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  • : Je suis professeur d'histoire-géographie au collège Félix-Djerzinski de Staincy-en-France. Ce métier me rend malade et il fait ma fierté. Avant d'en changer, je dépose ici un modeste témoignage.
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19 mai 2008 1 19 /05 /mai /2008 21:38


Majdouline. –Msieu, vous pouvez dire à Rafiq d’aller s’asseoir ailleurs ? Moi j’étais mieux avant, quand j’étais toute seule. Lui il veut jamais travailler, il a jamais son matériel, il est toujours dans les embrouilles. Y me stresse.

Moi. –Et où veux-tu que je le mette ? Personne ne veut être assis à côté de lui.

Je n’ose pas le dire à Majdouline mais j’espérais que son calme, son sérieux, son goût pour le travail soigné finirait par déteindre sur son porcelet de voisin. J’ai fait avec elle ce que je reproche à la maîtresse de mon fils.


 

Plutôt que de se concentrer sur la vie de Jeanne d’Arc, Alberto préfère me parler de la sienne. La Pucelle, ceci dit, semble l’inspirer.

-Eh msieu, moi j’ai un démon. J’ai un démon jvous dit.

Je baisse les yeux sur sa tête hilare de dingue et je me dis qu’en fait, il a peut-être raison. Mais je ne suis pas exorciste.


 

Deux professeurs d’EPS dialoguent devant les ordinateurs.

-Ça va Fred ?

-Ça va, ça va… Faut que je rédige un rapport, là… Ça risque d’être long…

-Ah bon ? Qu’est-ce qui s’est passé, encore ?

-Quoi, t’es pas au courant ? Eh ben, vendredi, j’emmenais ma classe au stade de l’Étoile-Rouge. Peu après qu’on a passé la grille, je vois qu’on est suivi par un groupe d’ados plus grands, des lycéens, je crois. Alors on presse le pas. Au bout d’un moment, les mecs disparaissent, et alors j’arrête de les calculer. Au stade, on commence à courir, mais on avait pas terminé le premier tour de piste qu’une de mes élèves vient me voir d’un air angoissé pour me demander si j’avais prévenu les gardiens… Prévenu de quoi, ma petite Cynthia ? Et là je vois les lascars qui étaient revenus en force. Alors je fonce vers la loge du gardien, mais j’avais pas fait cinq pas qu’ils sont tombés sur Fodié Mansaré, et ils ont commencé à le rouer de coups.

-Putain. Qu’est-ce que t’as fait ?

-Ecoute, je suis allé pour les séparer, mais les mecs ils étaient une bonne dizaine, et taillés comme des gorilles. J’ai entendu qu’il y en avait un qui me disait, « Te mêles pas de ça sinon toi aussi tu morfles ! » Et le plus incroyable, c’est qu’il y a un de mes élèves, Boubacar, tu sais là, le grand, qui m’a traîné en arrière en me disant « Msieu, faut pas y aller, je vous sauve la vie, là. » Eh bon, ils l’ont bien bastonné, puis ils sont repartis comme des flèches avant qu’on ait pu voir un poil de flic.

-Putain.

-Eh bon, ensuite, ben j’ai tenu la tête de Fodié, qui avait les yeux complètement partis, en attendant que les secours arrivent. Franchement, j’ai pensé au pire. Ils ne lui ont rien cassé finalement, il a pu sortir de l’hosto le jour même, mais… Tu vois, quand ma famille me demandait comment ça se passait, dans mon bahut du 9-3, je leur répondais « Ah mais très bien… très bien… c’est sincèrement mieux qu’on ne croit… » Ben je leur dirai plus forcément la même chose.

-Ah ouais mais toi t’as eu du bol, ils ont attendu le mois de mai pour t’initier. Moi, quand je suis arrivée ici, à la première heure de mon premier cours y’a eu une bagarre au couteau. Bon, c’était peut-être de l’intimidation pure, parce que pas une goutte de sang n’a coulé, Dieu merci, mais j’étais blême. Les élèves, eux, non, ça les excitait plutôt. « Ouah, un fight au couteau mdame ! Zavez vu sa lame ? »

Enthousiasme de la jeunesse ! Nous rions.



 

 

Quatrième G. Interrogation écrite sur la Révolution industrielle.

Le Jibé
. –Msieu, où est-ce qu’on écrit la réponse ?

Moi. –Mais en dessous de la question, pardi !

Djeison. –Pardi !

Otman. –Pardi !

Ismaïl. –Pardi !

Patrick. –Pardi !

Kamel. –Pardi !

Smain. –Pardi !

Banushan. –Pardi !

Tutti. –Hin hin hin hin hin !

Et pis y penchent la tête pour échapper à mon noeil noir, en ricanant sur leurs torchons. Mais :

Le Jibé
. –Eh msieu. Quand y zécrivent « Quel-leus sont les con-sé-quences de l’in-ven-tion de la ma-chine à va-peur », ça veut dire quoi, « conséquences » ?

Moi. Je soupire. –Une conséquence, c’est un effet. La suite d’un acte. (Il ne comprend pas) Tu vois, si je lâche ce stylo, il tombe. C’est une conséquence.

Le Jibé. –Ah ouais.

Et de touiller de confuses pensées dans son crâne étroit, qui n’a pas la contenance d’un bock. Et :

Smain
. –J’comprends rien.

Moi. –Fallait ptêtre écouter la leçon, ça aurait pu t’aider.

Smain. –Et mais genre ça veut dire quoi les mots en chinois, là, à la fin du texte ?

Moi. –Die neue Zeit ? Mais c’est rien, c’est le nom du journal où l’article a été publié. Tu peux très bien comprendre le texte sans ça. Laisse tomber. Ça n’a aucune importance.

Smain. –Et qu’est-ce que ça veut dire « Les actions sont cotées en Bourse » ?

Moi. –J’ai passé une heure à vous l’expliquer jeudi. Mais tu étais occupé à traiter la mère de Patrick. On ne peut pas tout faire en même temps.

Smain. –Ouah, c’est lui qui avait commencé.

Le Jibé, faisant irruption avec violence dans notre dialogue. –Msieu, ça veut dire quoi les trois mots là… di.. neu-he…zète…

Moi, découragé. –C’est la malédiction du frontifpice.


 

Et pour finir, sous vos applaudissements. Camélia Boubay.

Rapport d'incident.
Date et lieu : lundi 19 mai, cours de 14 h 30.


Camélia a perturbé le contrôle d'histoire et la fin de l'heure par tous les moyens possibles.

   -L’ayant vu au début de l’heure avec son MP3, je lui rappelé que cet objet n’avait pas sa place en cours, et elle m’a juré qu’elle le rangeait et qu’elle ne s’en servirait pas ; mais par la suite, je l’ai vu y toucher plusieurs fois, à des moments où elle ne se croyait pas observée.

   -Elle a échangé un téléphone portable allumé avec son voisin Banushan (alors qu’ils sont tous deux au premier rang) ; quand je le lui ai réclamé, Banushan a refusé de me le donner.

 -Dès qu’elle m’a rendu sa copie, elle s’est mise à papoter à haute voix avec différents interlocuteurs ; à un moment donné, pour illustrer son propos, elle en est même venue à frapper dans ses mains devant elle, comme si elle était au concert.

  -Quand je lui ai reproché son comportement, elle m’a dit « vous êtes fou » ; puis, comme je l’avertissais que j’allais rédiger un rapport : « je m’en fous ». (C’est toujours mieux que son sempiternel « J’m’en bats les couilles », mais c’est encore assez éloigné du ton que l’on est censé employer avec un professeur.)

  -Après la sonnerie et la sortie des élèves, je me suis enfermé dans la salle pour y reprendre mon calme et y faire un peu de rangement ; j’ai alors entendu la voix de plusieurs élèves qui, du couloir, criaient : « il est fou, il est fou ! »

 

Je rappelle que j’ai déjà dû m’entendre traiter de « menteur » (rapport du 12 février) et de « bâtard » (rapport du 25 mars) par la même élève, que j’ai déjà signalé l’utilisation compulsive qu’elle fait de son portable et de son lecteur MP3, que je l’ai déjà surprise plus d’une fois en train de se remaquiller en pleine classe, qu’elle perturbe pratiquement tous les cours auxquels elle assiste. Elle n’a JAMAIS son carnet de liaison et la sanctionner est compliqué.

 

Mon intention est de ne plus admettre cette élève dans mon cours tant qu’elle ne m’aura pas présenté des excuses écrites et que des mesures n’auront pas été prises à son égard. Le caractère vulgaire et récurrent des insultes proférées, ainsi que son attitude ouvertement et violemment anti-scolaire, me paraissent personnellement justifier une convocation du conseil de discipline.


 

S'appressan gl'istanti / d'un ira fatale

Sui muti sembianti / gia piomba il terror ! ...


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18 mai 2008 7 18 /05 /mai /2008 22:17

27 septembre. Du professeur de mathématiques.

Naoufel : attitude totalement inacceptable. Il lui faut, pour chaque heure de cours avec moi, au moins 20 minutes pour sortir ses affaires. Il passe son temps à s'amuser, se lève pour circuler dans la classe, éternue aussi bruyamment qu’il en est capable pour faire rire les autres, parle avec des élèves situés à l’autre bout de la classe...

Bref, en plus de ne fournir aucun travail, il perturbe gravement le cours !

27 septembre. Du professeur d'EPS
.

Elève concerné : Naoufel. Tenue oubliée. Arrive en retard. N'écoute pas les consignes. Sur le trajet vers le stade, traîne ou traverse la route sans autorisation. Répond insolemment aux remarques.

4 octobre. Du professeur de SVT
.

Naoufel à son habitude se déplace beaucoup en cours et essaye par tous les moyens de se faire remarquer. Quand je lui ai pris son carnet de correspondance, il s'est levé et a tenté de m'intimider en parlant fort et en faisant des mouvements de colère pour connaître la raison de mon geste.

24 octobre. Du professeur de mathématiques
.

Naoufel n'a cessé de faire du bruit pendant le contrôle (il se chamaillait avec Agit pour une règle et un crayon). J'ai dû l'exclure.

8 novembre. Du professeur de français
.

Agit et Naoufel arrivent en retard. Ils n'ont pas fait le travail demandé pendant les vacances. Naoufel n'a ni cahier ni feuille et refuse de prendre le cours en note. Très perturbateur.

27 novembre. Du professeur de mathématiques
.

Naoufel répond à la moindre remarque que je lui fais : "ça me fout la rage, ils me foutent tous la rage ici."

Et caetera, et caetera. Plusieurs rapports ultérieurs suggèrent que Naoufel est en train de se déscolariser à l’intérieur même du collège : il est en général présent à la grille à huit heures du matin, mais il ne vient qu’à deux ou trois cours ; le reste du temps, il traîne dans les couloirs, rumine de mauvais coups qu’il n’a pas l’énergie de mettre à exécution, ou s’assoit dans les coins tranquilles, avec quelques collègues en glandouille, pour discutailler en attendant que la journée se termine. Cette situation très étonnante est assez courante chez les mauvais élèves, qui détestent les cours mais voient le collège comme une seconde maison.

Au début du mois de février, Naoufel est exclu huit jours en raison de son attitude durant les cours, mais aussi pour s’être « montré particulièrement insolent et provocateur envers une surveillante. » Je crois me souvenir que celle-ci avait eu l’audace de lui ordonner d’aller en cours.

A partir de cette date, je perds un peu la trace de cet élève, dont je suis pourtant le professeur principal. J’apprends de façon fortuite qu’il est pris en charge par des gens des services municipaux et par DPTS, l’association qui s’est aussi occupé -avec quelle efficacité- de Josué Ndjaga. Il revient de temps en temps en cours, et se tient relativement tranquille. Je ne reçois, à son sujet, qu’un seul rapport :

18 mars. De la professeure d'espagnol
.

Naoufel hurle en cours : "Je doooors".


La collègue a fait le même constat que moi : ce garçon pue le shit dès huit heures du matin. Je demande alors à l'infirmière de le convoquer dans son bureau pour un entretien. Elle ne m'en a rendu aucun compte. J’ignore même si elle a fait droit à ma requête.  

J’avoue ma lâcheté : soulagé de ne plus entendre parler de cet emmerdeur, préoccupé par mille autres choses, je ne pousse pas plus loin mes efforts. Au début de l’année, j’ai rencontré sa mère, je lui ai parlé presque toutes les semaines au téléphone. Résultat : aucun. Naoufel a continué ses conneries. Nous sommes au printemps, encore quelques semaines à tenir et il disparaîtra de mes listes. Certes, j’ai affaire à un adolescent en danger, mon devoir est de tout faire pour l’empêcher de s’autodétruire. Mais, mais, mais. Son faible avenir m’attriste. A cela se limite ma compassion désormais inactive.

Comme je l’ai raconté ici même, le mois d’avril a été, à Félix-Djerzinski, une période extrêmement tendue, émaillée d’actes de violence et d’indiscipline qui paraissaient d’autant plus graves qu’ils étaient insuffisamment réprimés. Tous les professeurs du collège étaient alors à cran et réclamaient une poigne de fer contre les perturbateurs. C’est ce moment que Naoufel a choisi pour se rappeler à notre bon souvenir ; on ne peut qu’admirer son flair. Deux ou trois jours avant les vacances, il a participé à une ridicule tentative de blocage de l’établissement. Une enseignante l’a aperçu qui portait une grille de chantier et la déposait devant l’entrée ; d’autres élèves l’accompagnaient mais sa réputation est telle que lui seul a été immédiatement reconnu. Il n’a d’ailleurs rien fait pour se cacher –quand on me raconte l’histoire, je suis sur le point de m’écrier « mais il aurait tout de même pu tirer sa capuche ! » Lui et ses potes avaient vu à la télévision que des lycéens barricadaient leurs établissements et en interdisaient l’accès ; ils avaient trouvé ça cool et avaient voulu faire la même chose. Et maintenant il nous tire son éternelle tête d’ahuri, et s’enferre dans des explications lamentables : il n’a pas porté la grille, il se serait borné à mettre la main dessus, pas longtemps, juste quelques secondes, pendant que d’autres personnes dont il ne peut nous révéler le nom perpétraient le forfait. (« Assume un peu tes actes, bordel ! De quoi t’es fait, Naoufel ? d’éponge ? »)

Je suis convoqué à son conseil de discipline en ma qualité de professeur principal. Vu son dossier et l’air du temps, je ne mise pas un centime sur ses chances : il sera exclu définitivement, c’est sûr comme la mort. A l’approche de l’heure fatidique, je suis presque guilleret : ça lui fera les pieds, ça servira de leçons aux autres, et ça nous débarrassera d’un fameux boulet. Hop ! Du balai, Naoufel ! J’en rigole avec mes collègues. Je suis un imbécile.

Un quart d’heure avant le début du conseil, je m’aperçois que l’accusé patiente près du secrétariat, avec ses deux parents. Je vais les saluer, par courtoisie et aussi pour déminer le terrain. Je n’aime pas beaucoup les éclats ; autant les préparer à l’inéluctable, ça nous évitera peut-être un coup de sang comme il s’en produit parfois dans ces circonstances.

Elle est mère au foyer ; c’est la mamma méditerranéenne typique, qui a fait ce qu’elle a pu pour nourrir et élever tout son monde. Quand je suggère qu’elle a peut-être trop gâté son fils, elle me répond : « Mais monsieur, nous, on fait avec ce qu’on a. Quand on a de quoi, la table est bien garnie ; sinon, eh ! on mange du riz. » Le père est taxi de nuit. Il paraît sincèrement consterné. Je lui dis que je suis désolé de faire sa connaissance dans ces circonstances ; il dit, avec un sourire las : « Ce sont les aléas de la vie. » Nous discutons un peu du cas de Naoufel, qui est là et paraît encore plus hébété que d’habitude. Son père amorce le geste de lever les bras au ciel. Sa mère le défend d’une façon bien particulière ; on pourrait presque dire qu’elle plaide l’irresponsabilité. Après avoir soutenu pour la forme la version des faits présentée par son fils, elle dit : « Mais vous savez, monsieur, Naoufel il est bête. Il est bête ! Oh, oui, c’est un imbécile. Il est grand et on dirait pas quand on le voit comme ça, mais dans sa tête, c’est juste un tout petit enfant. Cinq ans, il a ! Alors il voit les autres faire une bêtise, et il ne peut pas s’empêcher d’y aller. Les autres l’appellent, parce qu’ils savent que lui il ne peut pas résister. On dit qu’il est dans tous les mauvais coups, d’accord ! Mais c’est pas lui qui commence. De toute façon, il est trop bête. » J’hésite : peut-être est-ce le moment de parler de l’odeur suspecte que dégage souvent leur garçon ?
Mais ils esquivent le sujet, et je n’insiste pas. Le père place la conversation sur un plan plus général. Il est né dans ce quartier il y a une cinquantaine d’années, il a été scolarisé dans ce même établissement ; il est triste de voir à quel point les choses se sont dégradées depuis son époque. Il me dit que son véhicule a été percuté deux jours plus tôt par un jeune qui n’avait pas de permis, ni sans doute de papiers ; comme le jeune en question s’est montré « correct », il a bien voulu qu’on s’arrange, mais en attendant c’est lui qui est dans une merde noire. Il ajoute qu’ils ont déjà pensé à déménager, pour arracher leurs plus jeunes enfants aux mauvaises influences ; mais sa femme et lui ont peur qu’ailleurs, ce ne soit pareil. Le père de Naoufel en veut beaucoup aux rappeurs ; la mère lui dit « oh allez, c’est pas à cause des paroles de leurs chansons que les jeunes tournent mal » mais il lui répond « attends, moi j’ai le temps de les écouter, les paroles, quand je tourne la nuit dans mon taxi. Des fois, ça me fait peur. » Pourquoi est-ce que c’est de pire en pire ? Et d’ailleurs est-ce que c’est vraiment de pire en pire ? Tout prof d’histoire que je sois, je n’ai aucune explication à leur fournir sur le pourquoi de ce grand échec dont leur fils est à la fois l’un des acteurs et l’une des victimes collatérales.

J’ai beaucoup de sympathie pour eux et je commence à regretter de m’être à ce point réjoui de l’éviction probable de leur fils. J’essaie de les préparer au dénouement probable du conseil de discipline : il est rare que le verdict soit autre chose qu’une exclusion définitive ; par ailleurs, les circonstances ne jouent pas vraiment en faveur de Naoufel. Tout à coup affolée, sa mère se penche vers moi : « Mais monsieur, vous allez tout de même pas le virer maintenant ? On est en avril ! Ça veut dire qu’en fait il aura pas classe avant septembre, dans cinq mois ! Vous croyez que ça va résoudre son problème, ça ? Et puis vous, vous le connaissez un peu, vous savez comment lui parler, vous savez où nous trouver, on vit juste à côté. Alors que dans son nouveau collège, y va arriver avec son dossier de mauvais élève, les autres vont tout de suite le regarder de travers ! S’il vous plaît ! » Je lui réponds prudemment que je ne suis pas habilité à prendre part au vote. Heureusement, car la décision m’apparaît tout à coup beaucoup plus difficile.

Au cours du conseil, chacun joue son rôle. Incapable de mentir de façon cohérente, Naoufel finit par avouer que oui, il a bien porté la grille qui barrait l’entrée du collège. M. Navarre, le principal, instruit avec fermeté ; j’observe son crâne bosselé et luisant dans le contrejour, en me disant que ceci est sans doute l’aspect le plus pénible de son métier. La mère est d’abord véhémente puis, ayant épuisé ses cartouches, elle retient dignement ses larmes. Une dame de la mairie, qui a brièvement suivi Naoufel, rend compte de ses vains efforts. Je rappelle en quelques mots le pedigree scolaire du garçon, en insistant sur le fait que bien avant son exploit il était déjà en train de nous échapper.

Pendant que les votants délibèrent, j’échange encore quelques mots avec la famille, puis je vais me dégourdir les jambes. Il fait très beau dehors, les oiseaux chantent. La douceur de l’air me fait penser à ces vieilles cartes postales de Staincy que j’ai vues dans une monographie : il y avait alors des vergers, des étangs pour pêcheurs à la grenouille, des routes pavées allant Dieu sait où, et sur les hauteurs des lieux de plaisir honnête où les Parisiens aimaient passer leurs dimanches d’été. Les choses changent.

Le conseil rend un verdict d’une clémence inattendue : exclusion définitive avec sursis ; au cours des trois prochaines semaines, Naoufel doit trouver un stage ; s’il se passe bien, nous favoriserons son passage dans notre troisième en alternance. Les parents sont très heureux et ne savent même plus à qui adresser leurs remerciements. La principale adjointe feuillette déjà son calepin pour trouver un patron complaisant susceptible d’accueillir notre petit protégé. Je vais féliciter le principal pour cette décision équilibrée. Nous convenons qu’il s’agit d’un pari risqué, mais qu’il faut le faire.

Cependant je suis persuadé que Naoufel ne saisira pas la chance qui lui est donnée.
    

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16 mai 2008 5 16 /05 /mai /2008 15:06

Après avoir lu mon dernier rapport d'inspection, j'ai eu envie de rédiger une évaluation de mon propre travail. L'inspecteur, si perspicace qu'il soit, se fonde en effet sur la vision d'un seul cours et sur la lecture de documents faciles à manipuler, comme le cahier de texte. Il n'y a en fait que l'enseignant qui sache ce qu'il fait et ce qu'il vaut (oui, je sais, c'est contradictoire avec ce que j'écrivais ici il y a peu). Alors voilà, en vrac :

Pas bien.

La plupart de mes cours sont ennuyeux et j’ai tendance à aller vers la facilité (on prend le manuel, on commente les documents, on note un cours préparé à l’avance, et basta).

Mes leçons sont souvent trop longues.

Je ne réussis pas à planifier mon travail (ou je ne m’en donne pas la peine) et, du coup, je ne termine jamais le programme –j’en suis même très loin. Je fais nettement plus d’histoire que de géographie (ne parlons même pas de l’éducation civique) en espérant boucler dans une matière au moins.

Je n’ai pas de cahier de textes. Du coup, j’ai souvent du mal à voir où j’en suis exactement ; et j’oublie parfois ce que j’ai dit et fait lors du cours précédent (le nom des élèves punis, les devoirs à la maison, etc).

Je mets un temps excessif à corriger le travail des élèves. Au moment de la correction, ils ont souvent oublié de quoi il s’agissait. Une fois au moins, il m’est arrivé de jeter un vieux paquet de copies.

Au cours de ces trois dernières années, j’ai séché cinq ou six jours de cours pour des motifs divers : grosse fatigue, coup de cafard, ou pensum impossible à achever autrement qu’en prenant sur ce temps-là.

Je ne lis pas les ouvrages des didacticiens ni des pédagogues, je n’ai aucune espèce de réflexion dans ce domaine-là : je fais tout au feeling, en m’inspirant un peu du souvenir de mes meilleurs professeurs, des conversations avec les collègues en qui j’ai confiance, et de ma propre expérience qui se constitue.

Je pense souvent que je devrais chercher un meilleur emploi.

Je suis plutôt un solitaire et il faut vraiment bien s’y prendre pour me faire travailler en groupe.

Au collège, je suis toujours hébété par la fatigue, par la tension ou sa retombée. Quand on m’adresse la parole, je balbutie et réponds souvent à côté. Je suis plutôt taciturne –un peu moins ces derniers temps. Beaucoup de collègues doivent me prendre pour un type terne et étourdi. Peut-être ont-ils raison, d’ailleurs.

Je n’implique pas assez mes élèves durant les cours. Je leur pose des questions et ils essaient d’y répondre ; à cela se limite leur prise d’initiative. Le cours magistral ou semi-magistral est un îlot tranquille et sûr dans l’océan de possibilités effrayantes que recèle la classe livrée à l’autonomie. Invités à agir autrement que sous la direction vigilante et très proche du professeur, les collégiens font n’importe quoi, ou ne font rien : telle est la conclusion que je tire de mes expériences en ce domaine. Il est vrai que je n’ai pas insisté. J’aurais sans doute dû.

Je ne parviens pas à faire de pédagogie différenciée (il est vrai que d’après mes conversations de salle des profs, personne n’en fait : ça prend un temps colossal de préparation en amont et, quand le cours a lieu, il faudrait au moins deux adultes dans la classe pour que ça donne de bons résultats). Du coup, les meilleurs élèves s’ennuient, et les plus faibles n’y comprennent rien.

J’ai la chance d’avoir dans ma salle de classe un téléviseur dont je ne me suis pas servi une seule fois cette année.

Bien.

Mes explications sont généralement claires.

Je sais raconter les histoires (hier d’ailleurs, je n’ai pratiquement rien fait d’autre. J’ai raconté la bataille d’Alésia aux sixième, la vie de Jeanne d’Arc aux cinquième et un voyage de New York à San Francisco aux quatrième. Toute la classe m’écoutait en silence, y compris les plus récalcitrants. Je ne sais pas s’ils apprennent quelque chose dans ces moments-là, mais ils écoutent ; ce n’est déjà pas mal. J’ai décidé que je demanderai à faire l’an prochain un stage d’initiation au jeu théâtral.)

J’ai fait récemment des efforts, encore insuffisants, mais réels, pour intégrer l’outil informatique dans mon travail et celui des élèves.

Quand je prends le temps nécessaire (c'est-à-dire cinq à neuf heures de préparation pour une heure de cours), je peux faire des choses très bien.

J’ai de l’autorité –pas beaucoup, je ne suis pas Clint Eastwood, mais suffisamment.

Je crois être apprécié de la plupart de mes élèves, sans trop savoir au juste comment ils me voient ; les parents aussi m’aiment bien. Je suis un collègue plutôt facile à vivre et ma hiérarchie m’a donné des preuves d’estime.

J’ai accepté de m’investir dans plusieurs dispositifs et activités qui s’ajoutent à mon temps de service. De façon générale, je ne suis pas trop avare de mon temps.

Comme professeur principal, je suis parvenu à maintenir une ambiance convenable dans les classes dont j’étais responsable. Il est vrai qu’elles n’étaient pas trop difficiles au départ.

Je suis ponctuel et rarement malade.

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10 mai 2008 6 10 /05 /mai /2008 10:59
Cours de cinquième sur la France au Moyen Âge. Nous regardons un sceau de Philippe le Bel.

Moi. -Vous voyez, ce n'est pas si compliqué le latin. Il est écrit Philippus rex Francorum Dei gratia, ce qui veut dire "Philippe, roi de France par la grâce de Dieu". Et vous comprenez que Philippus, ça veut dire...
Les élèves. -Philippe.
Moi, plein d'enthousiasme. -Bien ! Le mot suivant, rex, signifie...
Cinq ou six élèves, à l'unisson. -Chien.
Moi, sonné. -On va... On va laisser le latin pour l'instant.
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9 mai 2008 5 09 /05 /mai /2008 00:03

Mon fils Louis s’ennuie à l’école. Ce n’est pas encore trop grave, parce qu’il n’en est qu’à la maternelle petite section, mais c’est peut-être déjà mauvais signe. Il a pleuré au début de l’année, et nous ne nous sommes pas trop inquiétés, parce qu’on nous a dit que c’était normal ; et effectivement, le premier contact avec l’Institution scolaire a quelque chose de rude. Mais depuis septembre, Louis n’a pas changé d’avis : la première question qu’il pose le matin, c’est bien souvent « est-ce qu’on va à l’école aujourd’hui ? ». Ça ne lui plaît pas du tout.

Pourquoi ce dégoût ? Dans un premier temps, j’ai essayé de me rassurer en me disant que les causes étaient peut-être circonstancielles : il ne s’entend pas très bien avec sa maîtresse, qui est froide et qui ne nous aime pas ; ses meilleurs copains ont déménagé, ou sont partis dans d’autres écoles, ou se sont détournés de lui ; etc. Je me suis dit, aussi, qu’il n’a que quatre ans, et que son caractère a encore le temps de beaucoup changer. Mais en discutant avec ma femme, je commence à me convaincre que le problème est plus profond.

Nous sommes allés voir l’enseignante, un jour, pour lui demander s’il ne serait pas possible que Louis passe dans la classe supérieure. Il est en petite section, qu’il passe dans la classe mixte petits/moyens. Nous avons en effet discuté avec notre fils pour essayer de comprendre pourquoi il s’ennuie à l’école. Avec beaucoup de clairvoyance pour son âge, il nous a expliqué que les autres enfants ne parlent pas, ou parlent très mal, ce qui fait qu’il n’a la plupart du temps pas d’autre interlocuteur que la maîtresse, qui ne peut évidemment pas lui prêter une attention exclusive. Par ailleurs la plupart des activités proposées lui cassent les pieds : il connaît déjà les contes et les comptines, qu’il a appris chez nous ou à la crèche.

La maîtresse s’est employée à doucher notre vanité et nos modestes prétentions de parents en nous faisant remarquer que Louis, très en avance sur le plan du langage, est en revanche maladroit, impatient et distrait : et au moment de notre entretien, il était parfaitement exact qu’il ne dessinait que rarement ; on avait l’impression que la vision de la feuille blanche et des crayons le rebutait. Nous essayions pourtant de l’encourager en poussant des cris d’admiration devant ses rares dessins. Et un jour, il nous a dit : « C’est bizarre, à la maison vous me dites bravo Louis, alors que la maîtresse elle me dit toujours que je fais des gribouillis. » Cette remarque était parfaitement spontanée et je ne crois pas qu’il ait inventé.

Je me suis longtemps demandé pourquoi l’enseignante a, de façon aussi peu pédagogique, découragé notre fils. Je peux me tromper, mais je crois qu’elle essayait en fait de le remettre à sa place ; elle lui disait indirectement « Tu vois ? Tu n’es pas si grand que tu crois. Tu dois rester avec nous. » Il était évident –elle nous l’a dit explicitement- qu’elle avait besoin, dans sa classe, d’enfants parlant bien pour stimuler les autres. Louis a donc été désigné pour tenir le rôle d’auxiliaire pédagogique, et il est hors de question qu’il quitte le groupe. Même si ces termes ne conviennent pas pour une école maternelle, il est un « bon élève » et doit tirer les autres vers le haut, en leur parlant, tout simplement, en leur apprenant des mots nouveaux, en articulant bien. Comme enseignant, je comprends la démarche de la maîtresse ; comme parent d’élève, je suis inquiet. Louis aide les autres, mais lui, que retire-t-il du temps qu’il passe à l’école ? Il dessine mieux à présent, mais je crois qu’il le doit plus au temps que ses grands-parents lui ont consacré qu’à l’émulation de ses camarades. Et je ne vois pas vraiment d’autre bénéfice à ses huit premiers mois de scolarité.

L’école de Louis fait partie d’un RAR (réseau ambition réussite), ce qui signifie qu’elle accueille, pour employer un euphémisme, des publics très divers. Les choses se passent plutôt bien, l’inspection est contente parce que « la plupart des enfants apprennent des choses ». Mais il faut s’entendre sur la teneur de ces apprentissages. Beaucoup d’élèves sont confrontés à un interlocuteur francophone pour la première fois le jour de la rentrée ; j’ai d’ailleurs assisté, dans la cours de récréation, à une véritable scène de panique chez un petit garçon chinois. Nombreux sont aussi les enfants qui doivent apprendre, dans un premier temps, à écouter les autres, à obéir à l’adulte, à régler les conflits autrement que par la violence et les cris ; plusieurs découvrent un objet qu’ils n’ont jamais vu : le livre. Les maîtresses travaillent sur ces points. C’est bien, il faut le faire. Mais pendant ce temps, ceux qui ont déjà appris tout cela à la maison n’ont qu’à prendre leur mal en patience et à attendre papa maman –en espérant qu’un camarade stressé d’entendre autour de lui un langage dont il ne comprend pas un mot ne leur tape pas dessus pour se défouler.
Comprenez-moi : je ne demande pas à l’enseignante d’apprendre à mon fils à jongler, à jouer du tuba ou à réciter des sonnets ; mais je voudrais qu’il fasse quelque chose qui le stimule, quelque chose qui l’intéresse. Un ancien ministre de l’éducation nationale a dit un jour que le but de l’institution était de permettre à chaque enfant d’aller au maximum de ses capacités. Je trouve cela juste.

Que faire pour Louis ? La carte scolaire est encore bien rigide chez nous, d’autant que la municipalité communiste a fait tout ce qui est en son pouvoir pour la verrouiller ; et puis les écoles voisines ne sont pas fondamentalement différentes. J’avais de fortes réticences vis-à-vis de l’enseignement privé ; elles sont en train de s’effacer, mais je me demande si Louis y recevrait davantage. Ma femme et moi nous commençons à réfléchir à un déménagement : nous aimerions aller nous installer dans un quartier dont les habitants nous ressemblent –classes moyennes, francophones, un à trois enfants, possession d’une bibliothèque appréciée. J’aimais bien l’idée de la société multiculturelle ; la société aculturelle me laisse nettement plus sceptique.

Dans sept ans, si tout va bien, Louis entrera au collège : il aura peut-être alors des professeurs comme moi. Je suis triste du peu de temps et d’efforts que j’accorde à mes bons élèves. J’ai le sentiment que, contrairement à une idée largement accréditée, les principales « victimes du système », ce sont eux. Depuis que j’ai ouvert ce blog, j’ai consacré les trois quarts de mes billets aux cancres et aux perturbateurs ; et ce n’est pas par sensationnalisme (« ouah, regardez comme c’est dur, dans mon bahut, regardez comme je suis courageux »), c’est parce que, en rentrant chez moi le soir, je rumine encore leurs mauvais coups et leurs idioties, en ayant au contraire déjà oublié les satisfactions que m’ont apportées les élèves brillants ou simplement studieux. Je suis désolé de voir que je donne ainsi de mon collège l’image d’une réserve de crétins finis, alors qu’il y a dans mes classes beaucoup de garçons et de filles intelligents, bosseurs, gentils, aimables, pleins d’humour ; ou plus simplement, d’adolescents qui accordent un sens à l’école et à leur présence entre ses murs. Mais c’est ainsi : j’ai souvent l’impression d’être au service quasi-exclusif des plus mauvais, qui absorbent l’essentiel de mes efforts et de ma réflexion. Comme ils ne peuvent pas suivre, j’abaisse le niveau de mes leçons. Comme ils sont incapables de se tenir tranquilles, je crie et je punis. Comme ils ne comprendraient pas un vrai cours, je fais de la pédagogie. Un CPE m’a dit un jour que le but de notre effort collectif était de faire de ces enfants violents et invertébrés des élèves. Pendant ce temps, ceux qui l’étaient déjà le jour où ils ont franchi la grille du collège pour la première fois se contentent de miettes. Il y a quelques jours, en cinquième, pendant un cours d’histoire, j’ai vu que l’un de mes meilleurs élèves dormait, la tête posée sur ses bras croisés. Je n’ai pas essayé de le réveiller. J’avais besoin de temps pour expliquer à quelques-uns de ses camarades ce qu’il sait depuis trois ans. Pour reprendre une forte expression employée ici même par l’un des commentateurs, l’emmerdeur est au centre du système.


Oui, je sais, ce n’est pas bien de les appeler les « cancres », les « mauvais », les « emmerdeurs ». La colère n’est pas bonne conseillère pour le choix des mots. Ces enfants sont pareils, après tout, aux camarades de classe de mon fils, à qui j’accorde encore le bénéfice de l’innocence ; ce sont les mêmes, un peu grandis. La pauvreté, l’exclusion, le ghetto, et caetera. Ils ne sont pas responsables des problèmes qu’ils nous posent –enfin à leur âge, on devrait dire plus exactement qu’ils n’en sont pas entièrement responsables. Mais le système actuel (enseignement démocratique, collège unique, éducation prioritaire, donnons plus à ceux qui n’ont rien, versez vos larmes au
01.55.55.10.10) ce système qui a en grande partie été voulu pour eux ne leur apporte pratiquement rien et lèse tous les autres bénéficiaires possibles de cet immense effort. Mon expérience n’est pas immense, je n’enseigne que depuis trois ans ; mais je peux dire que dans chaque classe de mon collège, il y a en moyenne cinq ou six élèves qui ont accumulé un retard irrattrapable et que ce décrochage amène, soit à sécher les cours, soit à entrer en conflit ouvert avec l’institution et tous ceux qui peuvent l’incarner. Leur situation est très paradoxale. Ils sont en marge de l’école –soit qu’ils aient voulu s’y placer, soit qu’on les y ait rejetés ; et en même temps, ils y ont un rôle dominant. Leurs camarades les respectent et les craignent. Leurs professeurs ralentissent le rythme des apprentissages parce qu’ils veulent leur laisser une chance de suivre (cet espoir est systématiquement déçu, mais les professeurs s’obstinent). Enfin les CPE, plutôt que de se consacrer à la partie la plus gratifiante et sans doute la plus utile de leur rôle –la vie scolaire- passent leur temps au téléphone, dans des conversations interminables et généralement peu fructueuses avec les parents.

Il faudrait avoir le cynisme, ou le bon sens, de reconnaître que l’école ne peut pas grand chose pour un certain nombre d’enfants ; et que l’allongement de la scolarité obligatoire ne peut dans ces conditions se solder que par un allongement de l’échec –du moins tant que notre système restera aussi rigide. L’école égalise un peu les chances, mais elle ne peut placer d’aptitudes là où il n’y en n’a pas, et ne peut compenser l’arriération que lèguent certaines familles à leurs enfants. L’idéal d’un enseignement quasi-démiurgique, qui ferait de tous ses destinataires de bons petits citoyens à la tête bien faite, m’a toujours paru ridicule et nocif : avec ses grands airs humanistes, il a quelque chose d’industriel, formatage à la chaîne d’esprits dotés des mêmes capacités et des mêmes besoins. Les objectifs, pourtant, ne peuvent à mon avis être les mêmes pour tous. Pour un enfant venu d’une famille d’analphabètes, sortir de l’école en sachant correctement lire et écrire, c’est déjà très bien ; ou plus exactement, ce serait très bien, si c’était le cas. S’il peut en apprendre davantage, parfait ! Mais il serait miraculeux qu’il en soit toujours ainsi.

Demander à tous les enfants qui sortent du collège de connaître les rudiments de deux langues vivantes, d’avoir de solides notions de géométrie dans l’espace, de savoir expliquer les causes de la première guerre mondiale et la relation entre information génétique et chromosomes… franchement, cette utopie démocratique me paraît ne pouvoir produire que de l’échec et du ressentiment. Car que penseront d’eux-mêmes ceux qui ne se seront pas montrés capables d’accomplir un pareil programme ? Qu’ils sont restés en deçà d’un niveau scolaire, intellectuel et culturel défini par l’Etat comme normal –et même, pratiquement, comme minimal, puisqu’ils sont alors proches du terme de leur scolarité obligatoire. Ces connaissances qui ne les intéressent pas et dont ils n’ont pas voulu, elles les écrasent tout de même de leur légitimité proclamée. Ils sont estampillés « insuffisants », comme si à la fin cette appréciation ne devait plus figurer sur leurs copies mais sur leur carte d’identité.

On me dira, mais que faire de ces enfants ? On ne peut pas les jeter à la rue ! Je ne sais pas. Je le reconnais, je n’ai pas la solution. Mais il me semble qu’entre la relégation dans les ténèbres extérieures de la déscolarisation précoce et l’inclusion forcée dans un système dont ils sont les bénéficiaires supposés mais dont la sollicitude ne leur apporte rien, il y a quelques marges.

Que peut l’école ? Développer les jeunes intelligences, offrir la culture à ceux qui veulent la faire leur. De quoi est-elle incapable ? De dispenser des connaissances à ceux qui n’en veulent pas ou ne peuvent les recevoir. Elle ne fait pas ce qu’elle pourrait, parce qu’elle s’obstine à essayer ce qui est impossible.

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7 mai 2008 3 07 /05 /mai /2008 18:24

Quatrième. Contrôle d’histoire. Silence relatif. J’ai eu la brillante idée de placer dans l’énoncé le fac-similé d’un texte ancien.

Elève 1 –Monsieur, c’est quoi un frontifpice ?
Moi. –Tu veux dire un frontispice.
Elève 1 –C’est marqué frontifpice.
Moi. –Ce livre a été imprimé au XVIIe siècle. A cette époque, les « s » qui se trouvaient à l’intérieur d’un mot, on les écrivait un peu comme des « f ».
Elève 2, sautant sur l’occasion de taper la discute. –Et pourquoi ?
Moi. -C’est comme ça. Une règle typographique.
Elève 3, narquois, en reniflant. –Y savaient pas écrire, au Moyen Âge.
Elève 1. –Mais sérieux, c’est quoi, un frontifpice ?
Moi. –Frontispice.
Elève 1. –Ouais, c’est qu’est-ce que j’ai dit.
Moi. –Ce que j’ai dit. Un frontispice, c’est la première page d’un livre. En général on y voit une grande illustration.
Elèves divers. –Ah d’accooooord.
Trois minutes plus tard.
Elève 4. –Monsieur, c’est quoi, un frontifpice ?
Moi. –Frontispice.
Elève 4. –C’est écrit frontifpice.
Moi, serein. –Un frontissssspice, c’est la première page d’un livre. OK ? Ne me le faites plus répéter.
Elèves divers, pleins de bonne volonté. –D’accord, msieu.
Moi. –D’ailleurs, je vais écrire la définition au tableau.
Cent soixante et onze secondes plus tard.
Elève 5. –Msieu, c’est quoi un frontifpice ?
Elève 6. –MAIS T’ES GOGOL OU QUOI ? LE PROF IL L’A DEJA DIT DEUX FOIS !
Moi. –Merci, élève 6. Tu as employé des termes contestables, mais je te rejoins sur le fond.
Elève 6. –En plus c’est écrit au tableau !
Elève 5. –Eh mais jtai pas parlé à toi, connard.
Elève 6. –Comment tu m’as appelé ?
Elève 5, faisant mine de se lever. –Tu veux parler ?
Moi. –Tu te calmes ou je te vire. Et je te colle un zéro en prime. Espèce de frontifpice.
Elève 6. –Comment vous m’avez appelé ?
Moi. –Alleeeeeeeeeez, au travail !
Un peu plus tard, à Moulinsart.
Elève 7, tout à fait sincèrement
. –Eh msieu, mais c’est quoi un frontifpice ?
Plusieurs autres élèves. –Woh la la !
Moi. –Je fais un beau métier, pas vrai ? Un frontifpice, mon petit bonhomme…
Elève 6. –Eh msieu, mais vous avez dit qu’en vrai c’était frontispice ?
Moi. –M’énerve pas. Un frontispice, mon cher élève 7, c’est un petit animal très mignon, une vraie boule de peluche, qui vit en Australie et qui se nourrit exclusivement de feuilles d’eucalyptus. Voilà la vérité.
Elève 1, indigné. –Mais vous aviez dit que c’était la première page d’un livre.
Moi, la mâchoire inférieure légèrement affaissée. - ... 
Elève 6. –Mais laisse tomber. Le prof, y taille.
Elève 7. –Eh mais c’est quoi alors ?
Moi, agacé. –Je ne te le dirai pas.
Elève 7, choqué. –Ouah, bah c’est pas juste, alors. Pourquoi vous faites des différences ? Pourquoi vous le dites aux autres et pas à moi ?

Je me lève, quitte mon bureau, et m’approche de lui à pas souples et lents pour lui décocher un high kick fatal.

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19 avril 2008 6 19 /04 /avril /2008 12:27

Pas de réveil à régler à 5 h 45. Pas de RER à prendre. Pas de sonnerie lancinante, doudoudoune, doudoudoune. Pas de bagarre d'élèves à disperser. Pas de gueulante à pousser, pas d'épreuve de force. Pas de Camélia, pas d'Igor, ni de Kilian. Pas de wesh, de vazy ni de wah l'mytho. Pas de chewing gums obsessionnels. Pas de casquettes à faire ôter. Pas d'enquête à mener pour savoir qui a lancé ça sur Amina, hein ? qui ? Pas de parent à recevoir pour convenir avec eux que leurs enfants sont mal partis. Pas de cours à préparer dans l'immédiat. Pas de photocopieuse en panne. Pas de B2i, de GIBII, de GEPI ni d'ASSR. Deux semaines pour corriger les quelques copies que j'ai eu la bêtise de ramener chez moi. Pas d'assemblée générale houleuse à craindre. Pas de hiérarchie hautaine et déficiente. Le calme et le repos de mon petit appartement de banlieue sud. Des milliers de livres à lire, des pages à écrire, les cinémas, les musées, les sentiers, ma femme, mon fils. Le prénom de mon deuxième garçon, qu'il faut trouver pour cet été.

Je me sens complètement désoeuvré.

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17 avril 2008 4 17 /04 /avril /2008 22:17

Catherine nous dit : "Putain, vous savez pas le cauchemar que j'ai fait cette nuit. J'ai rêvé, non mais tenez-vous bien, j'ai rêvé que j'accouchais d'un élève.
-QUELLE HORREUR !" s'écrient à l'unisson les trois ou quatre auditeurs.

Mardi après-midi. Monsieur le principal nous octroie une nouvelle après-midi banalisée, et nous invite à une assemblée générale. A cinq minutes du début, l'image est impressionnante : il est seul à sa longue table, et fait face à une soixantaine de professeurs qui parlent entre eux à voix basse -de lui, évidemment, et pas en bien. Il affecte la décontraction, jambes tendues sous la table, le regard dans le vide comme s'il pensait à ses vacances. On ne pourrait mieux illustrer les excellents rapports entre la direction du collège et son corps enseignant.
Personne ne s'attendait, de sa part, à un mea culpa. Mais l'aplomb avec lequel il se justifie nous surprend tout de même.
Il dit que nous n'avions pas le droit d'invoquer notre droit de retrait, et reconnaît en même temps, avec maladresse, que ce n'est pas à lui qu'il appartient d'apprécier ce point, mais à l'académie ou au tribunal.
Il conteste que l'ambiance du collège se soit détériorée récemment : ce n'est pas ce que disent les statistiques qu'il a là, sous les yeux.
Il avoue du bout des lèvres que ce n'était pas une très bonne idée de gracier Josué au terme de son conseil de discipline. Mais il affirme aussi que chacun a droit à une deuxième chance -ce qui nous fait rire jaune, car les élèves traduits devant cette instance ont en général déjà craché quarante-sept fois dans la main tendue. Du reste, il ne veut pas parler de cette affaire : le conseil est secret et nous ne sommes rien censés en savoir ; nos reproches ne sont donc pas recevables. Quand Mme Lunar explique qu'elle a retiré sa plainte contre Josué parce qu'elle n'avait reçu aucun signe de soutien de la part du collège, M. Navarre la traite d'hypocrite - ce qui est une étrange façon de saluer son retour, après dix journées d'ITT.
En ce qui concerne enfin l'agression dont a été victime une surveillante, il nous répond que d'après plusieurs témoignages c'est elle qui aurait porté le premier coup. Nous sommes en mesure de lui apporter immédiatement plusieurs précisions : la pionne a effectivement donné la première gifle, parce qu'elle s'était retrouvée absolument seule au milieu d'une demi-douzaine de harpies au comportement très menaçant ; celles-ci ont été entendues par plusieurs adultes alors qu'elles se concertaient pour établir après coup une version commune ; elles se sont d'ailleurs félicitées d'avoir "bien niqué la gueule" de la surveillante et sont allées jusqu'à désigner leur prochaine victime. Mais là encore, M. Navarre botte en touche : c'est une affaire beaucoup plus compliquée que nous ne le croyons ; il sait des choses qu'il ne peut nous répéter ; nous pouvons déjà nous estimer heureux que l'élève giflée ait accepté de ne pas porter plainte.
C'est un dialogue de sourds que nous quitterions peut-être en masse sans l'influence modératrice de Mme Léostic. Nous éprouvons de la rancoeur parce que nous avons le sentiment que notre chef, celui qui devrait nous écouter et nous protéger, ne fait ni l'un ni l'autre ; c'est tout juste s'il ne nous accuse pas d'être les principaux responsables des problèmes de l'établissement. C'est dans cet état d'esprit que nous nous dispersons en ateliers de travail. J'ai observé que, à plusieurs reprises durant l'assemblée générale, M. Navarre avait consulté son portable et envoyé un ou deux SMS.

Pourtant, nous restons constructifs, je trouve. Nous avançons de nombreuses idées, dont la mise en pratique ne coûterait rien d'autre qu'un peu d'huile de coude. Pour résoudre en partie les problèmes de l'établissement, nous proposons de participer à des tâches qui ne devraient pas nous revenir et pour lesquelles nous ne recevrons aucune rémunération supplémentaire : patrouiller dans les couloirs, recevoir et gérer les élèves exclus du cours d'un collègue, éduquer à l'école les parents des trublions. Nous nous parlons beaucoup. Nous ne nous sommes jamais autant parlés -bande d'individualistes farouches que nous sommes. En contrepartie de sa gestion déficiente de l'établissement, on pourra au moins créditer M. Navarre de ce beau résultat.

A la fin des premier et deuxième trimestres, l'ensemble des élèves du collège travaille sur les mêmes énoncés. L'idée est de les inciter à rafraîchir les connaissances acquises au cours des trois derniers mois (et aussi de neutraliser deux journées qui, situées juste avant des vacances, sont habituellement chaotiques). Ce sont les devoirs communs, qui occupent ce jeudi matin.
J'ai de la chance : on m'a attribué la surveillance des sixième. Pendant trois heures seulement interrompues par une récréation de dix minutes, mes 24 écoliers travaillent dans un silence quasi-absolu. Je n'entends que des reniflements et le froissement des feuilles. Le nom des élèves commence par C ou D : Campos, Carvalho, Choukri, Cissé, Darbouk, da Silva, Deram, Diaby, Dieng, Diop. Ils sont tous courbés sur leurs copies, ils font de leur mieux. Je regarde devant moi cet océan de cheveux crépus, lissés, tressés, tondus, frisés, peignés au gel, disposés en dreads, en crête, en couettes. Dehors, il fait un soleil magnifique, on est au temps qu'arbres feuillissent ; leur ombre bouge à nos fenêtres. Je me sens bien au milieu de ces enfants. Ahmed tire fortement la langue en coloriant je ne sais quoi ; Alejandro essaie de tricher sur son voisin, qui est encore plus paumé que lui ; Perla, tout là-bas près de la fenêtre, est adorable dans son pull rose bonbon, avec ses cils de biche et ses moues enfantines. Après des semaines de tension, je me relâche et je voudrais interrompre leur travail pour leur dire que je les aime. J'ai mal au coeur en pensant à toutes les épreuves qui traverseront leurs vies. J'essaie de ne pas penser au moment où je corrigerai leurs copies et où je constaterai que je n'ai pas réussi dans mon rôle auprès d'eux.

   
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12 avril 2008 6 12 /04 /avril /2008 22:54

Lisez d'abord les épisodes 1 à 4, que vous trouverez ci-dessous.


Deux jours après notre réunion, à 10 heures, je surprends dans la cour de récréation un élève qui après avoir mis à terre un de ses camarades lui donne un bon coup de pied dans le dos. Par chance, il est plutôt petit : je réussis, en l'agrippant par ses vêtements, à le traîner jusqu'au bureau de la direction, et je le laisse en dépôt à la secrétaire. Sur une bonne partie du trajet, il m'a insulté.
En redescendant les escaliers, je demande à un autre élève d'ôter sa casquette. Il se moque de moi de façon injurieuse, en agitant son galure en l'air pour montrer à ses camarades hilares qu'il est hors de ma portée. Je l'emmènerai bien, lui aussi, chez M. Navarre, mais il est aussi grand et aussi lourd que moi -et ma classe m'attend, deux étages plus bas. Ce grand couillon est un de mes anciens élèves et je le quitte en lui lançant : "Igor, j'ai autre chose à faire que de jouer avec toi, mais je peux te garantir que je vais rédiger un rapport bien carré. -Ouais ouais" me répond Igor, qui a manifestement compris que les règles sont en train de changer.
Et il a raison : mon rapport n'aura sans doute aucune suite. L'incident n'est pas assez grave pour justifier un conseil de discipline ; Igor pourrait éventuellement être sanctionné par quelques jours d'exclusion, qu'il prendrait comme une période de vacances supplémentaire. Il est en troisième, nous sommes en avril : dans deux mois, on s'en débarrasse. Pourquoi se casser la tête ?

Quand j'arrive au rez-de-chaussée, mes sixième sont excités comme des puces : "Monsieur, c'est vrai que vous vous êtes battu ?" En essayant de reprendre mon souffle et de cacher ma contrariété, je leur réponds : "Oui, je viens de tuer un méchant élève."

 
Une semaine après notre réunion, Fatima Lunar revient de son ITT. Elle paraît avoir repris du poil de la bête, même s'il lui est difficile d'enseigner à la classe dont Josué faisait partie : l'attitude de beaucoup d'élèves est ambiguë. Elle nous apprend par ailleurs qu'elle a retiré sa plainte contre l'agresseur. La direction du collège lui avait promis tout son soutien ; mais aucun geste n'est venu concrétiser ces intentions de fermeté. Dix jours après les faits, M. Navarre n'avait pas trouvé le temps de se rendre au commissariat, ni même de passer un simple coup de fil à la victime. On a par ailleurs laissé entendre à Mme Lunar que Josué, s'il est condamné, pourrait bien être expulsé de France, et renvoyé à son Afrique violente. Elle ne veut pas prendre seule une responsabilité aussi grave. Elle a donc laissé tomber -d'autant que le garçon, depuis son exploit, passe le plus clair de ses journées à traîner devant le collège, pour bien nous faire comprendre qu'il ne regrette rien et qu'il est encore prêt à tout. A la fin des cours, un flot d'élèves va lui faire hommage. 


Cours avec les quatrième G. Camélia arrive avec cinq minutes de retard. Elle ne s'excuse pas, ne me dit pas bonjour. Elle porte une sorte de maillot manches longues rouge vif, avec un énorme Mickey Mouse sur la poitrine.

"Ouah la la, msieu, comment vous êtes bien habillé, le pantalon, la chemise, les chaussures, non mais comment vous êtes bien habillé, sérieux, hein, moi j'adore votre style, eh mais vous avez vu comment il est bien habillé...

-Merci Camélia, si tu veux bien t'asseoir en silence, le cours a commencé."

Deux règles avec Camélia : 1) ne pas l'exclure du cours (c'est ce qu'elle veut) ; 2) ne pas se laisser entraîner dans un conflit frontal (elle n'a absolument pas de limites et s'épanouit dans les hurlements). Par ailleurs, elle fait des efforts depuis quelques temps et, passé dix minutes d'incontinence verbale, elle fait brièvement semblant de travailler, puis s'endort.

Quelques instants plus tard :

"Eh mais Banushan, sur le Coran, tu t'es rasé la moustache ? Eh mais Otman t'avais vu qu'y s'était rasé la moustache ? Eh mais t'aurais pu prévenir, bâtard. Quand est-ce que tu t'es rasé la moustache ? Avec quoi tu t'es rasé ? Un rasoir électrique ou quoi ? Ouah, ça a l'air trop doux, non mais vraiment t'es carrément plus beau comme ça. Eh, rgarde-moi, rgarde moi. Ouaaaah !"

C'est moi que Banushan regarde, l'air gêné. Effectivement, son duvet a disparu.

"Camélia, tais-toi.

-Eh mais msieu vous avez vu ? Y s'est rasé la moustache."

Quelques instants plus tard.

"Eh Banushan, dis-moi la vérité, tu trouves que chuis bronzée ou quoi ? Nan mais dis-moi la vérité. Et tu trouves ça bien ? Hein ? Tu trouves ça bien ? Non mais moi, sérieux, j'aime trop le résultat. T'as vu, on dirait trop que j'reviens du bled ! Eh rgarde mes mains, rgarde la différence entre le dessus et le dessous. C'est un truc de ouf, tu trouves pas ?"

Quelques instants plus tard, je m'étonne de ne pas entendre Camélia. Je pense : "si elle a fermé sa putain de gueule de suceuse de bites d'ours, c'est qu'elle doit être en train d'envoyer un SMS." Je jette discrètement un oeil dans sa direction. Perdu. Elle est en fait en train de se remettre du gloss.

Dix minutes plus tard, elle dort. Elle a posé la tête sur son manuel ouvert, à la page où l'on voit le bourreau brandir la tête de Louis XVI. Associations d'idées.

 

A la photocopieuse, Catherine Loiseau est livide. Dans la cour, elle a demandé à Igor d'aller se ranger avec les autres élèves de sa classe. Résultat : une confrontation violente qui la laisse au bord des larmes. Elle dit qu'elle n'en peut plus, elle dit "métier de merde". Ç a fait drôle de voir dans cet état une collègue qui vous a servi de modèle depuis trois ans.

A la machine à café, Mme Léostic me confirme la mauvaise nouvelle que je pressentais : elle a obtenu sa mutation, après huit ans de bons et loyaux services à Félix-Djerzinski. Mme Léostic est la principale adjointe. Son rôle au sein du collège consiste à s'occuper de tout et du reste. Elle est très appréciée des enseignants et, si nous pouvions choisir notre chef, elle serait élue avec 90 % des voix. Son autorité naturelle constitue l'un des derniers remparts contre le chaos : la convocation dans son bureau est encore redoutée de tous les élèves. Vis-à-vis de M. Navarre, elle se trouve dans une position étrange. Il est certain qu'elle juge sa politique aussi sévèrement que nous, mais elle se montre d'une impeccable loyauté hiérarchique. Elle a le rôle ingrat du premier ministre d'un président déficient. Elle colmate, elle compense dans la mesure de son pouvoir. Et maintenant, elle s'en va.

Putain, mais comment on va faire sans elle ?

 

Le jour même du retour de Mme Lunar, une surveillante est agressée à la cantine. Elle a fait une remarque à Camélia, le ton est monté, et quelques secondes plus tard, une vingtaine d'élèves se jetait sur la pauvre pionne.

Les adultes du collège se réunissent une fois de plus en salle des profs (étrange impression d'être à la fois dans le drame et dans la routine). La nouvelle victime est là ; elle peut à peine parler. Une amie nous montre son manteau noir, où l'on voit encore des touffes de cheveux arrachés. On égrène la liste des derniers incidents. Mme Léostic a la mine contrite. Que devons-nous faire, cette fois-ci ? A la sonnerie, nous nous séparons en espérant que, cette fois-ci, des sanctions exemplaires et rapides seront prises contre les coupables.

Mais le lendemain, un mail m'informe qu'il n'y aura sans doute pas de punition. Camélia et ses amies se sont mises d'accord sur une version commune des faits : c'est la surveillante qui les aurait agressées et brutalisées, elles n'auraient fait que se défendre. Aussi extraordinaire que cela puisse paraître, elles ont trouvé une oreille complaisante pour écouter ces balivernes, et c'est maintenant leur victime qui est sommée de se justifier.

 

Quand j'ai été nommé à Félix-Djerzinski (c'était il y a trois ans), j'ai téléphoné, la peur au ventre, et c'est Mme Léostic qui m'a répondu : "vous verrez, ce n'est pas un établissement facile, mais les élèves sont tenus. Notre principal problème, c'est leur manque de travail." Je pensais qu'elle disait ça pour que je ne démissionne pas tout de suite. Mais j'ai pu constater, dès mes premières semaines au collège, qu'elle avait dit vrai. Cahin caha, nous faisions notre métier.

Aujourd'hui j'ai l'impression horrible d'assister en toute impuissance au déclassement de mon collège, à son glissement rapide vers le fond du trou ; il s'identifie à présent à la caricature que j'avais dans la tête avant d'y avoir mis les pieds.

Est-ce réversible ? Pourra-t-on revenir à une certaine normalité ?

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11 avril 2008 5 11 /04 /avril /2008 18:17

 


Extraits du rapport rédigé à la suite de notre réunion (voir ci-dessous les épisodes 1 à 3)

Atelier 1 : les violences constatées récemment au sein de l'établissement. Diagnostic général

Depuis le conseil de discipline de Josué, un sentiment d'impunité et de toute puissance règne chez certains de nos élèves garçons les plus âgés. Ils cherchent la confrontation physique avec leurs professeurs quand ceux-ci leur demandent de travailler et empêchent le cours d'avoir lieu. Ils sont fiers de ce qu'a fait leur camarade Josué, qui a ainsi prouvé son mérite et son courage, et peut dorénavant briguer le statut de caïd dans son quartier.

Le collège souffre aussi des luttes de clans inter-cités ; nombre de bagarres, de menaces, de provocations entre élèves en relèvent.

Les violences entre élèves sont autant d'ordre physiques (bagarres, balayages, claques ou tapettes, menaces physiques sur les bons élèves, coups de compas et de règles) que verbales. Certains n'utilisent plus la parole que pour provoquer ou humilier ; et ce comportement tend à se généraliser, les plus jeunes cherchant à imiter leurs glorieux aînés. Les règles du jeu sont en effet fixées par les plus grands.

Même si Félix-Djerzinski n'est pas une jungle totale où règne la loi du plus fort, il ne faut pas se voiler la face : un nombre croissant d'élèves ont peur et ne nous font plus vraiment confiance pour assurer leur sécurité au sein de l'établissement -ne parlons même pas de l'extérieur. Il n'est pas facile de se défendre quand on a été désigné comme « victime » par un groupe de brutes, qui promettent des représailles terribles aux « balances ». Le vol devient une activité courante dans nos murs et c'est souvent un acte presque entièrement gratuit : on ne veut pas s'approprier l'objet mais peiner la personne volée.  


Témoignages et listing de violences ou de faits ressentis comme tel

I. Agressivité verbale :
   1°) Réponses agressives ou insolentes à un professeur :
      - Grossièretés en classe.
      - « Vas-y » ; « Il est fou » ; « Elle me kiffe, elle » ; « Elle est chaude », répété au fil du cours et au fil des propos du professeur.
      - Insultes directes : « pute », « salope », « connard », « pédé ».
      - Mots ou sons répétés ad nauseam pour énerver, irriter, harceler en toute impunité tant on ne sait d'où vient le bruit.
      - Réponse agressive ou insolente à un professeur, quand celui-ci demande de travailler, de prendre ses affaires, d'écrire le cours, d'écouter ceux qui parlent, de se concentrer et de laisser les autres se concentrer.
      - Réponse agressive ou insolente à un professeur, quand celui-ci rappelle les termes du règlement intérieur ou veut punir (en prenant par exemple la carnet de correspondance d'un élève pour informer ses parents de la mauvaise conduite de leur enfant).

   2°) Agressivité verbale entre élèves :
      - Échanges d'insultes ou d'invectives entre élèves.
      - Provocations verbales par des mots grossiers, des insultes, des moqueries.
      - Insultes et persécutions d'un élève de la classe pour ses différences.
      - Misogynie et homophobie.

II. Agressivité comportementale :
      - Port d'un MP3, d'un portable, d'oreillettes, de manteaux et d'écharpes, de casquettes et capuches et de toutes sortes de couvre-chef.
      - Usage du MP3 et du portable en classe pour téléphoner, envoyer des SMS, prendre des photos. Usage de petites consoles de jeux.
      - Circulation sans autorisation dans la classe.
      - Certains élèves tentent délibérément de se faire exclure de cours et, quand on le leur refuse, ils quittent le cours en profitant d'un instant d'inattention de l'enseignant.
      - Vol dans la classe (les objets volés allant du stylo au sac à main)

III Agressivité physique :
      - Jet de boulettes, bouts de gommes, bouts de crayons, balles de papier, etc
   - Menace physique, toute personne présente au collège pouvant être prise pour cible : élève, professeur, surveillant, personnel ATOS, etc.
      - Harcèlement physique et violent d'un élève (coups de compas, de règles, ceinturages ou prises de nuques, « balayages », racket)
      - Provocation physique et menace envers un professeur, un surveillant, tout personnel, tout adulte
      - Provocation physique d'un élève, qu'il ait été préalablement provoqué ou non
      - Bagarre : coups de poings, de pieds, griffures ; plus récemment coups de bâtons.



Atelier 3 : Qu'est-ce qui fait dégénérer un cours ?

a) Dès la cour de récréation, les élèves ne se rangent pas à la sonnerie. Beaucoup continuent de courir un peu partout, discutent avec leurs camarades, se battent (« pour rire », bien sûr), écoutent de la musique, etc.

b) Des élèves arrivent en retard, ce qui perturbe le cours commencé.

c) Les élèves absents lors du cours précédent (rarement moins de trois, sur des classes de vingt-deux) ont du mal à suivre et donc à se concentrer sur le contenu du cours.

d) Les élèves, bien souvent, n'ont pas le matériel demandé : pas de cahier, pas de livre, pas de trousse (ne parlons même pas du matériel spécifique demandé en arts plastiques ou en mathématiques). Le sac des élèves est souvent réduit à une pochette. -Par ailleurs, nous consacrons souvent les dix premières minutes du cours à trouver dans l'établissement les chaises qui manquent pour asseoir toute notre classe.

e) Des élèves traînent en permanence dans les couloirs. Ils ont été exclus de cours et ne se sont pas rendus en salle de médiation comme ils l'auraient dû, ou bien ils ont un trou dans leur emploi du temps et en profitent pour faire un peu de tourisme, ou bien ils sèchent purement et simplement mais n'ont pas pu ou pas voulu sortir du collège. Ces élèves se cachaient autrefois mais maintenant, ils forment des attroupements bruyants sous nos fenêtres ou viennent au seuil des salles de classe pour perturber nos cours.

f) Certains élèves répondent insolemment, provoquent le professeur. C'est un réel spectacle pour les autres, qui encouragent les provocateurs à faire leur show.

g) Le manque de motivation et le ras le bol des professeurs les conduisent parfois à faire des cours médiocres, ce qui explique l'ennui des élèves. Les enseignants ont peur de mettre en place des activités pédagogiques originale qui leur demandent beaucoup de travail en amont et se soldent bien souvent à l'arrivée par un résultat très négatif (et qui aboutissent parfois aussi à la destruction du matériel utilisé).



Atelier 4 : Comment améliorer les rapports entre tous les adultes travaillant au collège ?

1) On souhaiterait, de façon plus générale, que M. Navarre
-manifeste davantage de respect envers les enseignants de son établissement, qu'il traite aujourd'hui avec un dédain très pénible.
-parle avec ces mêmes enseignants, plutôt que d'user exclusivement d'une autorité cassante de chef.
-qu'il se montre davantage dans le collège. Il faut qu'on le voie régulièrement dans la cour, dans les couloirs, dans la salle des profs. Sa présence n'aurait pas pour effet d'affaiblir notre autorité, comme il affecte de le craindre, mais au contraire de la renforcer, en montrant que nous pouvons le cas échéant compter sur l'appui de notre hiérarchie. A l'heure actuelle, beaucoup d'élèves ne savent même pas qui il est.

2) Le journal interne à l'établissement, qui servait à faire circuler un certain nombre d'informations entre l'administration et les enseignants, a disparu depuis la mi-octobre ; il a été remplacé par une multitude de petits mots glissés dans les casiers et un affichage proliférant.

3) Nous souhaiterions vivement que le conseiller d'orientation - psychologue, l'assistant social et l'infirmière nous transmettent davantage d'informations sur les élèves. Nous sommes bien conscient qu'ils sont tenus au secret professionnel. Mais nous voudrions qu'ils nous disent au moins, sans entrer dans les détails, quelles sont les données qui peuvent expliquer le comportement de tel ou tel élève durant nos cours et, le cas échéant, quels sont les dispositifs mis en œuvre pour aider cet élève. A l'heure actuelle, nous n'en savons rien -à moins que l'élève en question ne vienne nous en informer lui-même.

4) Les surveillant-e-s sont sans doute, de tous les adultes travaillant au collège, ceux qui ont la tâche la plus difficile : ce sont eux qui sont le plus souvent victimes d'insolences ou de menaces ; et ils sont, en même temps, les premiers garants du maintien de l'ordre et de la discipline dans l'établissement. Nous professeurs devons, dans tous nos actes, montrer aux élèves que les surveillant-e-s méritent la même considération que nous-mêmes.
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Published by Devine - dans Être prof
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