il suffirait que tu te donnes la peine d'essayer !"
Mouais...

Jusqu'au 9 mars, je consacre mon peu de forces à la campagne des élections municipales. Mes camarades me soupçonnent d'invoquer une maladie diplomatique pour ne pas avoir à aller avec eux coller des affiches en pleine nuit, avec la certitude absolue qu'elle seront arrachées huit heures plus tard, ou distribuer sous la pluie des tracts mal foutus à des gens qui n'en veulent pas. Ma foi, qu'ils croient ce qu'ils veulent. A deux semaines du premier tour, j'en suis arrivé à la conclusion qu'une campagne électorale, vécue de l'intérieur, est une chose ennuyeuse et fatigante. J'ai hâte que tout ça finisse.

Le 9 mars au soir, je suis exaucé : nos principaux adversaires sont élus au premier tour et nous récoltons quant à nous 11 % des voix et deux élus au futur conseil municipal. Mais ce n'est pas du tout une veste, c'est au contraire un résultat qui nous ouvre des perspectives magnifiques, car nous serons tout au long de la mandature une opposition constructive et active, etc. Notre tête de liste pense déjà à la revanche et veut me confier toute sorte de missions. L'une d'elles est la création d'une feuille mensuelle d'information politique. Tâche lourde, au succès douteux, et finalement peu glorieuse : son objectif principal est de nous rapporter des sous via les publicités des commerçants locaux.
Je ne sais pas comment me dégager de tout ça.

A la rentrée, plusieurs collègues remarquent que je n'ai pas bonne mine. La veille, j'ai tenu un bureau de vote de sept heures et demie du matin à onze heures du soir, et en rentrant chez moi j'ai encore passé beaucoup de temps sur Internet pour consulter les résultats nationaux. Il pleut. Ma crève joue les prolongations. Je n'ai pas terminé de corriger les copies. Mes préparations de cours sont faibles. Ma motivation est proche de zéro. La principale adjointe veut me dire un mot.
"Monsieur Devine, j'ai complètement oublié de vous le rappeler, mais c'est aujourd'hui que l'élève de troisième vient voir vos cours. Vous vous en souveniez ?
-Non, pour vous dire la vérité, ça m'était complètement sorti de l'esprit. Mais ça ne fait rien, qu'elle vienne."
Avant les vacances, j'avais accepté d'accueillir une jeune fille qui se destine au professorat et qui demandait à faire chez nous le traditionnel stage professionnel de la classe de troisième. Elle est elle-même scolarisée dans un bon collège du XIXe, à Paris, mais avec un certain courage elle a voulu se familiariser avec les réalités les plus pénibles du métier ; c'est pourquoi elle est venue chez nous.
Elle est jolie, polie, s'habille avec discrétion, parle à voix basse. Elle s'appelle Aurore. J'ai un peu honte de ce qu'elle voit.

Assise au fond de la classe, Aurore prend beaucoup de notes. Les autres élèves, perplexes, m'ont posé quelques questions à son sujet ("Eh msieu, c'est l'inspectrice ou quoi ?") mais ils n'ont pas essayé d'entrer en contact direct avec elle. Elle doit leur paraître trop bizarre. C'est une étrangère. J'essaie d'imaginer ce qu'elle écrit.
Bcp élèves pas de matériel. Qqes-uns pas de cahier, ou pas de livre, ou pas de trousse, ou les 3. Plusieurs élèves perdu photocop distribuée la veille. Qd prof tourne dos, projectiles. Qd prof tourné vers classe, élèves bavardent entre eux. Qd prof interroge un élève, autres parasitent échange jusqu'à ce que déconcentrat° complète. Ex. : qd Ismaïl interrogé, provocat° jusqu'à ce que Ismaïl -> insultes. Prof calme (pcq ambiance habituelle de la classe ?) malgré 1 exclusion de cours et 2 heures de colle. Cours diff ; pas bcp d'explicat°s. Qd carte de la Gde-Bret., élèves garçons commencent conversat° sur foot. Inarrêtables. Fin d'heure : classe sale, élèves traînent, rient malgré punitions.
Je discute un peu avec elle à la fin du cours. "Ce doit être très différent de ce que vous connaissez ? -Oui", dit-elle avec un sourire compatissant. Je l'aime bien. Je redoute, et j'espère, que son stage à Staincy la détourne de ce métier de con.
Réorientat° : police, armée, justice des mineurs, médecine légale.

C'est la récréation de dix heures, et comme il pleut à verse, les élèves ont été autorisés à se réfugier dans le hall. Ils sont surexcités, courent dans toutes les directions, se bousculent, hurlent, savourent le désordre. Je m'arrête un instant au beau milieu de ce tohu-bohu. J'ai l'impression d'être un explorateur tombé en pleine célébration tribale du printemps revenu ; là-bas, peut-être, de l'eau chauffe dans une marmite, n'attendant que ma chair.
Ils sont vraiment nombreux. A quoi bon tous ces gens ?

En mars 2007, le principal du collège, content de mon travail, augmentait ma note administrative d'un point. Jugeant le fait anormal, le rectorat ramenait l'augmentation à un demi-point. Le principal écrivit alors une lettre justificative. Le rectorat s'inclina. Je découvre aujourd'hui que le ministère, au terme d'une opération de "péréquation" générale des notes des enseignants, m'a repris un demi-point. Cette petite ruse a eu lieu le 1er juillet dernier, à un moment où je n'étais évidemment pas sur mes gardes. Si je veux protester, il faut que j'aille devant la justice administrative. Un peu écoeuré, je lâche l'affaire.
(Pour les non-spécialistes, je précise que l'intérêt du Ministère, dans cette affaire, est de ralentir la progression de carrière des enseignants et donc celle de leur rémunération.)
Par ailleurs, un poste de professeur d'histoire-géographie disparaîtra sans doute à Djerzinski l'an prochain. Nous devrons faire des heures sup' ou emmerder un TZR.
Ainsi se revalorise notre profession.

Je croise Tariq Touami en salle des profs.
"Salut Ali, ça va ?
-Je nage dans le bonheur, et j'attends que quelqu'un me lance une bouée. Et toi ?
-Pareil. Dis, j'ai revu Aurore...
-Non ! Tu la connais ?
-Bien sûr, c'est la fille de ma kiné.
-Ah, eh ben tu lui passeras le bonjour. Et tu lui diras que je l'ai trouvée très sympathique.
-Tu sais, ça lui a beaucoup plu, le stage qu'elle a fait dans ta classe.
-C'est pas possible. Tu me chambres, là.
-Absolument pas. C'est sa mère qui a voulu qu'elle vienne faire son stage ici, en pensant que ça la dissuaderait. En revenant, elle a dit deux choses : la première, que tu es fou de faire ce métier ; la deuxième, qu'elle veut faire le même."

Je suis fier mais je ne sais pas si je dois.

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Published by Devine - dans Être prof
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13 février 2008 3 13 /02 /février /2008 09:15
Je sais pas vous, mais nous, c'est un peu tendu en ce moment.



Rapport d’incident
 
 
Elève concerné : Ibrahima Doucouré, 6° D
Date et lieu de l’incident : file d’attente de la cantine, 11 févier, peu après midi.
 
Description des faits :  
Dans la file d’attente, devant le guichet, Ibrahima chahutait avec un camarade, qu’il empêchait de prendre son tour. Madame Benali lui a demandé de se calmer et de laisser passer l’autre élève, mais Ibrahima a refusé avec insolence (« pourquoi vous me touchez ? »). J’ai alors pris le relais, en priant Ibrahima, non seulement de se calmer, mais aussi de retourner au début de la file d’attente (qui ne comportait pas plus d’une demi-douzaine de personnes). Il a catégoriquement refusé, et m’a mis au défi de le faire obéir. Le prenant au mot, je l’ai poussé au niveau de la poitrine. Il s’est emporté. Il se scandalisait que je le touche et, en même temps, il refusait de reculer d’un millimètre. Comme aucun surveillant ou CPE ne se trouvait dans les parages à ce moment précis, je l’ai alors fait sortir du bâtiment par la force, en le poussant. Pendant toute la durée de cette confrontation, Ibrahima n’a cessé de répéter « Vous êtes ouf », « D’où vous me touchez » et « J’en ai rien à foutre ». La tension était très vive mais j’ai finalement réussi à le mettre à la porte, et à la refermer avant qu’il ne se faufile à l’intérieur.

                                                             (s.) Ali Devine 


"Eh ben oui", me dit avec fatalisme le CPE M. Paserot en découvrant mon rapport, "qu'est-ce que tu veux que je te dise ? Tu sais qu'Ibrahima est en sixième SEGPA, et cette année, dans cette classe, ils sont tous mabouls. En Seine-Saint-Denis, un bon quart des élèves justifieraient d'une orientation en SEGPA ; alors ceux qui y vont vraiment, tu te doutes que c'est la crème de la crème ! Et moi, quand je demande un suivi psychologique sérieux pour un des élèves, je mets jusqu'à deux ans pour l'obtenir."

Quand Ibrahima entre en fureur, son strabisme s'accuse et ses yeux partent dans tous les sens ; on ne peut pas le fixer en face.


Le matin même, Catherine, qui a le bonheur d'être le prof d'arts plastiques de ce garçon, avait rédigé ce rapport :

"Ibrahima arrive avec un bon quart d'heure de retard et ouvre la porte à la volée sans s'excuser ni d'ailleurs me dire le mondre mot. En entrant dans la classe, il déplace une table, renverse deux chaises et se dirige vers un camarade avec l'intention manifeste de le gifler. Comme je m'interpose, il me repousse en criant 'faut pas me faire chier moi ! faut pas me faire chier !' Durant le cours, il dégrade systématiquement le matériel qui lui est confié, et passe son temps à répéter mon nom de famille : "Loiseau, Loiseau, c'est qui Loiseau ? Loiseau, Loiseau", etc, pendant quarante minutes."

Nous échangeons nos impressions sur ce caractère intéressant. Elle travaille à Djerzinski depuis cinq ou six ans et me dit :
"Ibrahima me fait penser à un autre fou qu'on a eu dans le temps. Il y avait une demi-douzaine de phrases qu'il répétait constamment, de façon obsessionnelle. Quand il entrait au CDI, il disait : 'C'est combien pour sucer ? C'est combien pour sucer ? C'est combien pour sucer ?'"



Rapport d’incident

 
Elève concernée : Camélia Boubay, 4° 7
Lieu et date : salle 41 H, 11 février, 11 heures.
 
 
Description des faits :

Avant d’entrer en cours, Camélia s’est chamaillée avec un camarade. Au cours de la dispute, un flacon d’autobronzant, qui se trouvait dans le sac de Camélia, a été cassé. M. Paserot s’en est mêlé et, considérant l’incident comme clos, j’ai demandé aux élèves de rentrer dans la salle de classe.
Mais Camélia était très mécontente et ne cessait de râler contre la façon dont le CPE avait réglé l’affaire (« Ouah msieu Paserot, y croit trop que jsuis sa copine »). J’ai alors demandé à cette élève de se taire, en ajoutant que si elle avait un cartable, avec des cahiers et des livres, plutôt qu’un sac à main, avec un téléphone portable et des produits de beauté, ce genre d’incident ne se produirait pas. Elle m’a répondu du tac au tac : « Ben achetez-moi des feuilles. » En effet, le cartable de Camélia a selon ses dires été volé il y a une dizaine de jours, et toutes ses fournitures scolaires ont disparu à cette occasion. Elle n’a depuis absolument plus rien pour travailler, et attend apparemment qu’on la dédommage pour racheter le nécessaire.
Comme le ton insolent et vulgaire de Camélia me paraissait peu compatible avec la poursuite du cours, je lui ai demandé de sortir cinq minutes dans le couloir pour se calmer. Elle a alors empoigné son sac à main et est partie sans demander son reste. Je n’ai pas cherché à la rattraper.
Une demie-heure plus tard environ, elle est revenue pour me demander, de la part des surveillants, un formulaire d’exclusion en bonne et due forme et du travail. Je lui ai alors expliqué que je ne l’avais pas exclue, mais qu’elle s’était enfui, ce qu’elle a violemment contesté. Je lui ai ensuite annoncé que j’allais rédiger un rapport à son sujet, elle m’a demandé pourquoi, et en entendant mes explications elle s’est écrié : « c’est vous qui mentez » puis « vous devez vous laver les oreilles ».
Ce genre d’incident, concernant Camélia, est parfaitement banal, et je pourrais rédiger un rapport après chaque heure ou presque. Le seul et unique moyen de parvenir à faire cours est de l’exclure le plus vite possible ; sinon, toute l’énergie de l’enseignant est accaparée par le conflit suscitée par cette élève, si on peut encore la qualifier ainsi.
 
                                                                         (s.) Ali Devine


A la cantine, encore troublé par cette n-ième confrontation avec Camélia, j'avoue à mes collègues : "C'est la première fois que je hais une élève."
.

En sixième, Frédéric, à qui je demande si ça ne le gêne pas trop de couvrir ma voix par ses propres bavardages, me répond : "Vous dites pas mon prénom, d'abord."

J'en parle avec Catherine Loiseau, qui est son professeur principal. Elle me répond : "Ecoute, je ne sais plus quoi faire. Hier soir, j'ai passé pas loin d'une heure et demie au téléphone avec la mère, et la situation est inextricable. Tu te souviens du cocard qu'il avait le dernier jour ? Je l'ai envoyé à l'infirmière, qui a fait un signalement parce qu'elle croit que Frédéric se fait battre à la maison. D'ailleurs, c'est sans doute vrai qu'il se prend une bonne trempe de temps en temps. -Eh bien, les services sociaux ont embrayé avec une rapidité inhabituelle et la mère a été avertie qu'elle allait recevoir la visite d'un type de la DDASS, que si on constatait d'autres coups Frédéric serait placé en famille d'accueil, et caetera. Du coup, le Frédéric, il a compris qu'à partir de dorénavant il était absolument intouchable. Et il a juré de faire regretter à sa mère le jour où elle l'a mis au monde. Il lui fait du chantage en permanence, il vandalise leur appartement, et en plus il la nargue : tu peux plus rien me faire ou j'appelle le monsieur, na na nèreuh ! Elle m'a dit que sa dernière lubie, c'est de faire des trous dans les murs avec tous les objets pointus qui lui tombent sous la main : compas, tournevis, couteaux de cuisine, etc.  


Rapport informatif


Elèves concernés : Naoufel Bencheikh, Cindy-Lou Fabiole (4° F)
Date et lieu de l'incident : 12 février, cours de mathématiques

Description des faits :

Au bout d'un quart d'heure, Naoufel n'avait toujours pas sorti ses affaires, il n'arrêtait pas de se lever, je devais lui dire de s'asseoir à chaque fois, et de sortir ses affaires, puis il s'est mis à "taquiner" Cindy-Lou en tripotant ses affaires, et elle s'est mise à HURLER dans la classe ("Putain, tu fais chier", "Va te faire enculer", "Je t'emmerde") et elle est partie du cours en colère. J'ai exclu Naoufel, puis Cindy-Lou est revenue deux minutes plus tard dans le calme. Je ne l'ai pas exclue, je lui ai dit qu'on allait discuter à la fin de l'heure de ce qui s'était passé. Mais à la fin de l'heure, elle s'est sauvée."

(s.) Adrien Malzieu


"Alors", me raconte monsieur Malzieu en revenant sur ce cours pénible, "alors je lui dis : 'Tais-toi' et il me répond 'Ben je me suis tait !'"



Rapport d’incident
 
Elève concernée : Ensemble de la classe de 5° 7
Lieu et date : salle 41 H, lundi 12 février, 13 h 30 – 15 h 30.
 
 
Description des faits :
L’ensemble du cours a été très pénible, les élèves consacrant la majeure partie de leur énergie à discuter les uns avec les autres ou à plaisanter (sans que l’on puisse désigner un coupable en particulier : à de très rares exceptions près, tous se sont à un moment ou à un autre fait remarquer, y compris les meilleurs). Quelques évènements :
-A la pause que j’ai laissée entre les deux heures de cours, un élève qui passait dans le couloir a chapardé en passant la trousse d’Ümeyhan. Je l’ai poursuivi pour récupérer l’objet. Quand je suis revenu, plusieurs élèves de 5° 7 se battaient (« pour rire »), une table et plusieurs chaises avaient été renversées, les affaires de Majdouline avaient été fouillées et on lui avait volé un sac de bonbons et un euro.
-Au début et à la fin du cours, les élèves ont pris la désagréable habitude de pousser à l’unisson un grand cri, en prenant pour cela n’importe quel prétexte : que j’annonce un contrôle, un devoir à la maison, un report de cours ou une punition collective, j’ai toujours droit à un grand « ooooooh ! » suivi par deux minutes d’hilarité générale. Les élèves mettent par ailleurs un temps infini à quitter la salle de classe à la sonnerie : on a beau leur aboyer dessus, ils ne bougent pas d’un millimètre ; ils sont trop occupés à échanger les derniers potins. 
-Pendant le cours, les remarques et les comportements stupides viennent de partout. Quand Jude ne fait pas mine d’avaler un sac en plastique, Alberto esquisse un mouvement de tecktonic ; je dois exclure Zara qui s’emporte, mais j’apprends cinq minutes plus tard que Fayçal l’avait traitée de « connasse ». Un exercice sur l’association « Ni putes ni soumises » donne lieu à un véritable déferlement de blagues idiotes.
 
Bref, l’ambiance n’est plus au travail et c’est très pénible.

                                                       (s.) Ali Devine
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3 février 2008 7 03 /02 /février /2008 22:19
Chers lecteurs, 

Les plus assidus d'entre vous s'en sont peut-être rendus compte : je publie de moins en moins depuis quelques semaines, et, à mon grand regret, je ne trouve plus le temps de répondre aux commentaires. La raison de ce ralentissement est que je participe activement à la campagne des élections municipales, et que ça me prend un temps et une énergie croissants. 

Le premier tour aura lieu dans un mois d'ici ; c'est, comme diraient certains de mes adversaires, la lutte finale. La tête de liste m'a fait le redoutable honneur de me charger d'une multitude de tâches -mettre en forme son programme, rédiger ses tracts, alimenter son blog de campagne. Je ne veux pas me dérober et, jusqu'au 9 mars au moins, je consacrerai à la politique tout le temps que me laisseront ma famille et mon travail. 

C'est pourquoi "Au collège" entre en sommeil pour une période d'un mois (avec, je l'espère, un billet de temps à autre tout de même). Evidemment, je pourrais venir raconter ici les péripéties de mon apprentissage politique ; mais ce ne serait pas très conforme au projet que j'avais défini au moment où j'ai commencé ce blog. Et je ne suis pas sûr de savoir mélanger les genres avec autant d'élégance et de légèreté que Shakti.

Pour répondre à une question que vous vous posez sans doute (ou pas), je suis membre du Mouvement Démocrate, et la liste dont je suis membre se présente sous ses propres couleurs. 

Merci à chacun de vous et à un de ces jours.

Ali Devine
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30 janvier 2008 3 30 /01 /janvier /2008 23:57
Sur le sujet annoncé dans le titre, un collègue anonyme a laissé sur l'un des ordinateurs de la salle des profs ce diaporama très bien fait (cliquez sur l'image ci-dessous pour le voir). Je n'ai aucune idée de ce que la première diapo peut bien vouloir dire ; les suivantes sont, en revanche, très claires.

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(Photo de flikr1107).
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